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Full text of "Les caves du Vatican : sotie"

ANDRÉ GIDE 



LES CAVES 
DU VATICAN 



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THE LIBRARY OF THE 




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UNIVERSITY OF 




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NORTH CAROLINA 










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ENDOWED BY THE 

DIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 



P02613 
.1 2 
C34 
1949 



I 



This book is due at the WALTER R. DAVIS LIBRARY on 
the last date stamped under "Date Due." If not on hold it 
may be renewed by bringing it to the Jibrary. 


DATE 

DUE R^T- 


^^^^ RET 
DUE "^'- 










































































































































Form No. 513, 
Rev, 1/84 










Œuvres de 
ANDRÉ GIDE 



luy* 



LES NOU-RRITURES TERRESTRES et 
LES NOUVELLES NOURRITURES. 

AMYNTAS. 

PALUDES. 

LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ. 

LE VOVAGE d'uRIEN. 

LE RETOUR DE l'eNFANT PRO- 
DIGUE. 

ISABELLE. 

LA SYMPHONIE PASTORALE. 

l'École des femmes, suwi de 

ROBERT et de GENEVIÈVE. 
LES CAVES DU M^eflCÀN. 

/ I 

LES FAUXifflOa^NAYEURS. 

journai|P,|Kfaux-m6nnayeurs. 

SI LE C^M^ NE meurt; 
VOYAGE AU CONGO. ^ 

i 

LE RETOUR DU TC^fAD. 
SOUVENIRS DE LÀ . 0.00% D'AS- 
SISES. ^ 



■y 






RETOUR DE L U. R. S. S. 
RETOUCHES A MON RETOUR DE 

l'u. R. S. S. 
CORYDON. 
INCIDENCES. 
DIVERS. 

PAGES DE JOURNAL. 
NOUVELLES PAGES DE JOURNAL. 

JOURNAL 1889-1939 (un volume 

relié) . 
JOURNAL 1939-1942. 

LA SÉQUESTRÉE DE POITIERS. 

l'affaire REDUREAU. 

THÉÂTRE (Saûl, le Roi Candaule, 
CRdipe, Perséphone, le Trei- 
zième Arbre). 

INTERVIEWS IMAGINAIRES. 
THÉSÉE. 

ŒUVRES COMPLÈTES (en 15 vo- 
lumes). 

MORCEAUX CHOISIS. 



Chez d'autres éditeurs 



DOSTOIEVSKY (Plon). 

ESSAI SUR MONTAIGNE JJji» Scllif,-* 

Irin (Epuisé), * 

NUMQUiD ET TU? (J. Scliifîrin) 

(Epuisé).^ 
l'i M MORALISTE (Mcrcure de 

France). 
LA PORTE ÉTROITE (Mcrcure de 

France). 



PRÉTEXTES (Mercure de 

France). 

NOUVEAUX PRÉTEXTES (Mcrcure 
de France). 

OSCAR WILDE (lu Mcmoriam — 
Ue Proiundis) (Mercure de 
France). 

UN ESPRIT NON PRÉVENU (Kra) . 



ANDRÉ GIDE 



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LES CAVES 
DU VATICAN 



l^otîe 




GALLIMARD 

147^ édition 



// a été tiré à part 54 exemplaires sur ^ergé dC Arches 
réimposés et numérotés à la presse. 

Il a été tiré en outre en féi^rier 1944 mille vingt-cinq 
exemplaires sur héliona des Papeteries Navarre, dont 
neuf cent soixante- quinze exemplaires numérotés de i à 
975 et cinquante exemplaires hors commerce numérotés 
de i à L. Ces exemplaires portent la mention : Exem- 
plaire SUR Héliona, et sont reliés diaprés la maquette 
de Paul Bonet. 



Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays, y compris la Russie. 

Copyright by Librairie Gallimard, 1922, 



I \ 



à JACQUES COPEAU 



LIVRE PREMIER 
ANTHIME ARMAND-DUBOIS 



Pour ma part^ mon choix est fait. J'ai 
opté pour Vathéisme social. Cet athéisme, 
je Vai exprimé depuis une quinzaine 
d* années ^ dans une série d'ouvrages.,, 
Georges Palante. 
Chronique philosophique du Mercure 
de France (Dec. 1912). 



L*an 1890, sous lè pontificat de Léon XIII, la 
renommée du docteur X, spécialiste pour maladies 
d'origine rhumatismale, appela à Rome Anthime 
Armand-Dubois, franc-maçon. 

— Eh quoi? s'écriait Julius de Baraglioul, son 
beau-frère, c'est votre corps que vous vous en allez 
soigner à Rome ! Puissiez-vous reconnaître là-bas 
combien votre âme est plus malade encore ! 



10 LES CAVES DU VATICAN 

A quoi répondait Armand- Dubois sur un ton de 
commisération renchérie : 

— Mon pauvre ami, regardez donc mes épaules. 
Le débonnaire Baraglioul levait les yeux malgré 

lui vers les épaules de son beau-frère ; elles se 
trémoussaient, comme soulevées par un rire pro- 
fond, irrépressible ; et c'était certes grand'pitié 
que de voir ce vaste corps à demi perclus occuper 
à cette parodie le reliquat de ses disponibilités 
musculaires. Allons ! décidément leurs positions 
étaient prises, l'éloquence de Baraglioul n'y pour- 
rait rien changer. Le temps peut-être ? le secret 
conseil des saints lieux... D'un air immensément 
découragé, Julius disait seulement : 

— Anthime, vous me faites beaucoup de peine 
(les épaules aussitôt s'arrêtaient de danser, car 
Anthime aimait son beau-frère). Puissé-je, dans 
trois ans, à l'époque du jubilé, lorsque je viendrai 
vous rejoindre, puissé-je vous trouver amendé ! 

Du moins Véronique accompagnait-elle son 
époux dans des dispositions d'esprit bien diffé- 
rentes : pieuse autant que sa sœur Marguerite et 
que Julius, ce long séjour à Rome répondait à l'un 
des chers entre ses vœux ; elle meublait de menues 
pratiques pieuses sa monotone vie déçue, et, 
bréhaigne, donnait à l'idéal les soins que ne récla- 
mait d'elle aucun enfant. Hélas ! elle ne gardait 
pas grand espoir de ramener à Dieu son Anthime. 
Elle savait depuis longtemps de quel entêtement 
était capable ce large front barré de quel déni. 
L'abbé Fions l'avait avertie : 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 11 

— Les plus inébranlables résolutions, lui disait-il, 
madame, ce sont les pires. N'espérez plus que d'un 
miracle. 

Même, elle avait cessé de s'attrister. Dès les 
premiers jours de leur installation à Rome, chacun 
des deux époux, de son côté, avait réglé son exis- 
tence retirée : Véronique dans les occupations du 
ménage et dans les dévotions. Anthime dans ses 
recherches scientifiques. Ils vivaient ainsi l'un près 
de l'autre, l'un contre l'autre, se supportant en se 
tournant le dos. Grâce à quoi régnait entre eux 
une manière de concorde, planait sur eux une sorte 
de demi-félicité, chacun d'eux trouvant dans le 
support de l'autre l'emploi discret de sa vertu. 

L'appartement qu'ils avaient loué par l'entremise 
d'une agence présentait, comme la plupart des 
logements italiens, joints à d'imprévus avantages, 
de remarquables inconvénients. Occupant tout le 
premier étage du palais Forgetti, via in Lucina, 
il jouissait d'une assez belle terrasse, où tout 
aussitôt Véronique s'était mis en tête de cultiver 
des aspidistras, qui réussissent si mal dans les 
appartements de Paris ; mais, pour se rendre 
sur la terrasse, force était de traverser l'orangerie 
dont Anthime avait fait aussitôt son laboratoire, 
et dont il avait été convenu qu'il livrerait passage 
de telle heure à telle heure du jour. 

Sans bruit, Véronique poussait la porte, puis 
glissait furtivement, les yeux au sol, comme passe 
un convers devant les graffiti obscènes ; car elle 



12 LES CAVES DU VATICAN 

dédaignait de voir, tout au fond de la pièce, débor- 
dant du fauteuil où s'accotait une béquille, l'énorme 
dos d'Anthime se voûter au-dessus d'on ne sait 
quelle maligne opération. Anthime, de son côté 
affectait de ne la point entendre. Mais, sitôt qu'elle 
avait repassé, il se soulevait lourdement de son 
siège, se traînait vers la porte et, plein de hargne, 
les lèvres serrées, d'un coup d'index autoritaire, 
vlan ! poussait le loquet. 

C'était l'heure bientôt où, par l'autre porte, 
Beppo le procureur entrait prendre les commissions. 

Galopin de douze ans ou treize, en haillons, sans 
parents, sans gîte, Anthime l'avait remarqué peu 
de jours après son arrivée à Rome. Devant l'hôtel 
où le couple était d'abord descendu via di Bocca 
di Leone, Beppo sollicitait l'attention du passant 
au moyen d'un criquet blotti sous une pincée 
d'herbe dans une petite nasse de jonc. Anthime 
avait donné dix sous pour l'insecte, puis, avec le 
peu d'italien qu'il savait, tant bien que mal avait 
fait entendre à l'enfant que, dans l'appartement 
où il devait emménager le lendemain, via in Lu- 
cina, il aurait bientôt besoin de quelques rats. 
Tout ce qui rampait, nageait, trottait ou volait 
servait à le documenter. Il travaillait sur la chair 
vive. 

Beppo, procureur-né, aurait fourni l'aigle ou la 
louve du Capitole. Ce métier lui plaisait qui flat- 
tait son goût de maraude. On lui donnait dix sous 
par jour ; il aidait, d'autre part, au ménage. Véro- 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 13 

nique d'abord le regardait d'un mauvais œil ; 
mais du moment qu'elle le vit se signer en passant 
devant la Madone à l'angle nord de la maison, 
elle lui pardonna ses guenilles et lui permit de porter 
jusqu'à la cuisine l'eau, le charbon, le bois, les 
sarments ; il portait même le panier quand il 
accompagnait Véronique au marché — le mardi 
et le vendredi, jours où Caroline, la bonne qu'ils 
avaient amenée de Paris, était trop occupée par le 
ménage. 

Beppo n'aimait pas Véronique ; mais il s'était 
épris du savant, qui bientôt, au lieu de descendre 
péniblement dans la cour prendre livraison des 
victimes, permit à l'enfant de monter au labora- 
toire. On y accédait directement par la terrasse, 
qu'un escalier dérobé reliait à la cour. Dans sa 
revêche solitude, le cœur d'Anthime battait un 
peu lorsque approchait le faible claquement des 
petits pieds nus sur les dalles. Il n'en laissait rien 
voir : rien ne le dérangeait de son travail. 

L'enfant ne frappait pas à la porte vitrée : il 
grattait ; et, comme Anthime restait courbé devant 
sa table sans répondre, il avançait de quatre pas 
et jetait de sa voix fraîche un « permesso ? » qui 
remplissait d'azur la pièce. A la voix on eût dit 
un ange : c'était un aide-bourreau. Dans ce sac 
qu'il posait sur la table à supplice, quelle nouvelle 
victime apportait-il ? Souvent, trop absorbé, An- 
thime n'ouvrait pas le sac aussitôt ; il y jetait 
un rapide coup d'œil ; du moment que la toile 
tremblait, c'était bien : rat, souris, passereau, 



14 LES CAVES DU VATICAN 

grenouille, tout était bon pour ce Moloch. Parfois 
Beppo n'apportait rien ; il entrait tout de même : 
il savait qu'Armand- Dubois l'attendait, fût-ce 
les mains vides ; et, tandis que l'enfant silencieux 
aux côtés du savant se penchait vers quelque 
abominable expérience, je voudrais pouvoir assurer 
que le savant ne goûtait pas un vaniteux plaisir 
de faux dieu à sentir le regard étonné du petit 
se poser, tour à tour, plein d'épouvante, sur l'ani- 
mal, plein d'admiration sur lui-même. 

En attendant de s'attaquer à l'homme, Anthime 
Armand- Dubois prétendait simplement réduire en 
« tropismes » toute l'activité des animaux qu'il 
observait, Tropismes ! Le mot n'était pas plus tôt 
inventé que déjà l'on ne comprenait plus rien 
d'autre ; toute une catégorie de psychologues ne 
consentit plus qu'aux tropismes. Tropismes ! Quelle 
lumière soudaine émanait de ces syllabes ! Évi- 
demment l'organisme cédait aux mêmes incita- 
tions que l'héliotrope lorsque la plante involontaire 
tourne sa fleur face au soleil (ce qui est aisément 
réductible à quelques simples lois de physique 
et de thermo-chimie). Le cosmos enfin se douait 
d'une bénignité rassurante. Dans les plus surpre- 
nants mouvements de l'être on pouvait uniment 
reconnaître une parfaite obéissance à l'agent. 

Pour servir à ses fins, pour obtenir de l'animal 
maté l'aveu de sa simplicité, Anthime Armand- 
Dubois venait d'inventer un compliqué système 
de boîtes à couloirs, à trappes, à labyrinthes, 
à compartiments contenant les uns la nourriture, 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 15 

les autres rien, ou quelque poudre sternutatoîre, 
à portes de couleurs ou de formes différentes : 
instruments diaboliques qui tôt après firent fureur 
en Allemagne et qui, sous le nom de Vexierkasten, 
servirent à la nouvelle école psycho-physiologique 
à faire un pas de plus dans l'incrédulité. Et pour 
agir distinctement sur l'un ou l'autre sens de 
l'animal, sur l'une ou l'autre partie du cerveau, 
il aveuglait ceux-ci, assourdissait ceux-là, les châ- 
trait, les décortiquait, les écervelait, les dépouillait 
de tel ou tel organe que vous eussiez juré indispen- 
sable, dont l'animal, pour l'instruction d'Anthime, 
se passait. 

Son Communiqué sur l^^ « réflexes conditionnels • 
venait de révolutionner l'I 'niversité d'Upsal ; 
d'âpres discussions s*etaient élevées, auxquelles 
avait pris part l'élue des sa'^nts étrangers. Dans 
l'esprit d'Anthime, cependaixt, s'ameutaient les 
questions nouvelles ; laissant donc ergoter ses col- 
lègues, il poussait ses investigations dans d'autres 
voies, prétendant forcer Dieu dans de plus secrets 
retranchements. 

Que toute activité entraînât une usure, il ne lui 
suffisait pas de l'admMtre grosso modo, ni que 
l'animal, par le seul exercice de ses muscles ou 
de ses sens, dépensât. Après chaque dépense, il 
demandait : combien ? Et le patient exténué 
cherchait-il à récupérer, Anthime, au lieu de le 
nourrir, le pesait. L'apport de nouveaux éléments 
eût compliqué par trop l'expérience que voici : 
six rats jeûnants et ligotés entraient quotidienne- 



16 LES CAVES DU VATICAN 

ment tn balance ; deux aveugles, deux borgnes, 
deux y voyant ; de ces derniers un petit moulin 
mécanique fatiguait sans cesse la vue. Après cinq 
jours de jeûne, dans quels rapports étaient les pertes 
respectives ? Sur de petits tableaux ad hoc, Armand- 
Dubois, chaque jour, à midi, ajoutait de nouveaux 
chiffres triomphaux. 



Il 



Le jubilé était tout proche. Les Armand-Duboîs 
attendaient les Baraglioul d'un jour à l'autre. Le 
matin que parvint la dépêche annonçant leur arrivée 
pour le soir, Anthime sortit pour s'acheter une 
cravate. 

Anthime sortait peu ; le moins souvent possible, 
se remuant malaisément ; Véronique faisait volon- 
tiers pour lui ses eiiiplettes ; on amenait à lui les 
fournisseurs, qui prenaient commande d'après 
modèle. Anthime ne se souciait plus des modes ; 
mais, pour simple qu'il désirât sa cravate (modeste 
nœud de surah noir), encore la voulait-il choisir. Le 
plastron en satin carmélite, qu'il avait acheté pour 
le voyage et mis durant son séjour à l'hôtel, s'échap- 
pait constamment du gilet, qu'il avait accoutumé 
de porter très ouvert ; Marguerite de Baraglioul 
trouverait certainement trop négligé le foulard 
crème qui l'avait remplacé, et que maintenait, 
monté sur épingle, un vieux gros camée sans valeur ; 
il avait eu bien tort de quitter les petits nœuds 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 17 

noirs tout faits qu'il portait à Paris communément, 
et surtout de n'en pas garder un pour modèle. 
Quelles formes allait-on lui proposer ? Il ne se 
déciderait pas avant d'avoir visité plusieurs che- 
misiers du Corso et de la via dei Condottî. Les 
coques, pour un homme de cinquante ans, étaient 
trop libres ; décidément c'était un nœud tout droit, 
d'un noir bien mat, qui convenait... 

Le déjeuner n'était que pour une heure. Anthime 
rentra vers midi avec l'emplette, à temps pour 
peser ses animaux. 

Ce n'était pas qu'il fût coquet, mais Anthime 
éprouva le besoin d'essayer sa cravate avant de se 
mettre au travail. Un débris de miroir gisait là, 
qui lui servait naguère à provoquer des tropismes ; 
il le posa de champ contre une cage et se pencha 
vers son propre reflet. 

Anthime portait en brosse des cheveux encore 
épais, jadis roux, aujourd'hui de cet inconstant 
jaune grisâtre que prennent les vieux objets d'ar- 
gent doré ; ses sourcils avançaient en broussaille 
au-dessus d'un regard plus gris, plus froid qu'un 
ciel d'hiver ; ses favoris, arrêtés haut et coupés 
court, avaient conservé le ton fauve de sa mous- 
tache bourrue. Il passa le revers de la main sur ses 
joues plates, sous son large menton carré : 

— Oui, oui, marmonna-t-il, je me raserai tantôt. 

Il sortit de l'enveloppe la cravate, la posa devant 
lui ; enleva l'épingle-camée, puis le foulard. Sa 
nuque était puissante, qu'encerclait un col demi- 
haut, échancré par devant et dont il rabattait les 

VATICAN 2 



18 LES CAVES DU VATICAN 

pointes. Ici, malgré tout mon désir de ne relater 
que ressentie], je ne puis passer sous silence la 
loupe d'Anthime Armand-Dubois. Car, tant que 
je n'aurai pas plus sûrement appris à démêler Tac- 
cidentel du nécessaire, qu'exigerais-je de ma plume 
sinon exactitude et rigueur ? Qui pourrait affirmer 
en effet que cette loupe n'avait joué aucun rôle, 
qu'elle n'avait pesé d'aucun poids dans les déci» 
sions de ce qu'Anthime appelait sa libre pensée ? 
Plus volontiers il passait outre sa sciatique ; mais 
cette mesquinerie, il ne la pardonnait pas au bon 
Dieu. 

Ça lui était venu il ne savait comment, peu de 
tempo après son mariage ; et d'abord il n'y avait 
eu, au sud-est de son oreille gauche, où le cuir 
devient chevelu^ qu'un cicer sans autre importance ; 
longtemps, sous l'abondant cheveu qu'il ramenait 
en boucle par-dessus, il put dissimuler l'excrois- 
sance ; Véronique, elle-même, ne l'avait pas encore 
remarquée, lorsque, dans une caresse nocturne, sa 
main soudain la rencontrant : 

— Tiens ! qu'est-ce que tu as là ? s'ctait-elle 
écriée. 

Et comme si, démasquée, la grosseur n'avait plus 
à garder de retenue, elle prit en peu de mois les 
dimensions d'un œuf de perdrix, puis de pintade, 
puis de poule et s'en tint là^^ tandis que le cheveu 
plus rare se partageait à l'entour d'elle et l'expo- 
sait. A quarante-six ans, Anthîme Armand- Dubois 
n'avait plus à songer à plaire; il t upa ras ses 
cheveux et adopta cette forme de faux cols demi* 



ANTHIME ARMAND'DUBOIS 19 

hauts dans lesquels une sorte d'alvéole réservée 
cachait la loupe et la révélait à la fois. Suffit pour 
la loupe d'Anthime. \ 

Il passa la cravate autour de son cou. Au centre 
de la cravate, à travers un petit couloir de métal, 
devait glisser le ruban d'attache, que s'apprêtait 
à coincer un bec en levier. Ingénieux appareil, 
mais qui n'attendait que la visite du ruban pour 
abandonner la cravate ; celle-ci retomba sur la 
table d'opération. Force était de recourir à Véro- 
nique ; elle accourut à l'appel. 

• — Tiens, recouds-moi ça, dit Anthime. 

— Travail à la machine : ça ne vaut rien, mur- 
mura-t-elle. 

— Il est de fait que ça ne tient pas. 
Véronique portait toujours, piquées à son caraco 

d'intérieur, sous le sein gauche, deux aiguilles 
tout enfilées, l'une de blanc, l'autre de noir. Près 
de la porte-fenêtre, sans même s'asseoir, elle com- 
mença la réparation. Anthime cependant la regar- 
dait. C'était une assez forte femme, aux traits 
marqués ; entêtée comme lui, mais accorte après 
tout, et la plupart du temps souriante, au point qu'un 
peu de moustache ne durcissait pas trop son visage. 

— Elle a du bon, pensait Anthime en la voyant 
tirer l'aiguille. J'aurais pu épouser une coquette 
qui m'eût trompé, une volage qui m'eût planté là, 
une bavarde qui m'eût rompu la tête, une bécasse 
qui m'eût fait sortir de mes gonds, une grinchue 
comme ma belle-sœur... 

Et sur un ton moins rogue que de coutume : 



20 LES CAVES DU VATICAN 

— Merci, dit-il, comme Véronique, son travail 
achevé, repartait. 

La cravate neuve à son cou, Anthîme à présent 
est tout à ses pensées. Plus aucune voix ne s'élève, 
ni au dehors, ni danrson cœur. Il a déjà pesé les 
rats aveugles. Qu'est-ce à dire ? Les rats borgnes 
sont stationnaires. Il va peser le couple intact. 
Tout à coup un sursaut si brusque que la béquille 
roule à terre. Stupeur ! les rats intacts... il les repèso 
à neuf ; mais non, il faut bien s'en convaincre : 
les rats intacts, depuis hier, ont augmenté I Une 
lueur traverse son cerveau : 

— Véronique ! 

Avec un grand effort, ayant ramassé sa béquille, 
il se rue vers la porte : 

— Véronique ! 

Elle accourt de nouveau, obligeante. Alors lui, 
sur le pas de la porte, solennellement : 

— Qui est-ce qui a touché à mes rats ? 

Pas de réponse. Il reprend lentement, détachant 
chaque mot, comme si Véronique avait cessé de 
comprendre facilement le français : 

— Pendant que j'étais sorti, quelqu'un leur a 
donné à manger. Est-ce vous ? 

Alors elle, qui retrouve un peu de courage, se 
retourne vers lui presque agressive : 

— Tu les laissais mourir de faim, ces pauvres 
bêtes. Je n'ai pas dérangé ton expérience ; simple- 
ment je leur ai... 

Mais il l'a saisie par la manche et, clopinant, la 



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ANTHIME ARMAND-DUBOIS 21 

mène jusqu'à la table où, désignant les tableaux 
d'observations : 

— Vous voyez bien ces feuilles — où depuis 
quinze jours je consigne mes remarques sur ces 
bêtes : ce sont celles mêmes qu'attend mon collègue 
Potier pour en donner lecture à l'Académie des 
Sciences en sa séance du 17 mai prochain. Ce 
quinze avril, jour où nous sommes, à la suite de ces 
colonnes de chiffres, que puis-je écrire ? que dois-je 
écrire ?... 

Et comme elle ne souiOne mot, du bout carré de 
son index, comme avec on stylet, grattant l'espace 
blanc du papier : 

— Ce jour-là, reprend-il, madame Armand- 
Dubois, épouse de l'observateur, n'écoutant que son 
tendre cœur, commit la... qu'est-ce que vous voulez 
que je mette ? la maladresse ? l'imprudence ? la 
sottise ?... 

— Écrivez plutôt : eut pitié de ces pauvres bêtes, 
victimes d'une curiosité saugrenue. 

Il se redresse, très digne : 

— Si c'est ainsi que vous le prenez, vous com- 
prendrez, madame, que désormais je doive vous 
prier de passer par l'escalier de la cour pour aller 
soigner vos plantations. 

— Croyez-vous que j'entre jamais dans votre 
galetas pour mon plaisir ? 

— Épargnez-vous la peine d'y entrer à l'avenir. 
Puis, joignant à ces mots l'éloquence du geste, 

il saisit les feuilles d'observations et les déchire en 
petits morceaux. 



22 LES CAVES DU VATICAN 

« Depuis quinze jours », a-t-il dit : en vérité ses 
rats ne jeûnent que depuis quatre. Et son irri- 
tation sans doute s'est exténuée dans cette exagé- 
ration du grief, car à table iî peut nnontrer un front 
serein ; même, il pousse la philosophie jusqu'à 
tendre à sa moitié une dextre conciliatrice. Car, 
moins encore que Véronique, il ne se soucie de 
donner à ce ménage si bien pensant des Baraglioul 
le spectacle de dissensions dont ceux-ci ne manque- 
raient pas de faire les opinions d'Anthime respon- 
sables. 

Vers cinq heures Véronique change son caraco 
d'intérieur contre une jaquette de drap noir et 
part à la rencontre de Julius et de Marguerite, 
qui doivent entrer en gare de Rome à six heures. 
Anthime va se raser ; il a bien voulu remplacer 
son foulard par un nœud droit : voici qui doit 
suffire ; il répugne à la cérémonie et prétend ne 
pas désavouer devant sa belle-sœur une veste 
d'alpaga, un gilet blanc chiné de bleu, un pantalon 
de coutil et de confortables pantoufles de cuir noir 
sans talons, qu'il garde même pour sortir, et 
qu'excuse sa claudication. 

Il ramasse les feuilles déchirées, remet bout à 
bout les fragments, et recopie soigneusement tous 
les chiffres, en attendant les Baraglioul. 



ANTHIME ARMAND'DUBOIS 23 



III 



La famille de Baraglîoul (le gl se prononce en l 
mouillé, à l'italienne, comme dans Broglie (duc de) 
et dans miglionnaire) est originaire de Parme, 
C'est un Baraglioli (Alessandro) qu'épousait en 
secondes noces Filippa Viscontî, en 1514, peu de 
mois après l'annexion du duché aux États de 
l'Église. Un autre Baraglioli (Alessandro égale- 
ment) se distingua à la bataille de Lépante et 
mourut assassiné en 1580, dans des circonstances 
qui demeurent mystérieuses. Il serait aisé, mais 
sans grand intérêt, de suivre les destinées de la 
famille jusqu'en 1807, époque où Parme fut réuni 
à la France, et où Robert de Baraglioul, grand-père 
de Julius, vint s'installer à Pau. En 1828, il reçut 
de Charles X la couronne de comte — couronne 
que devait porter si noblement un peu plus tard 
Juste- Agénor, son troisième fils (les deux premiers 
moururent en bas âge), dans les ambassades où 
brillait son intelligence subtile et triomphait sa 
diplomatie. 

Le deuxième enfant de Juste- Agénor de Bara- 
glioul, Julius, qui depuis son mariage vivait com- 
plètement rangé, avait eu quelques passions dans 
sa jeunesse. Mais, du moins, pouvait-il se rendre 
cette justice que son cœur n'avait jamais dérogé. 
La distinction foncière de sa nature et cette sorte 
d'élégance morale qui respirait dans ses moindres 



24 LES CAVES DU VATICAN 

écrits avaient toujours empêché ses désirs sur la 
pente où sa curiosité de romancier leur eût sans 
doute lâché bride. Son sang coulait sans turbu- 
lence, mais non pas sans chaleur, ainsi qu'en eussent 
pu témoigner plusieurs aristocratiques beautés... 
Et je n'en parlerais pas ici, si ses premiers romans 
ne l'avaient clairement laissé entendre ; à quoi 
ils durent en partie le grand succès mondain qu'ils 
remportèrent. La haute qualité du public suscep- 
tible de les admirer leur permit de paraître : l'un 
dans le Correspondant, deux autres dans la Re^ue 
des Deux Mondes. C'est ainsi que, comme malgré 
lui, encore jeune, il se trouva tout porté vers 
l'Académie : déjà semblaient l'y destiner sa belle 
allure, la grave onction de son regard et la pâleur 
pensive de son front, 

Anthime professait grand mépris pour les avan- 
tages du rang, de la fortune et de l'aspect, ce qui 
ne laissait pas de mortifier Julius ; mais il appré- 
ciait chez Julius certain bon naturel, et une grande 
maladresse dans la discussion, qui souvent laissait 
à la libre pensée l'avantage. 

A six heures, Anthime entend stopper devant la 
porte la voiture de ses hôtes. Il sort à leur ren- 
contre sur le palier. Julius monte le premier. 
Avec son chapeau cronstadt, son pardessus droit 
à revers de soie, on le dirait en tenue de visite, 
non de voyage, n'était le châle écossais qu'il porte 
sur l'avant-bras ; la longueur du trajet ne l'a nulle- 
ment éprouvé. Marguerite de Baraglioul suit, au 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 25 

bras de sa sœur ; elle, très défaîte au contraire, 
capote et chîgnon de travers, trébuchant aux 
marches, un quartier de visage caché par son mou- 
choir qu'elle tient en compresse... Comme elle 
approche d'Anthime : 

— Marguerite a un charbon dans Tœil, glisse 
Véronique. 

Julie, leur fille, gracieuse enfant de neuf ans, 
et la bonne, qui ferment la marche, gardent un 
silence consterné. 

Avec le caractère de Marguerite, il ne s'agît pa§ 
de prendre la chose en riant : Anthime propose 
d'envoyer quérir un oculiste ; mais Marguerite 
connaît de réputation les médicastres italiens, 
^et ne veut « pour rien au monde » en entendre 
parler ; elle souffle d'une voix mourante : 

— De l'eau fraîche. Un peu d'eau fraîche, simple- 
ment. Ah ! 

— Ma chère sœur, effectivement, reprend An- 
thime, l'eau fraîche pourra vous soulager un instant 
en décongestionnant votre œil ; mais elle n'enlèvera 
pas le mal. 

Puis, se tournant vers Julius : 

— • Avez-vous pu voir ce que c'était ? 

— Pas très bien. Dès que le train s'arrêtait et 
que je me proposais d'examiner, Marguerite com- 
mençait de s'énerver... 

— Mais ne dis donc pas cela, Julius ! Tu as été 
horriblement maladroit. Pour me soulever la 
paupière, tu as commencé par me retourner tous 
les cils... 



26 LES CAVES DU VATICAN 

— Voulez-vous que j'essaie à mon tour, dit 
Anthime : je serai peut-être plus habile ? 

Une facchino montait les malles. Caroline alluma 
une lampe à réflecteur. 

— Voyons, mon ami, tu ne vas pas faire cette 
opération dans le passage, dit Véronique, et elle 
mène les Baraglioul à leur chambre. 

L'appartement des Armand- Dubois se développait 
autour de la cour intérieure où prenaient jour 
les fenêtres d'un couloir qui, partant du vestibule^ 
rejoignait l'orangerie* Sur ce couloir ouvraient les 
portes de la salle à manger d'abord, puis du salon 
(énorme pièce d'angle, mal meublée, dont ne se 
servaient pas les Anthime) de deux chambres 
d'amis préparées, la première pour le couple Bara- 
glioul, la seconde plus petite pour Julie, auprès 
de la dernière chambre, celle du couple Armand- 
Dubois. Toutes ces pièces, d'autre part, communi- 
quaient entre elles intérieurement. La cuisine et 
deux chambres de bonnes donnaient sur l'autre 
côté du palier... 

— Je vous en prie, ne soyez pas tous autour de 
moi, gémit Marguerite ; Julius, occupe-toi donc des 



Véronique a fait asseoir sa sœur dans un fau- 
teuil et tient la lampe, tandis qu' Anthime s'atten- 
tionne : 

— Le fait est qu'il est enflammé. Si vous retiriez 
irotre chapeau. 

Mais Marguerite, craignant peut-être que sa 
coiffure en désordre ne laisse paraître ses éléments 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 27 

d'emprunt, déclare qu'elle ne le retirera que plus 
tard ; un chapeau cabriolet à brides ne rempêchera 
pas d'appuyer sa nuque au dossier. 

— Alors vous m'invitez à sortir la paille de 
votre œil avant d'ôter la solive qui est dans le 
mien, dit Anthime avec une sorte de ricanement. 
Voilà qui me paraît bien contraire aux préceptes 
évangéliques ! 

— Ah ! je vous en prie, ne me faites pas trop 
chèrement payer vos soins. 

— Je ne dis plus rien... Avec le coin d'un mou- 
choir propre... je vois ce que c'est... n'ayez pas 
peur, cré-nom ! regardez au ciel !... la voici. 

Et Anthime enlève à la pointe du mouchoir une 
escarbille imperceptible. 

— Merci ! merci. Laissez-moi, maintenant ; j'ai 
une affreuse migraine. 

Tandis que Marguerite repose, que Julius déballe 
avec la bonne et que Véronique surveille les pré- 
paratifs du repas, Anthime s'occupe de Julie qu'il 
a emmenée dans sa charhbre. Il avait quitté sa 
nièce toute petite et reconnaît mal cette giande 
fillette au sourire déjà gravement ingénu. Au bout 
d'un peu de temps, comme il la tient près de lui, 
causant des menues puérilités qu'il espérait pou- 
voir lui plaire, son regard s'accroche à une mince 
chaînette d'argent que l'enfant porte au cou et 
à laquelle il flaire que doivent être suspendues des 
médailles. D'un glissement indiscret de son gros 
index il ramène celles-ci sur le devant du corsage 



28 LES CAVES DU VATICAN 

et, cachant sa maladive répugnance sous un masque 
d'étonnement : 

— Qu'est-ce que c'est que ces machînettes-là ? 
Julie comprend fort bien que la question n'est 

pas sérieuse ; mais pourquoi s'offusquerait-elle ? 

— Comment, mon oncle ! vous n'avez jamais vu 
des médailles ? 

— Ma foi non, ma petite, ment-il ; ça n'est pas 
joli-joli, mais je pense que cela sert à quelque 
chose. 

Et comme, la sereine piété ne répugne pas à 
quelque espièglerie innocente, l'enfant avise, contre 
la glace au-dessus de la cheminée, une photogra- 
phie qui la représente et, la désignant du doigt : 

— Vous avez là, mon oncle, le portrait d'une 
petite fille qui n'est pas non plus joli-joli. A quoi 
donc peut-il vous servir ? 

Surpris de troxiver chez une cagotine un si mali- 
cieux esprit de repartie, et sans doute tant de bon 
sens, l'oncle Anthime est momentanément désar- 
çonné. Avec une fillette de neuf ans, il ne peut 
pourtant pas engager une discussion métaphy- 
sique ! Il sourit. La petite aussitôt se saisissant de 
l'avantage et montrant les piécettes saintes : 

— Voici, dit-elle, celle de sainte Julie, ma pa- 
tronne, et celle du Sacré-Cœur de Notre... 

— Du bon Dieu, tu n'en as pas une ? interrompt 
absurdement Anthime. 

L'enfant répond très naturellement : 

— Non ; du bon Dieu, on n'en fait pas... Mais 
voici la plus jolie : c'est celle de Notre-Dame de 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 29 

Lourdes, que m'a donnée la tante Fleurîssoîre ; 
elle Ta rapportée de Lourdes ; je l'ai mise à mon cou 
le jour où petit père et maman m'ont offerte à la 
Sainte Vierge. 

C'en est trop pour Anthime. Sans chercher à 
comprendre un instant ce qu'évoquent d'ineffa- 
blement gracieux ces images, le mois de mai, le 
blanc et le bleu cortège des enfants, il cède à un 
maniaque besoin de blasphème : 

— Elle n'a donc pas voulu de toi, la bonne 
Sainte- Vierge, que tu es encore avec nous ? 

La petite ne répond rien. Se rend-elle compte 
déjà qu'à de certaines impertinences le plus sage 
est de ne rien répondre ? Au reste, qu'est-ce à dire ? 
après cette question saugrenue, ce n'est pas Julie, 
c'est le franc-maçon qui rougit, — trouble léger, 
compagnon inavoué de l'indécence, confusion pas- 
sagère que l'oncle cachera en déposant sur le front 
candide de sa nièce un respectueux baiser répara- 
teur. 

— Pourquoi faites-vous le méchant, l'oncle 
Anthime ? 

La petite ne se méprend pas : au fond, ce savant 
impie est sensible. 

Alors pourquoi cette résistance obstinée ? 
A ce moment Adèle ouvre la porte : 

— Madame réclame mademoiselle. 
Apparemment Marguerite de Baraglioul redoute 

l'influence de son beau-frère et se soucie peu de 
laisser longtemps sa fille avec lui. C'est ce qu'il 
osera lui dire, à demi-voix, un peu plus tard, tandis 



30 LES CAVES DU VATICAN 

que la famille se rend à table. Mais Marguerite 
lèvera sur Anthime un œil encore légèrement 
enflammé : 

— Peur de vous ? Maïs, cher ami, Julie aurait 
converti douze de vos pareils avant que vos moque- 
ries aient pu remporter le plus petit succès sur son 
âme. Non, non, nous sommes plus solides que cela, 
nous autres. Tout de même songez que c'est une 
enfant... Elle sait tout ce qu'on peut attendre de 
blasphème d'une époque aussi corrompue et dans 
un pays aussi honteusement gouverné que le nôtre. 
Mais il est triste que les premiers motifs de scandale 
lui soient offerts par vous, son oncle, que noua 
voudrions lui apprendre à respecter. 



IV 



Ces paroles si mesurées, sî sages, sauront-elles 
calmer Anthime ? 

Oui, pendant les deux premiers services (au 
reste le dîner, bon mais simple, n'a que trois plats) 
et tandis que la conversation familiale musardera 
le long de sujets non épineux. Par égard pour l'œil 
de Marguerite, on parlera d'abord oculistique (les 
Baraglioul feignent de ne point voir que la loupe 
d' Anthime a grossi), puis de la cuisine italienne, 
par gentillesse pour Véronique, avec allusions à 
l'excellence de son dîner. Puis Anthime demandera 
des nouvelles des Fleurissoire que les Baraglioul 
ont été voir dernièrement à Pau, et de la comtesse 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 31 

de Saint-Prix, la sœur de Julius, qui villégiature 
dans les environs ; de Geneviève enfin, l'exquise ^ 
fille aînée des Baraglioul, que ceux-ci auraient îi 
souhaité emmener avec eux à Rome, mais qui ' 
jamais n'avait consenti à s'éloigner de l'hôpital des r 
Enfants- M aladeSf où chaque matin, rue de Sèvres, ^ 
elle va panser les plaies des petits malheureux.'" 
Puis Julius jettera sur le tapis la grave question 
de rexpropriaticn des biens d'Anthime : il s'agit 
de terrains qu'Anthime avait achetés en Egypte 
lors d'un premier voyage qu'il fît, jeune homme, 
dans ce pays ; mal situés, ces terrains n'avaient 
pas acquis jusqu'à présent grande valeur ; mais 
^1 était question, depuis peu, que la nouvelle ligne 
de chemin de fer du Caire à Héliopolis les tra- 
versâtx : certes la bourse des Armand-Dubois, 
qu'ont surmenée de hasardeuses spéculations, 
a grand besoin de cette aubaine ; pourtant Julius, 
avant son départ, a pu parler à Maniton, l'ingénieur- 
expert commis à l'étude de la ligne, et conseille 
à son beau-frère de ne point trop dorer son espé- 
rance : il pourrait bien rester Gros- Jean. Mais ce 
qu'Anthime ne dit pas, c'est que l'affaire est entre 
les mains de la Loge, qui n'abandonne jamais les 
siens. 

Anthime à présent parle à Julius de sa candida- 
ture à l'Académie, de ses chances : il en parle en 
souriant, parce qu'il n'y croit ' guère ; et Julius, 
lui-même, feint une indifférence tranquille et 
comme renoncée : à quoi bon raconter que sa sœur» 
la ôomtesiie Guy de Saial-i'i'ix, tient le cardinal 



32 LES CAVES DU VATICAN 

André darxS sa manche et, partant, les quinze im 
mortels qui toujours votent avec lui ? Anthîmo 
esquisse un compliment très léger, sur le dernier 
roman de Baraglioul : IJ Air des Cimes, Le fait est 
qu'il a trouvé le livre exécrable ; et Julius, qui ne 
s'y méprend pas, se hâte de dire, pour mettre son 
amour-propre à couvert : 

— Je pensais bien qu'un tel livre ne pourrait pas 
vous plaire. 

Anthime consentirait encore à excuser le livre, 
mais cette allusion à ses opinions le chatouille ; 
il proteste que celles-ci n'inclinent en rien les 
jugements qu'il porte sur les œuvres d'art en géné- 
ral, et sur les livres de son beau-frère en particulier. 
Julius sourit avec une accommodante condescen- 
dance et, pour changer de sujet, demande à son 
beau-frère des nouvelles de sa sciatique, qu'il 
appelle par erreur : son lumbago. Ah ! pourquoi 
Julius ne s'est-il pas plutôt enquis de ses recherches 
scientifiques ? On aurait eu beau jeu de lui ré- 
pondre. Son lumbago ! Pourquoi pas sa loupe, 
bientôt? Mais ses recherches scientifiques, apparem- 
ment son beau-frère les ignore : il préfère les 
ignorer... Anthime, tout échauffé déjà et que préci- 
sément le a lumbago » fait souffrir, ricane et répond 
hargneux : 

— Si je vais mieux ?... Ah ! ah ! ah ! vous en 
seriez bien fâché ! 

Julius s'étonne et prie son beau-frère de luj 
apprendre ce qui lui vaut le prêt d'aussi peu cha- 
ritables sentiments. 



ANTHIME ARMAND'DUBOIS 33 

— Parbleu ! vous aussi vous savez appeler le 
médecin sitôt qu'un des vôtres est malade ; mais, 
quand votre malade guérit, la médecine n'y est 
plus pour rien : c'est à cause des prières que vous 
avez faites pendant que le médecin vous soignait. 
Celui-là qui n'a point fait ses Pâques, parbleu ! 
vous trouveriez bien impertinent qu'il guérît ! 

— Plutôt que de prier, vous préférez rester 
malade ? dît d'un ton pénétré Marguerite. 

De quoi vient-elle se mêler ? D'ordinaire elle ne 
prend jamais part aux conversations d'intérêt 
général et fait la supprimée dès que Julius ouvre 
la bouche. C'est entre hommes qu'ils causent ; foin 
des ménagements ! Il se tourne abruptement vers 
elle : 

— Ma charmante, sachez que si la guérison était 
là, là, vous m'entendez bien, — et il désigne éper- 
dument la salière, < — tout prés, mais que je dusse, 
pour avoir le droit de m'en saisir, implorer Mon- 
sieur le Principal (c'est ainsi qu'il s'amuse, dans ses 
jours d'humeur, à appeler l'Etre Suprême) ou le 
prier d'intervenir, de renverser pour moi l'ordre 
établi, l'ordre naturel des effets et des causes, 
l'ordre vénérable, eh bien ! je n'en voudrais pas, 
de sa guérison ; je lui dirais, au Principal : Fichez- 
moi la paix avec votre miracle : je n'en veux 
pas. 

Il scande les mots, les syllabes ; il a haussé la 
voix au diapason de sa colère ; il est affreux. 

— Vous n'en voudriez pas.^. pourquoi ? demanda 
Julius très calme. 

VATICAN 3 



34 LES CAVES DU VATICAN 

— Parce que cela me forceraît de croire à Celui 
qui n'existe pas. 

Ce disant, il donne du poing sur la table. 

Marguerite et Véronique, inquiètes, ont échangé 
un clin d'œil, puis toutes deux reporté le regard vers 
Julie. 

— Je crois qu'il est temps d'aller se coucher, ma 
fillette, dit la mère. Fais vite ; nous viendrons te 
dire adieu dans ton lit. ^ 

L'enfant, que les atroces propos et l'aspect démo- 
niaque de son oncle épouvantent, s'enfuit. 

— Je veux, si je guéris, n'en être obligé qu'à 
moi-même. Suffit. 

— Eh bien ! et le médecin alors ? hasarda Mar- 
guerite. 

— Je paie ses soins, et je suis quitte. 

Mais Julius, sur son registre le plus grave : 

— Tandis que de la reconnaissance envers Dieu 
vous lierait... 

— Oui, mon frère ; et voilà pourquoi je ne prie 
pas. 

— D'autres ont prié pour toi, mon ami. 

C'est Véronique qui parle ; elle n'avait jusqu'à 
présent rien dit. Au son de cette douce voix trop 
connue, Anthime, sursaute, perd toute retenue. 
Des propositions contradictoires se bousculent 
sur ses lèvres : D'abord on n'a pas le droit de prier 
pour quelqu'un contre son gré, de demander une 
faveur pour lui sans qu'il en sache ; c'est une 
trahison. Elle n'a rien obtenu ; tant mieux ! ça lui 
apprendr(\ ce qu'elles valent, ses prières ! Il y a de 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 35 

quoi être fier !... Mais peut-être, après tout, qu'elle 
n'a pas prié suffisamment ? 

— Soyez tranquille : je continue, reprend, aussi 
doucement que devant, Véronique. Puis toute 
souriante, et comme hors du vent de cette colère, 
elle raconte à Marguerite que, chaque soir, et sans 
en manquer un, elle brûle, au nom d'Anthime, 
deux cierges, aux côtés de la Madone triviale, 
à l'angle nord de la maison, eelle-là même devant 
qui Véronique avait jadis surpris Beppo se signant. 
L'enfant gîtait, nichait, tout auprès dans un ren- 
foncement du mur, où Véronique était sûre de le 
trouver à heure dite. Elle n'eût pu atteindre à la 
niche, placée hors de la portée des passants ; Beppo 
(c'était à présent un svelte adolescent de quinze 
ans), s*agrippant aux pierres et à un anneau de 
métal), posait les. cierges tout flambants devant la 
sainte image... Et la conversation, insensiblement 
ee détournait d'Anthime, se refermait par-dessus 
lui, les deux sœurs à présent parlant de la piété 
populaire si touchante, par quoi la plus fruste 
statue est aussi la plus honorée... Anthime était 
tout submergé. Quoi ! ne suffisait-il pas que, ce 
matin déjà, derrière son dos, Véronique eût nourri 
ses rats ? A présent, elle brûle des cierges ! pour 
lui ! sa femme ! et compromet Beppo dans cette 
inepte simagrée... Ah ! nous allons bien voir !... 

Le sang monte au cerveau d'Anthime ; il étouffe ; 
à ses tempes bat un tocsin. Dans un immense effort 
il se dresse en culbutant une chaise; il renverse 
sur sa serviette un verre d'eau ; il éponge son 



36 LES CAVES DU VATICAN 

front.., Va-t-il se trouver mal ? Véronique s'em- 
presse : il la repousse d'une main brutale, s'échappe 
vers la porte qu'il claque ; et déjà dans le 
corridor on entend sa marche inégale s'éloigner 
avec l'accompagnement de la béquille sourd et 
dopant. 

Ce départ brusque laisse nos convives attristés 
et perplexes. Quelques instants ils demeurent silen- 
cieux. 

— Ma pauvre amie ! dit enfin Marguerite. Mais 
à cette occasion s'affirme une fois de plus la diffé- 
rence entre le caractère des deux sœurs. L'âme 
de Marguerite est taillée dans cette étoffe admirable 
dont Dieu fait proprement ses martyrs. Elle le sait 
et aspire à souffrir. La vie malheureusement ne lui 
accorde aucun dommage ; comblée de toutes parts, 
sa faculté de bon support en est réduite à cher- 
cher dans de menues vexations son emploi ; elle 
met à profit les moindres choses pour en tirer 
égratignure ; elle s'accroche et se raccroche à tout. 
Certes elle sait s'arranger de manière à ce qu'on 
lui manque ; mais Julius semble travailler à désœu- 
vrer toujours plus sa vertu ; comment s'étonner, 
dès lors, qu'elle se montre auprès de lui toujours 
insatisfaite et quinteuse ? Avec un mari comme 
Anthime, quelle belle carrière ! Elle se pique à voir 
sa sœur savoir en profiter si peu ; Véronique, en 
effet, se dérobe aux griefs ; sur son indéfectible 
onction souriante tout glisse, sarcasme, moquerie 
— et sans doute elle a pris son parti depuis long- 
temps de l'isolement de sa vie ; Anthime au de- 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 37 

meurant n'est pas méchant pour elle, et peut bien 
dire ce qu'il veut ! Elle explique que s'il parle fort, 
c'est qu'il est empêché de remuer ; il s'emporterait 
moins s'il était plus ingambe ; et comme Julius 
demande où il peut être allé ? 

— A son laboratoire, répond-elle ; et à Margue- 
rite qui demande si l'on ne ferait pas bien d'y 
passer voir — car il pourrait être souffrant, après 
une telle colère ! — elle assure qu'il vaut mieux le 
laisser se calmer tout seul et ne pas prêter trop 
d'attention à sa sortie. 

— Achevons de dîner tranquillement, conclut- 
elle. 



Non, ce n'est pas à son laboratoire que s'est 
arrêté l'oncle Anthime. 

Il a traversé rapidement cette officine où achèvent 
de souffrir les six rats. Que ne s'attarde-t-il sur la 
terrasse qu'inonde une occidentale lueur ? Le séra- 
phique éclairement du soir, apaisant son âme 
rebelle, l'inclinerait peut-être... Mais non : il 
échappe au conseil. Par l'incommode escalier 
tournant, il a gagné la cour, qu'il traverse. Cette" 
hâte infirme est tragique pour nous qui connaissons 
au prix de quel effort il achète chaque enjambée, 
au prix de quelle douleur chaque effort. Quand 
verrons-nous dépenser pour le bien une aussi sau- 
vage énergie ? Parfois un gémissement échappe 



38 LES CAVES DU VATICAN 

à ses lèvres tordues ; ses traits se convulsent. Où 
le mène sa rage impie ? 

La Madone — qui, de ses mains offertes laissant 
couler la grâce et le reflet des célestes rayons sur 
le monde, veille sur la maison et peut-être inter- 
cède même pour le blasphémateur — n'est pas une 
de ces statues modernes comme en fabrique de 
nos jours, avec le carton-romain plastique de 
Blafaphas, la maison d'art Fleurissoire-Lévichon. 
ïmage naïve, expression de l'adoration populaire, 
elle n'eu sera que plus belle et plus éloquente 
à nos yeux. Éclairant la face exsangue, les rayon- 
nantes mains, le manteau bleu, une lanterne, en 
face de la statue, mais assez loin en avant d'elle, 
pend à un toit de zinc qui déborde la niche et abrite 
à la fois les ex-voto accrochés aux côtés des murs. 
A portée de la main du passant, une petite porté 
de métal, dont le bedeau de la paroisse a la clef, 
protège l'enroulement de la corde au bout de quoi, 
la lanterne pend. En plus, deux cierges brûlent 
jour et nuit devant la statue, qu'à portés tantôt 
Véronique. A la vue de ces cierges, qu'il sait brûler 
pour lui, le franc-maçon sent se ranimer sa fureur. 
Beppo qui, dans le retrait du mur où il niche, 
achevait de croquer un croûton et quelques griffes 
de fenouil, est accouru à sa rencontre. Sans répondre 
à son accorte salutation, Anthime l'a saisi par 
Tépaule ; penché sur lui, que dit-il, qui fasse tres- 
saillir l'enfant ? — Non ! non ! le petit proteste. 
De la poche de son gilet, Anthime sort un billet 
de cinq lires y Beppo s'indigne»** Plus tard il volera 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 39 

peut-être ; il tuera même ; qui saît de quelle écla- 
boussure sordide la misère tachera son front ? 
Mais lever la main contre la Vierge qui le protège, 
vers qui, chaque soir, avant de s'endormir il sou- 
pire, à qui chaque matin, au premier réveil, il 
"^sourit !... Anthime peut essayer de Texhortation, 
de la corruption, du rudoiement, de la menace, 
il n'obtiendra de lui que refus. 

Au demeurant ne nous y méprenons pas. Anthime 
n'en veut point précisément à la Vierge ; c'est 
spécialement aux cierges de Véronique qu'il en a. 
Mais l'âme simple de Beppo ne consent pas à ces 
nuances ; et, du reste, ces cierges à présent consa- 
crés, nul n'a le droit de les souffler... 

Anthime que cette résistance exaspère a repoussé 
**enfant. Il agira tout seul. Accoté contre la mu- 
raille, il empoigne sa béquille par le bas, prend un 
terrible élan en balançant le manche en arrière 
et, de toutes ses forces, il la lance contre le ciel. 
Le bois carambole contre la paroi de la niche, 
retombe à terre avec fracas, entraînant, il ne sait 
quel débris, quel plâtras, il ramasse sa béquille 
et recule pour voir la niche... Par l'enfer ! les deux 
cierges brûlent toujours. Mais qu'est-ce à dire ? 
La statue, à la place de la main droite, ne présente 
plus qu'une tige de métal noir. 

Il contemple un instant, dégrisé, le triste résultat 
de son geste : aboutir à ce dérisoire attentat... 
ah ! fi donc ! Il cherche des yeux Beppo ; l'enfant 
a disparu. La nuit se clôt ; Anthime est seul ; il 
avise sur le pavé le ûébrb que tout à l'heure avait 



40 LES CAVES DU VATICAN 

décroché sa béquille, le recueille : c'est une petite 
main de stuc, qu'avec un haussement d'épaules 
il glisse dans la poche de son gilet. 

La honte au front, la rage au cœur, l'iconoclaste 
à présent remonte à son laboratoire ; il voudrait 
travailler, mais cet effort abominable l'a brisé ; 
il n'a plus de cœur qu'à dormir. Certes, il va se 
mettre au lit sans souhaiter bonsoir à personne.. • 
A l'instant d'entrer dans sa chambre, un bruit de 
voix pourtant l'arrête. La porte de la chambre 
voisine est ouverte ; dans l'ombre du couloir il se 
glisse... 

Semblable à quelque angelet familier, la petite 
Julie, en chemise, est sur son lit, agenouillée ; au 
chevet du lit, baignant dans la clarté de la lampe, 
Véronique et Marguerite à genoux toutes deux ; 
un peu reculé, debout au pied du lit, Julius, une 
main sur son cœur, l'autre couvrant ses yeux, 
dans une attitude à la fois dévote et virile : ils 
écoutent l'enfant prier. Un grand silence enve- 
loppe la scène et tel qu'il fait souvenir le savant 
de certain soir tranquille et d'or, au bord du Nil, 
où, comme cette prière enfantine s'élève, s'élevait 
une fumée bleue, toute droite vers un ciel tout pur. 

Sans doute, la prière touche à sa fin ; l'enfant, 
à présent, laissant les formules apprises, prie 
d'abondance, selon la dictée de son cœur ; elle 
prie pour les petits orphelins, pour les malades et 
pour les pauvres, pour sa sœur Geneviève, pour 
sa tante Véronique, pour son papa ; pour que l'œil 
de sa chère maman soit vite guéri... Cependant le 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 41 

cœur d'Anthîme se contracte ; du pas de la porte, 
très haut, sur un ton qu'il voudrait ironique, on 
l'entend à l'autre bout de la pièce qui dit : 

— Et pour l'oncle, on ne lui demande rien, au 
bon Dieu ? 

L'enfant alors, d'une voix extraordinairement 
assurée, reprend, au grand étonnement de chacun : 

— Et je Vous prie également, mon Dieu, pour les 
péchés de l'oncle Anthime. 

Ces mots atteignent l'athée en plein cœur. 



VI 



Cette nuit Anthime eut un songe. On frappait 
à la petite porte de sa chambre ; non point à la 
porte du couloir, ni à celle de la chambre voisine : 
on frappait à une autre porte, une porte dont, 
à l'état de veille, il ne s'était pas jusqu'alors avisé 
et qui donnait droit sur la rue. C'est là ce qui fit 
qu'il eut peur et d'abord, pour toute réponse, se 
tint coi. Une demi-clarté lui permettait de distin- 
guer les menus objets dans sa chambre, une douce 
et douteuse clarté pareille à celle qu'eût répandue 
une veilleuse ; pourtant aucune flamme ne veillait. 
Comme il cherchait à s'expliquer d'où provenait 
cette lumière, on heurta une seconde fois. 

— Qu'est-ce que vous voulez ? cria-t-il d'une 
voix tremblante. 

A la troisième fois une extraordinaire mollesse 
l'engourdit, une mollesse telle que tout sentiment 



42 LES CAVES DU VATICAN 

de peur s'y fondit (ce qu'il appelait plus tard : une 
tendresse résignée) ; soudain il sentit à la fois qu'il 
était sans résistance et que la porte allait céder. 
Elle s'ouvrit sans bruit, et durant un instant il ne 
vit qu'une obscure embrasure, mais où, comme 
dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. 
C'était une courte forme blanche, qu'il prit d'abord 
pour sa petite nièce Julie, telle qu'il venait de la 
laisser, les pieds nus dépassant un peu sa chemise ; 
mais, un instant après, il reconnut Celle qu'il 
avait offensée ; je veux dire qu'elle avait l'aspect 
de la statue du carrefour ; et même il distingua la 
blessure de l'avant-bras droit ; pourtant le mâle 
visage était plus beau, plus souriant encore que de 
coutume. Sans qu'il la vît précisément marcher, 
elle avança vers lui comme en glissant, et quand elle 
fut tout contre son chevet : 

— Crois-tu donc, toi qui m'as blessée, lui dit- 
elle, que j'aie besoin de ma main pour te guérir ? 
— et cependant elle levait sur lui sa manche vide. 

Il lui semblait à présent que cette étrange clarté 
émanait d'Elle. Mais, quand la tige de métal entra 
tout à coup dans son flanc, une atroce douleur le 
perça et il s'éveilla dans lo noir. 

Anthime resta peut-être un quart d'heure avant 
de reprendre ses sens. Il sentait par tout le corps 
une sorte de torpeur étrange, d'hébétude, puis un 
fourmillement presque agréable, de sorte que la 
douleur aiguë à son flanc, il doutait maintenant 
•'il l'avait vjraimeat éprouvée \ il oe comprenait 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 43 

plus où commençaît, où s'arrêtait son rêve, ni si 
maintenant il veillait, ni s'il avait rêvé tout à l'heure. 
Il se palpa, se pinça, se vérifia, sortit unb ras 
du lit, et enfin gratta une allumette. Véronique, 
à ses côtés, dormait la face tournée vers le mur. 

Alors, débordant les draps, et rejetant les cou- 
vertures, il se laissa glisser jusqu'à reposer la pointe 
des pieds nus sur ses pantoufles. La béquille était 
là, dressée contre la table de nuit ; sans la prendre, 
il se souleva sur les mains, repoussant le lit en ar- 
rière ; puis enfonça ses pieds dans le cuir ; puis se 
dressa tout droit sur ses jambes ; puis, incertain 
encore, un bras étendu en avant, l'autre en arrière, 
il fit un pas, deux pas le long du lit, trois pas, 
puis à travers la chambre... Sainte Vierge ! était- 
il... ? — Sans bruit il enfila ses culottes, repassa 
son gilet, sa veste... Arrête, ô ma plume impru- 
dente ! Où palpite déjà l'aile d'une âme qui se 
délivre, qu'importe l'agitation malhabile d'un corps 
paralysé qui guérit ? 

Lorsqu'un quart d'heure après, Véronique, aver- 
tie par je ne sais quel pressentiment, s'éveilla, elle 
s'inquiéta d'abord de ne plus sentir Anthime 
auprès d'elle ; elle s'inquiéta plus encore lorsque, 
ayant gratté une allumette, elle aperçut au chevet 
du lit la béquille, campagne obligée de l'infirme. 
L'allumette acheva de se consumer entre ses doigts, 
car Anthime en sortant avait emporté la bougie ; 
Véronique, à tâtons, se vêtit sommairement, puis, 
quittant la pièce à son tour, fut aussitôt guidée par 
le fil de lumière qui glissait sous la porte du galetas* 



44 LES CAVES DU VATICAN 

— Anthîme ! Es-tu là, mon ami ? 

Pas de réponse. Cependant Véronique aux 
écoutes percevait un bruit singulier. Avec angoisse, 
alors, elle poussa la porte ; ce qu'elle vit la cloua 
sur le seuil : 

Son Anthime était là, en face d'elle ; il n'était 
assis, ni debout ; le sommet de sa tête, à hauteur 
de la table, recevait en plein la lumière de la bougie 
qu'il avait posée sur le bord ; Anthime le savant, 
l'athée, celui dont le jarret perclus, non plus que 
la volonté insoumise, depuis des ans n'avait jamais 
fléchi (car il est à remarquer combien chez lui 
l'esprit allait de pair avec le corps), Anthime était 
agenouillé. 

H était à genoux, Anthime ; il tenait à deux 
mains un petit débris de stuc qu'il trempait de 
larmes, qu'il couvrait de frénétiques baisers. Il ne 
se dérangea pas d'abord, et Véronique, devant ce 
mystère, interdite, n'osant ni reculer ni entrer, 
déjà pensait à s'agenouiller elle-même, sur le seuil, 
en face de son mari, quand celui-ci se relevant 
sans effort, ô miracle ! marcha vers elle d'un pas 
sûr, et la saisissant à pleins bras : 

— Désormais, lui dit-il en la pressant contre 
son cœur et le visage penché vers elle, — désormais, 
mon amie, c'est avec nioi que tu prieras. 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 45 



VII 



La conversion du franc-maçon ne pouvait demeu- 
rer longtemps secrète. Julius de Baraglioul n'at- 
tendit pas un jour pour en faire part au cardinal 
André, qui l'ébruita dans le parti conservateur 
et dans le haut clergé français ; tandis que Véro- 
nique l'annonçait au père Anselme, de sorte que 
la nouvelle en parvenait bientôt aux oreilles du 
Vatican. 

Sans doute Armand-Dubois avait été l'objet 
d'une faveur insigne. Que la Vierge lui fût réelle- 
ment apparue, c'est ce qu'il était peut-être impru- 
dent d'affirmer ; mais quand bien même il l'aurait 
vue seulement en rêve, sa guérison du moins était 
là, indéniable, démontrable, miraculeuse assuré- 
ment. 

Or, s'il suffisait peut-être à Anthime d'être guéri, 
cela ne suffisait pas à l'Église, qui réclama une 
abjuration manifeste, prétendant l'entourer d'un 
insolite éclat. 

— Eh quoi ! lui disait à quelques jours de là le 
père Anselme, vous auriez, au cours de vos erreurs, 
propagé par tous les moyens l'hérésie, et vous 
vous déroberiez aujourd'hui à l'enseignement supé- 
rieur que le ciel entend tirer de vous-même ? 
Combien d'âriïes' les fausses lueurs de votre vaine 
science n'ont-elles pas détournées de la lumière ? 
Il vous appartient de les rallier aujourd'hui, et 



46 LES CAVES DU VATICAN 

vous hésiteriez à le faire ? Que dis-je : il vous appar* 
tient ? C'est votre strict devoir ; et je ne vous 
ferai point cette injure de supposer que vous ne ie 
sentiez pas. 

Non, Anthime ne se dérobait pas à ce devoir ; 
toutefois il ne laissait pas d'en redouter les consé- 
quences. De gros intérêts qu'il avait en Egypte 
étaient, nous l'avons dit, entre les mains des francs- 
maçons. Que pouvait-il sans l'assistance de la Loge ? 
Et comment espérer qu'elle continuerait à soutenir 
celui qui précisément la reniait. Comme il avait 
attendu d'elle sa fortune, il se voyait à présent tout 
ruiné. 

Il s'en ouvrit au père Anselme. Celui-ci, qui ne 
connaissait pas le haut grade d' Anthime, s'en 
réjouit fort, en pensant que l'abjuration en serait 
d'autant remarquée. Deux jours après, le haut 
grade d' Anthime n'était plus un secret pour aucun 
des lecteurs de VOsserçfatore ni de la Santa Croce. 

— Vous me perdez, disait Anthime. 

— Eh ! mon fils, au contraire, répondait le 
père Anselme ; nous vous apportons le salut. 
Quant à ce qui est des besoins matériels, n'en ayez 
cure : l'Église y subviendra. J'ai longuement 
entretenu de votre cas le cardinal Pazzi qui doit 
en référer à Rampolla ; vous dirai-je enfin que, 
déjà, votre abjuration n'est pas ignorée de notre 
Saint-Père ; l'Église saura reconnaître ce que vous 
sacrifiez pour elle et n'entend pas que vous soyez 
frustré. Au demeurant, ne pensez-vous pas que 
vous vous exagérez l'efficace (il souriait) des francs- 



ÂNTHIME ARMAND-DUBOIS 47 

maçons dans l'occurrence ? Ce n'est pas que je ne 
sache qu'il faut trop souvent compter avec eux !..• 
Enfin avez-vous fait l'estimation de ce que vous 
craignez que leur hostilité ne vous fasse perdre ? 
Dites-nous la somme, à peu près et... (il leva 
l'index de la main gauche à hauteur du nez, avec 
une bénignité malicieuse) et ne craignez rien. 

Dix jours après les fêtes du Jubilé, l'abjuration 
d'Anthîme se fit au Gesu, entouré d'une pompe 
excessive. Je n'ai pas à relater cette cérémonie 
dont s'occupèrent tous les journaux italiens de 
l'époque. Le père T., socius du général des Jésuites, 
prononça à cette occasion un de ses plus remar- 
quables discours : Certainement l'âme du franc- 
maçon était tourmentée jusqu'à la folie, et l'excès 
même de sa haine était un présage d'amour. L'ora- 
teur sacré rappelait Saul de Tarse, découvrait 
entre le geste iconoclaste d'Anthime et la lapi- 
dation de saint Etienne de surprenantes analogies. 
Et pendant que l'éloquence du révérend père se 
gonflait et roulait à travers la nef comme roule 
dans une grotte sonore la houle épaisse des marées, 
Anthime songeait à la frêle voix de sa nièce, et dans 
le secret de son cœur remerciait l'enfant d'avoir 
appelé sur les péchés de l'oncle impie l'attention 
miséricordieuse de Celle qu'il voulait uniquement 
servir désormais. 

A partir de ce jour, rempli de préoccupations 
plus hautes, c'est à peine si Anthime s'aperçut du 
bruit qui se faisait autour de son nom. Julius de 



48 LES CAVES DU VATICAN 

Baraglioul prenait soin d'en souffrir pour lui, 
et n'ouvrait pas les journaux sanâ battements de 
cœur. Au premier enthousiasme des feuilles ortho- 
doxes répondaient à présent les huées des organes 
libéraux : à l'important article de VOsserç^atore, 
« Une nouvelle victoire de l'Église », faisait pendant 
la diatribe du Tempo Felice, « Un imbécile de plus ». 
Enfin, dans la Dépêche de Toulouse, la chronique 
d'Anthime, envoyée l'avant-veille de sa guérison, 
parut précédée d'une notice gouailleuse ; Julius 
répondit au nom de son beau-frère une lettre à la 
fois digne et sèche pour avertir la Dépêche qu'elle 
n'aurait plus désormais à compter « le converti » 
parmi ses collaborateurs, La Zukunft prit les de- 
vants et remercia poliment Anthime. Celui-ci 
acceptait les coups de ce visage serein qu'apprête 
l'ânàe vraiment dévote. 

— Heureusement le Correspondant va vous être 
ouvert ; ça, j'en réponds, disait Julius d'une voix 
sifflante. 

— Mais, cher ami, que voulez-vous que j'y 
écrive ? objectait bénévolement Anthime ; rien 
de ce qui m'occupait hier ne m'intéresse plus 
aujourd'hui. 

Puis le silence s'était fait. Julii;s avait dû rentrer 
à Paris. 

Anthime cependant, pressé par le père Anselme, 
avait docilement quitté Rome. Sa ruine matérielle 
avait vite suivi le retrait de l'appui des Loges ; 
et les visites auxquelles Véronique, confiante dans 
l'appui de l'Église, îo poussait, n'ayant pas eu 



ANTHIME ARMAND-DUBOIS 49 

d'autre résultat que de lasser et finalement d'in- 
disposer le haut clergé, amicalement il avait été 
conseillé d'aller attendre à Milan la compensation 
naguère promise et les reliefs d'une faveur céleste 
éventée. 



VATICAN 



LIVRE DEUXIÈME 
JULIUS DE BARAGLIOUL 



« Puisqu'il ne faut, jamais ôter le 
retour à personne. » 

Retz — viii, p. 93. 



I 



Le 30 mars, à minuit, les Baraglîoul rentrèrent 
à Paris et réintégrèrent leur appartement de la rue 
de Verneuil, 

Tandis que Marguerite s'apprêtait pour la nuit, 
Julius, une petite lampe à la main et des pantoufles 
aux pieds, pénétra dans son cabinet de travail, 
qu'il ne retrouvait jamais sans plaisir. La décora- 
tion de la pièce était sobre ; quelques Lépine et un 
Boudin pendaient aux murs ; dans un coin, sur un 
socle tournant, un marbre, le buste de sa femme 
par Chapu, faisait "une tache un peu crue ; au 
milieu de la pièce, une table Renaissance énorme 
où, depuis son départ, s'amoncelaient livres, bro- 



JULIUS DE BARAGLIOUL 51 

chures et prospectus ; sur un plateau d'émail 
cloisonné quelques cartes de visite cornées, et 
à l'écart du reste, appuyée bien en évidence contre 
un bronze de Barye, une lettre où Julius reconnut 
l'écriture de son vieux Père. Il déchira tout aussitôt 
l'enveloppe et lut : 

Mon cher fils^ 

Mes forces ont beaucoup diminué ces derniers 
jours, A de certains avertissements qui ne trompent pas 
je comprends quHl est temps de plier bagage; aussi 
bien n'ai-je plus grand profit à attendre d'une station 
plus prolongée. 

Je sais que cous rentrez à Paris cette nuit et je 
compte que vous voudrez bien me rendre sans tarder 
un service : En vue de quelques dispositions dont je 
vous aviserai tôt ensuite^ j'ai besoin de savoir si 
un jeune homme, du nom de Lafcadio Wluiki (on 
prononce Louki, le W et Vi se font à peine sentir), 
habite encore au douze de l'impasse Claude- Bernard. 

Je vous serais obligé de bien vouloir pous rendre 
à cette adresse et de demander à voir le susdit. (Vous 
trouverez facilement, romancier que vous êtes, un 
prétexte pour vous introduire.) Il m'importe de con^ 
naître : 

1^ ce que fait le jeune homme ; 

2^ ce qu'il compte faire (a-t-il de l'ambition ? 
de quel ordre?) 

3^ Enfin vous m'indiquerez quels vous paraissent 
être ses ressources, ses facultés, ses appétits, ses goûts,.. 



52 LES CAVES DU VATICAN 

Ne cherchez pas à me voir pour Vinsiant : je suis 
(Thumeur chagrine. Ces renseignements aussi bien 
pouvez'i>ous me les écrire en quelques mots. S*il me 
prend désir de causer y oii si je me sens près du grand 
départ, je cous ferai signe. 

Je i^ous embrasse. 

Juste-Agénor de Baraglioul. 

P,-S. — Ne laissez point paraître que i^ous venez 
de ma part; le jeune homme mHgnore et doit continuer 
de nCignorer. 

Lafcadio Wluiki a présentement dix-neuf ans. 
Sujet roumain. Orphelin. 

Tai parcouru votre dernier livre. Si, après cela^ 
vous n^entrez pas à VAcadémie^ vous êtes impar- 
donnable d^ avoir écrit ces sornettes. 

On ne pouvait le nîer : le dernier livre de Julius 
avait mauvaise presse. Bien qu'il fût fatigué, le 
romancier parcourut les découpures des journaux 
où l'on citait son nom sans bienveillance. Puis il 
ouvrit une fenêtre et respira l'air brumeux de la 
nuit. Les fenêtres du cabinet de Julius donnaient 
sur des jardins d'ambassade, bassins d'ombre 
lustrale où les yeux et l'esprit se lavaient des 
vilenies du monde et de la rue. Il écouta quelques 
instants le chant pur d'un merle invisible. Puis 
rentra dans la chambre où Marguerite reposait 
déjà. 

Comme il redoutait l'insomnie il prit sur la com- 
mode un flacon de fleur d'oranger dont il faisait 



JULIUS DE BARAGLIOUL 53 

fréquent usage. Soucieux des prévenances conju- 
gales, il avait pris cette précaution de poser en 
contre-bas de la dormeuse la lampe à la mèche 
baissée ; mais un léger tintement du cristal, lorsque, 
ayant bu, il reposa le verre, atteignit au profond 
de son engourdissement Marguerite qui, poussant 
un gémissement animal, se tourna du côté* du mur. 
Julius, heureux de la tenir pour éveillée, s'approcha 
d*elle et, tout en se déshabillant : 

— Veux-tu savoir comment mon père parle de 
mon livre ? 

— Mon cher ami, ton pauvre père n'a aucun 
sentiment littéraire, tu me l'as dit cent fois, mur- 
mura Marguerite qui ne demandait qu'à dormir. 

Mais Julius avait trop gros cœur : 

— Il dit que je suis inqualifiable d'avoir écrit 
ces sornettes. 

Il y eut un assez long silence où Marguerite 
plongea, perdant de vue toute littérature ; et déjà 
Julius prenait son parti d'être seul ; mais elle fit, 
par amour pour lui, un grand effort, et revenant à la 
surface : 

— J'espère que tu ne vas pas te faire du mau- 
vais sang. 

— Je prends la chose très froidement, tu le vois 
bien, reprit aussitôt Julius. Mais ce n'est tout de 
même pas à mon père, je trouve, qu'il convient de 
s'exprimer ainsi ; à mon père moins qu'à tout 
autre ; et, précisément à propos de ce livre qui n'est, 
à proprement parler, qu'un monument en son 
honneur. 



54 LES CAVES DU VATICAN 

N'étaît-ce pas, précisément, en effet, la carrière 
si représentative du vieux diplomate que Julius 
avait retracée dans ce livre ? En regard des turbu- 
lences romantiques, n'y avait-il pas magnifié 
la digne, calme, classique, à la fois politique et 
familiale existence de Juste-Agénor ? 

— Tu "h'as heureusement pas écrit ce livre pour 
qu'il t'en sache gré. 

— Il me fait entendre que j'ai écrit VAir des 
Cimes pour entrer à l'Académie.^ 

— Et quand cela serait ! Et quand tu entrerais 
à l'Académie pour avoir écrit un beau livre ! 
puis sur un ton de pitié : — Enfin ! espérons que 
les journaux et les revues sauront l'instruire. 

Julius éclata : 

— Les journaux ! parlons-en !... les revues !! 
et furieusement, vers Marguerite, comme s'il y 
allait de sa faute à elle, avec un rire amer : — On 
m'éreinte de toutes parts. 

Du coup Marguerite se réveilla complètement. 

— Tu as reçu beaucoup de critiques ? demandâ- 
t-elle avec sollicitude. 

— Et des éloges, d'une émouvante hypocrisie. 

— Comme tu faisais bien de les mépriser, ces 
journalistes ! Mais souviens-toi de ce que t'a écrit 
avant-hier M. de Vogué : « Une plume comme 
la vôtre défend la France comme une épée. » 

« — Une plume comme la vôtre, contre la bar- 
barie qui nous menace, défend la France mieux 
qu'une épée », rectifia Julius. 

~ Et le cardinal André, en te promettant sa 



JULIUS DE BARAGLIOUL 55 

voix, t'a affirmé dernîèrement encore que tu avaîs 
derrière toi toute l'Église, 

— Voilà qui me fait une belle jambe ! 

— Mon ami... ! 

— Nous venons de voir avec Anthime ce que 
valait la haute protection du clergé. 

— Julius, tu deviens amer. Tu m'as souvent dît 
que tu ne travaillais pas en vue de la récompense ; 
ni de l'approbation des autres, et que la tienne 
te suffisait ; tu as même écrit là-dessus de très belles 
pages. 

— Je sais, je sais, fit Julius impatienté. 

Son tourment profond n'avait que faire de ces 
tisanes. Il passa dans le cabinet de toilette. 

Pourquoi se laissait-il aller devant sa femme à ce 
débordement pitoyable ? Son souci, qui n'est point 
de la nature de ceux que les épouses savent dor- 
loter et complaindre, par fierté, par vergogne, 
il devrait l'enfermer en son cœur, « Sornettes ! » 
Le mot, tandis qu'il se lavait les dents, battait 
ses tempes, bousculait ses plus nobles pensées. 
Et qu'importait ce dernier livre. Il oubliait la 
phrase de son père : du moins il oubliait que cette 
phrase vînt de son père... Une interrogation affreuse, 
pour la première fois de sa vie, se soulevait en lui 
— en lui qui n'avait jamais rencontré jusqu'alors 
qu'approbation et sourires, — un doute sur la 
.sincérité de ces sourires, sur la valeur de cette 
approbation, sur la valeur de ses ouvrages, sur la 
réalité de sa pensée, sur l'authenticité de sa vie. 

Il rentra dans la chambre, tenant distraitement 



56 LES CAVES DU VATICAN 

d'une main le verre à dents, de Tautre la brosse } 
il posa le verre, à demi plein d'une eau rose, sur 
la commode, la brosse dans le verre, et s'assit 
devant un petit bonheur-du-jour en érable où 
Marguerite avait accoutumé d'écrire sa correspon- 
dance. Il saisit le porte-plume de son épouse ; 
sur un papier violâtre et délicatement parfumé 
commença : 

^ Mon cher pèrOy 

Je trouve votre mot ce soir en rentrant. Dès demain 
je m^ acquitterai de cette mission que i>ous me confiez 
et que j'espère mener à votre satisfaction^ désireux de 
vous prouver ainsi mon dévouement. 

Car Julius est une de ces nobles natures qui, 
sous le froissement, manifestent leur vraie grandeur. 
Puis, rejetant le haut du corps en arrière, il demeura 
quelques instants, balançant sa phrase, la plume 
levée : 

Il m^est dur de voir suspecter précisément par vous 
un désintéressement qui... 

Non. Plutôt : 

Pensez- vous que j^ attache moins de prix à cette 
probité littéraire que... 

La phrase ne venait pas. Julius était en costume 
de nuit.; il sentit qu'il allait prendre froid, froissa 
le papier, reprit le verre à dents et l'alla poser 
dans le cabinet de toilette, tandis qu'il jetait le 

papier froissé dans le seau. 



JULIUS DE BARAGLIOUL 57 

Sur le point de monter au lit, il toucha l'épaule 
de sa femme. 

— Et toi, qu'est-ce que tu en penses, de mon 
livre ? 

Marguerite entr'ouvrit un œil morne. Julius dut 
répéter sa question. Marguerite, se retournant 
à demi, le regarda. Les sourcils relevés sous un 
amas de rides, les lèvres contractées, Julius faisait 
pitié. 

— Mais qu'est-ce que tu as, mon ami ? Quoi ! 
tu crois donc vraiment que ton dernier livre est 
moins bon que les autres ? 

Ce n'était pas une réponse, cela ; Marguerite se 
dérobait. 

— Je crois que les autres ne sont pas meilleurs 
que celui-ci, na ! 

— Oh ! alors !... 

Et Marguerite, devant ces excès, perdant cœur 
et sentant ses tendres arguments inutiles, se re- 
tourna vers l'ombre et rendormit. 



II 



Malgré certaine curiosité professionnelle et la 
flatteuse illusion que rien d'humain ne lui devait 
demeurer étranger, Julius était peu descendu 
jusqu'à présent hors des coutumes de sa classe 
et n'avait guère eu de rapports qu'avec des gens 
de son milieu. L'occasion, plutôt que le goût, lui 



58 LES CAVES DU VATICAN 

manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, 
Julius se rendit compte qu'il n'avait point non 
plus tout à fait le costume qu'il y fallait. Son par- 
dessus, son plastron, son chapeau cronstadt même, 
présentaient je ne sais quoi de décent, de restreint 
et de distingué... Mais peut-être, après tout, 
valait-il mieux que sa mise n'invitât pas à trop 
brusque familiarité le jeune homme. C'est par 
les propos, pensait-il, qu'il sied de l'amener à 
confiance. Et, tout en se dirigeant vers l'impasse 
Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles pré- 
cautions, sous quel prétexte, s'introduire et pousser 
son inquisition. 

Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio 
le comte Juste-Agénor de Baraglioul ? La ques- 
tion bourdonnait autour de Julius, importune. 
Ce n'est pas maintenant qu'il venait d'achever 
d'écrire la vie de son père, qu'il allait se permettre 
des questions à son sujet. Il n'en voulait savoir 
que ce que son père voudrait lui dire. Ces dernières 
années le comte était devenu taciturne, mais il 
n'avait jamais été cachotier. Une averse surprit 
Julius tandis qu'il traversait le Luxembourg. 

Impasse Claude-Bernard, devant la porte du 
douze, un fiacre stationnait où Julius, en passant, 
put distinguer, sous un trop grand chapeau, une 
dame à toilette un peu tapageuse. 

Son cœur battit tandis qu'il jetait le nom de 
Lafcadio Wluiki au portier de la maison meublée ; 
il semblait au romancier qu'il s'enfonçât dans 
l'aventure | mais, tandis qu'il montait l'escalier^ 



JULIUS DE BARAGLIOUL 59 

la médiocrité du lieu, Tinsignifiance du décor le 
rebutèrent ; sa curiosité qui ne trouvait où s'ali- 
menter fléchissait et cédait à la répugnance. 

Au quatrième étage le couloir sans tapis, qui ne 
recevait de jour que par la cage de l'escalier, 
à quelques pas du palier faisait coude ; de droite 
et de gauche, des portes closes y donnaient ; celle 
du fond, entr'ouverte, laissait passer un mince 
rais de jour. Julius frappa ; en vain ; timidement 
poussa la porte un peu plus ; personne dans la 
chambre. Julius redescendit. 

— S'il n'est pas là, il ne tardera pas à rentrer, 
avait dit le portier. 

La pluie tombait à flots. Dans le vestibule, en 
face de l'escalier, ouvrait un salon d'attente où 
Julius allait pénétrer ; l'odeur poisseuse, l'aspect 
désespéré du lieu le reculèrent jusqu'à penser qu'il 
eût aussi bien pu pousser la porte, là-haut, et de 
pied ferme attendre le jeune homme dans la chambre. 
Julius remonta. 

Comme il tournait à nouveau le corridor, une 
femme sortit de la chambre voisine de celle du fond. 
Julius donna contre elle et s'excusa. 

— Vous désirez ?... 

— Monsieur Wluiki, c'est bien ici ? 
•— Il est sorti. 

— Ah ! fit Julius, «up un ton de contrariété si 
vive que la femme lui demanda : 

— C'est pressé, ce que vous aviez à lui dire ? 
Julius, uniquement armé pour affronter l'in* 

connu LafcadiOi, restait décontenancé | pourtant 



60 LES CAVES DU VATICAN 

roccasîon était belle ; cette femme, peut-être, en 
savait long sur le jeune homme ; s'il savait la faire 
parler... 

— C'est un renseignement que je voulais lui 
demander. 

— De la part de qui ? 

Me croirait-elle de la police ? pensa Julius. 

— Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il 
d'une voix un peu solennelle, en soulevant légère- 
ment son chapeau. 

— Oh ! Monsieur le comte... Je vous demande 
bien pardon de ne pas vous avoir... Dans ce couloir 
il fait si sombre ! Donnez-vous la peine d'entrer. 
(Elle poussa la porte du fond.) Lafcadio ne doit pas 
tarder à... Il a seulement été jusque chez le... Oh \ 
permettez !... 

Et, comme Julius allait entrer, elle s'élança 
d'abord dans la pièce, vers un pantalon de femme, 
Indiscrètement étalé sur une chaise, que ne par- 
venant pas à dissimuler, elle s'efforça du moins de 
réduire. 

— C'est dans un tel désordre, ici... 

— Laissez ! laissez ! Je suis habitué, disait 
complaisamment Julius. 

Carola Venitequa était une jeune femme assez 
forte, ou mieux : un peu grasse, mais bien faite 
et saine d'aspect, de traits communs mais non 
vulgaires et passablement engageants, au regard 
animal et doux, à la voix bêlante. Comme elle était 
prête à sortir, un petit feutre mou la coifiFait ; 
sur son corsage en forme de blouse, qu'un nœud 



JULIUS DE BARAGLIOUL 61 

marin coupait par le milieu, elle portait un col 
d'homme et des poignets blancs. 

— Il y a longtemps que vous connaissez Mon- 
sieur Wluiki ? 

. — Je pourrais peut-être lui faire votre commis- 
sion ? reprenait-elle sans répondre. 

— Voilà... J'aurais voulu savoir s'il est très 
occupé pour le moment ! 

— Ça dépend des jours. 

— Parce que, s'il avait eu un peu de temps de 
libre, je pensais lui demander de... s'occuper pour 
moi d'un petit travail. 

— Dans quel genre ? 

— Eh bien ! précisément, voilà... j'aurais voulu 
d'abord connaître un peu le genre de ses occupa- 
tions. 

La question était sans astuce, mais l'apparence 
de Carola n'invitait guère aux subtilités. Cepen- 
dant le comte de Baraglioul avait recouvré son 
assurance ; il était assis à présent sur la chaise 
qu'avait débarrassée Carola, et celle-ci, près de lui, 
accotée contre la table, déjà commençait de parler, 
lorsqu'un grand bruit se fit dans le corridor : la 
porte s'ouvrit avec fracas et cette femme parut, 
que Julius avait aperçue dans la voiture. 

— J'en étais sûre, dit-elle ; quand je l'ai vu 
monter... 

Et Carola, tout aussitôt, s'écartant un peu de 
Julius : 

— Mais pas du tout, ma chère.., nous causions. 
Mon amie Bertha Grand-Marnier ; Monsieur le 



62 LES CAVES DU VATICAN 

comte... pardon ! voilà que j'ai oublié votre nom ! 

— Peu importe, fit Julius, un peu contraint, 
en serrant la main gantée que Bertha lui tendait. 

— Présente-moi aussi, dit Carola... 

— Écoute, ma petite : voilà une heure qu'on 
nous attend, reprit l'autre, après avoir présenté 
son amie. Si tu V6ux causer avec Monsieur, emmène- 
le : j'ai une voiture. 

— Mais ce n'est pas moi qu'il venait voir. 

— Alors viens ! Vous dînerez ce soir avec nous ?... 

— Je regrette beaucoup. 

— Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougis- 
sante, et pressée à présent d'emmener son amie. 
Lafcadio va rentrer d'un moment à l'autre. 

Les deux femmes en sortant avaient laissé la 
porte ouverte ; sans tapis, le couloir était sonore ; 
le coude qu'il faisait empêchait qu'on ne vît venir ; 
mais on entendait approcher. 

— Après tout, mieux que la femme encore, la 
chambre me renseignera, j'espère, se dit Julius. 
Tranquillement il commença d'examiner. 

Presque rien dans cette banale chambre meublée 
ne se prêtait héla» ! à sa curiosité malexperte : 

Pas de bibliothèque, pas de cadres aux murs. 
Sur la cheminée, la Moll Flanders de Daniel Defoe, 
en anglais, dans une vile édition coupée seulement 
aux deux tiers, et les Novelle d'Anton-Francesco 
Grazzini, dit le Lasca, en italien. Ces deux livres 
intriguèrent Julius. A côté d'eux, derrière un 
flacon d'alcool de menthe, une photographie ne 



iULIUS DE BARAGLlOVh 63 

rînquîéta pas moins : sur une plage de sable, 
une femme, non plus très jeune, mais étrangement 
belle, penchée au bras d'un homme de type anglais 
très accusé, élégant et svelte, en costume de sport ; 
à leurs pieds, assis sur une périssoire renversée, 
un robuste enfant d'une quinzaine d'années, aux 
épais cheveux clairs en désordre, l'air effronté, 
rieur, et complètement nu. 

Julius prit la photographie et l'approcha du jour 
pour lire, au coin de droite, quelques mots pâlis ^ 
Duino; juillet 1886, — qui ne lui apprirent pas 
grand'chose, bien qu'il se souvînt que Duino est 
une petite bourgade sur le littoral autrichien de 
l'Adriatique. Hochant la tête de haut en bas 
et les lèvres pincées, il reposa la photographie. Dans 
l'âtre froid de la cheminée se réfugiaient une boîte 
de farine d'avoine, un sac de lentilles et un sac de 
riz ; dressé contre le mur, un peu plus loin, un 
échiquier. Rien ne laissait entrevoir à Julius le 
genre d'études ou d'occupation auxquelles ce jeune 
homme employait ses journées. 

Lafcadio venait apparemment de déjeuner ; sur 
une table, daM une petite casserole, au-dessus 
d'un réchaud à essence, trempait encore ce petit 
œuf creux, en métal perforé, dont se servent pour 
préparer leur thé les touristes soucieux du moindre 
bagage ; et des miettes autour d'une tasse salie. 
Julius s'approcha de la table ; la table avait un 
tiroir et le tiroir avait sa clef... 

Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur le carac- 
tère de Julius, à ce qui va suivre : Juhus n'était 



64 LES CAVES DU VATICAN 

rien moins qu'indiscret ; il respectait, de la vie de 
chacun, ce revêtement qu'il plaît à chacun de lui 
donner ; il tenait en grand respect les décences. 
Mais, devant l'ordre de son père, il devait plier 
son humeur. Il attendit encore un instant, prêtant 
l'oreille, puis, n'entendant rien venir — contre son 
gré, contre ses principes, mais avec le sentiment 
délicat du devoir, — il amena le tiroir de la table 
dont la clef n'était pas tournée. 

Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait là } 
que prit Julius et qu'il ouvrit. Il lut sur la première 
page ces mots, de la même écriture que ceux de 
la photographie : 

A Cadio, pour quHl y inscrive ses comptes, 
A mon loyal compagnon^ son vieux oncle. 

Fahy. 

et presque sans intervalle, au-dessous, d'une écri- 
ture un peu enfantine, sage, droite et régulière : 

Duino.' Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian est 
venu nous rejoindre ici. Il m'apporte une périssoire, 
une carabine et ce beau carnet. 

Rien d'autre sur cette première page. 
Sur la troisième page, à la date du 29 août, on 
lisait : 

Rendu 4 brasses à Faby. — Et le lendemain : 
Rendu 12 brasses... 

Julius comprit qu'il n'y avait là qu'un carnet 
d'entraînement. La liste de» jours, toutefois, s'in- 



JULIUS DE BARAGLIOUL 65 

terrompaît bientôt, et, après une page blanche, on 
lisait : 

20 septembre : Départ iT Alger pour VAurès. 

Puis quelques indications de lieux et de dates \ 
et, enfin, cette dernière indication : 

5 Octobre : Retour à El Kantara. 50 kilom. on 
horsebachj sans arrêt. 

Julius tourna quelques feuillets blancs ; mais 
un peu plus loin le carnet semblait reprendre à 
neuf. En manière de nouveau titre , au chef d'une 
page était écrit en caractères plus grands et appli- 
qués ; 

QUI INCOMINCIA IL LIBRO 
DELLA INOVA ESIGENZA 

E 
DELLA SUPREMA VIRTU. 

Puis au-dessous, en guise d'épigraphe : 

« Tanto quanto se ne taglia » 

BOCCACIO. 

Devant Texpression d'idées morales l'intérêt de 
Julius s'éveillait brusquement ; c'était gibier pour 
lui. Mais dès la page suivante il fut déçu : on retom- 
bait dans la comptabilité. Pourtant c'était une 
comptabilité d'un autre ordre. On lisait, sans plus 
d'indication de dates ni de lieux : 

VATICAN 5 



66 LES CAVES DU VATICAN 

Pour avoir gagné Protos aux échecs = 1 punta. 
Pour aç^oir laissé voir que je parlais italien »b 

3 punte. 

Pour avoir répondu avant Protos = 1 p. 

Pour avoir eu le dernier mot = 1 p. 

Pour avoir pleuré en apprenant la mort de Fahy =a 

4 p. 

JuIIus, qui lisait hâtivement, prît « punta » pour 
une pièce de monnaie étrangère et ne vit dans ces 
comptes qu'un puéril et mesquin marchandage de 
mérites et de rétributions. Puis, de nouveau, les 
comptes cessaient. Julius tournait encore la page 
lisait : 

Ce 4 avril, conversation avec Protos : 

« Comprends-tu ce quil y a dans ces mots : passer 

OUTRE » ? 

Là s'arrêtait l'écriture. 

Julius haussa les épaules serra les lèvres, hocha 
la tête et remit en place le cahier. Il tira sa montre, 
se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda dehors ; 
la pluie avait cessé. Il se dirigea vers le coin de la 
chambre où, en entrant, il avait posé son parapluie ; 
c'est à ce moment qu'il vit, appuyé un peu en retrait 
dans l'embrasure de la porte, un beau jeune homme 
blond qui l'obsef^vait en souriant. 



JULIUS DE BARAGLIOUL 67 



III 



L'adolescent de la photographie avait à peine 
mûri ; Juste-Agénor avait dit : dix-neuf ans ; on 
ne lui en eût pas donné plus de seize. Certainement 
Lafeadio venait seulement d'arriver ; en remettant 
à sa place le carnet, Julius avait déjà levé les yeux 
vers la porte et n'avait vu personne ; mais comment 
ne l'avait'il pas entendu approcher ? alors, instinc- 
tivement, regardant les pieds du jeune homme, 
Julius vit qu'en guise de bottines il avait chaussé 
des caoutchouc». 

Lafeadio souriait d'un sourire qui n'avait rien 
d'hostile ; il semblait plutôt amusé, mais ironique ; 
il avait gardé sur la tête une casquette de voyage, 
mais, dès qu'il rencontra le regard de Julitis, se 
découvrit et s'inclina cérémonieusement. 

•«- Monsieur Wluiki ? demanda Julius. 

Le jeune homme s'inclina de nouveau sans 
répondre. 

— Pardonnez-moi de m'être installé dans votre 
chambre à vous attendre. A vrai dire, je n'aurais 
pas osé y entrer de moi-même et si l'on ne m'y 
avait introduit. 

Julius parlait plus vite et plus haut que de 
coutume, pour se prouver qu'il n'était point gêné. 
Le front de Lafeadio se fronça presque insensible- 
ment ; il alla vers le parapluie de Julius ; sans mot 
dire, le prit et ie mit à ruisseler dans le couloir ; 



68 LES CAVES DU VATICAN 

puis, rentrant dans la chambre, fit signe à Julius 
de s'asseoir. 

— Sans doute vous étcnnez-vous de me voir ? 
Lafcadio tira tranquillement une cigarette d'un 

étui d'argent et l'alluma. 

— Je m'en vais vous expliquer en peu de mots 
les raisons qui m'amènent, et que vous allez com 
prendre très vite... 

Plus il parlait, plus il sentait se volatiliser son 
assurance. 

— Voici... Mais permettez d'abord que je me 
nomme ; — puis, comme gêné d'avoir à prononcer 
son nom, il tira de son gilet une carte et la tendit 
à Lafcadio, qui la posa, sans la regarder, sur la 
table. 

— Je suis... Je viens d'achever un travail assez 
important ; c'est un petit travail que je n'ai pas le 
temps de mettre au net moi-même. Quelqu'un 
m'a parlé de vous comme ayant une excellente 
écriture, et j'ai pensé que, d'autre part — ici le 
regard de Julius circula éloquemment à travers le 
dénûment de la pièce — j'ai pensé que vous ne 
seriez peut-être pas fâché de... 

— Il n'y a personne à Paris, interrompit alors 
Lafcadio, personne qui ait pu vous parler de mon 
écriture. — Il porta alors les yeux sur le tiroir où 
Julius avait, sans s'en douter, fait sauter un imper- 
ceptible sceau de cire molle, puis tournant violem- 
ment la clef dans la serrure et la mettant ensuite 
dans sa poche : — personne qui ait le droit d'en 
parler, reprit-il, en regardant Julius rougir. — 



JULIUS DE BARAGLIOUL 69 

D'autre part (il parlait très lentement, comme 
bêtement, sans intonation aucune)^, je ne discerne 
pas encore nettement les raisons que peut avoir 
Monsieur... (il regarda la carte), que peut avoir de 
s'intéresser particulièrement à moi le comte Julius 
de Baraglioul. Cependant (et èa voix soudain, à 
l'instar de celle de Julius, se fit onctueuse et flexi- 
ble), votre proposition mérite d'être prise en con- 
sidération par quelqu'un qui a besoin d'argent, 
ainsi qu'il ne vous a pas échappé. (Il se leva.) — 
Permettez-moi, Monsieur, de venir vous porter 
ma réponse demain matin. 

L'invite à sortir était nette. Julius se sentait en 
trop mauvaise posture pour insister ; il prit son 
chapeau, hésita un instant : 

— J'aurais voulu causer avec vous davantage, 
dit-il gauchement. Permettez-moi d'espérer que 
demain... Je vous attendrai dès dix heures. 

Lafcadio s'inclina. 



Sitôt que Julius eut tourné le couloir, Lafcadio 
repoussa la porte et tira le verrou. Il courut au 
tiroir, sortit son cahier, l'ouvrit à la dernière page 
indiscrète et, juste au point où, depuis bien des 
mois, il l'avait laissé, il écrivit, au crayon d'une 
grande écriture cabrée, très différente de la pre- 
mière : 

Pour avoir laissé Olibrius fourrer son sale nez dans 
ce carnet = 1 punta. 



70 LES CAVES DU VATICAN 

II tîra de sa poche un canif, dont une lame très 
effilée ne formait plus qu'une sorte de court poin- 
çon, la flamba sur une allumette et, à travers la 
poche de sa culotte, d'un coup, se l'enfonça droit 
dans la cuisse. Il ne put réprimer une grimace. 
Mais cela ne lui suffit pas. Au-dessous de sa phrase, 
sans s'asseoir, penché sur la table, il récrivit : ^ 

Et pour lui avoir montré que je Userais «= 2 punie. 

Cette fois il hésita ; détacha sa culotte et la 
rabattit de côté. Il regarda sa cuisse où la petite 
blessure qu'il venait de faire saignait ; il examina 
d'anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient 
comme des traces de vaccin. Il flamba la lame à 
nouveau, puis, très vite, par deux fois, l'enfonça 
derechef dans sa chair, 

— Je ne prenais pas tant de précautions autre- 
fois, se dit-il en allant au flacon d'alcool de menthe, 
dont il versa quelques gouttes sur les plaies. 

Sa colère était un peu calmée, lorsque, en repo- 
sant le flacon, il remarqua que la photographie 
qui le représentait avec sa mère n'était plus tout 
à fait à la même place. Alors il la saisit, la contem* 
pla une dernière fois avec une sorte de détresse* 
puis, tandis qu'un flot de sang lui montait au 
visage, la déchira rageusement. Il voulut mettre 
le feu aux morceaux ; mais ceux-ci prenaient mal la 
flamme ; alors, débarrassant la cheminée des sacs 
qui l'encombraient, il posa dans le foyer, en guise 
de chenets, ses deux seuls livres, dépeça, lacéra» 



JULIUS DE BARAGLIOUL 71 

chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et 
alluma le tout. 

Le visage contre la flamme, il se persuadait que, 
ces souvenirs, il les voyait brûler avec un conten- 
tement indicible ; mais quand il se releva, après 
que tout fut en cendre, la tête lui tournait un peu. 
La chambre était pleine de fumée. Il alla à sa toi- 
lette et s'épongea le front. 

A présent, il considérait la petite carte de visite 
d'un œil plus clair. 

— Comte Julius de Baraglioul, répétait-il. Dap- 
prima importa sapere chi é. 

Il arracha le foulard qu'il portait en guise de 
cravate et de col, défit à demi ^a chemise et, devant 
la fenêtre ouverte, laissa l'air frais baigner ses 
flancs. Puis, soudain pressé de sortir, promptement 
chaussé, cravaté, coiffé d'un décent feutre gris 
— apaisé et civilisé dans la mesure du possible, — 
Lafcadio'ferma derrière lui la porte de sa chambre 
et s'achemina vers la place Saint-Sulpice. Là, en 
face de la mairie, à la bibliothèque Cardinal, il 
trouverait sans doute les renseignements qu'il 
souhaitait. 



IV 



En passant sous l'Odéon, le roman de Julius, 
exposé, frappa ses regards ; c'était un livre à cou- 
verture jaune, dont l'aspect seul eût fait bâiller 



72 LES CAVES DU VATICAN 

Lafcadio tout autre jour. II tâta son gousset et 
jeta un écu de cent sous sur le comptoir. 

— Quel beau feu pour ce soir ! pensa-t-il, en 
emportant livre et monnaie. 

A la bibliothèque, un « dictionnaire des contem- 
porains » retraçait en peu de mots la carrière amor- 
phe de Julius, donnait les titres de ses ouvrages, 
les louait en termes convenus, propres à rebuter 
tout désir. 

Pouah ! fit Lafcadio... Il allait refermer le dic- 
tionnaire, quand trois mots de l'article précédent 
entrevus le firent sursauter. Quelques lignes au- 
dessus de : 

Julius de Baraglioul (V^^^), dans la biographie 
de Juste-Agénor, Lafcadio lisait : « Ministre à 
Bucharest en 1873. » Qu'avaient ces simples mots à 
faire ainsi battre son cœur ? 

Lafcadio, à qui sa mère avait donné cinq oncles, 
n'avait jamais connu son père ; il acceptait de le 
tenir pour mort et s'était toujours abstenu de ques- 
tionner à son sujet. Quant aux oncles (chacun de 
nationalité différente, et trois d'entre eux dans la 
diplomatie), il s'était assez vite avisé qu'ils n'avaient 
avec lui d'autre parenté que celle qu'il plaisait à la 
belle Wanda de leur prêter. Or Lafcadio venait de 
prendre dix-neuf ans. Il était né à Bucharest 
en 1874, précisément à la fin de la seconde année 
où le comte de Baraglioul y avait été retenu par 
ses fonctions. 

Mis en éveil par cette visite mystérieuse de Julius, 
comment n'aurait-il pas vu là plus qu'une fortuite 



JULIUS DE BARAGLIOUL 73 

coïncidence ? Il fit un grand effort pour lire l'ar- 
ticle Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient 
devant ses yeux ; tout au moins comprit-il que le 
comte de Baraglioul, père de Julius, était un homme 
considérable. 

Une joie insolente éclata dans son cœur, y menant 
un tel tapage qu'il pensa qu'on allait l'entendre au 
dehors. Mais non ! ce vêtement de chair était déci- 
dément solide, imperméable. Il considéra sournoise- 
ment ses voisins, habitués de la salle de lecture, 
tous absorbés dans leur travail stupide... Il calcu- 
lait : « né en 1821, le comte aurait soixante-douze 
ans. Ma chi sa se vive ancore ?... » Il remit en place 
le dictionnaire et sortît. 

L'azur se dégageait de quelques nuages légers 
que bousculait une brise assez vive. « Importa di 
domesticare questo nuovo proposito », se dit Lafca- 
dio, qui prisait par dessus tout la libre disposition 
de soi-même ; et, désespérant de mettre au pas 
cette turbulente pensée, il résolut de la bannir pour 
un moment de sa cervelle. Il tira de sa poche le 
roman de Julius et fit un grand effort pour s'y 
distraire ; mais le livre était sans détour ni mystère, 
et rien n'était moins propre à lui permettre de 
s'échapper. 

— C'est pourtant chez l'auteur de cela que 
demain je m'en vais jouer au secrétaire ! se répé- 
tait-il malgré lui. 

Il acheta le journal à un kiosque, et entra dans 
le Luxembourg. Les bancs étaient trempés ; il 
ouvrit îe livre, s'assit dessus et déploya le journal 



74 LES CAVES DU VATICAN 

pour lire les faits divers. Tout de suite, comme s'il 
avait su devoir les trouver là, ses yeux tombèrent 
sur ces lignes : 

La santé du comte Juste-Agénor de Baragliouly 
qui, comme Von sait, açaît donné^de gracies inquié- 
tudes ces derniers jours, semble devoir se remettre; 
son état reste néanmoins encore précaire et ne lui 
permet de recevoir que quelques intimss. 

Lafcadio bondit de dessus le banc ; en un instant 
sa résolution fut prise. Oubliant le livre, iî s'élança 
vers une papeterie de la rue Médicis où il se souve- 
nait d'avoir vu, à la devanture, promettre des 
cartes de visite à la minute, à 3 francs le cent, II 
souriait en marchant ; la hardiesse de son projet 
subit l'amusait, car il était en mal d'aventure. 

— Combien de temps pour me livrer un cent de 
cartes ? demanda-t-il au marchand. 

■7- Vous les aurez avant la nuit. 

— Je paie double si vous les livrez dès 2 heures. 
Le marchand feignit de consulter son livre de 

commandes. 

— Pour vous obliger.., oui, vous pourrez passer 
les prendre à 2 heures. A quel nom ? 

Alors, sur la feuille que lui tendit l'homme, sans 
trembler, sans rougir, mais le cœur ub peu sur- 
sautant, il $igna 

LAFCADIO DE BARAGLIOUL 

— Ce faquin ne me prend pas au sérieux, se 
dit-il en partant, piqué de ne recevoir pas un salut 



JULIUS DE BARAGLIOUL 75 

plus profond du fournisseur. Puis, comme il passait 
devant la glace d'une devanture : — Il faut recon- 
naître que je n'ai guère l'air Baraglioul ! Nous 
tâcherons d'ici tantôt de nous faire plus ressem- 
blant. 

n n'était pas midi. Lafcadio, qu'une exaltation 
fantasque emplissait, ne se sentait point d'a|p)étit 
encore. 

— Marchons un peu, d'abord, ou je vais m'envo- 
ler, pensait-il. Et gardons le milieu de la chaussée ; 
si je m'approche d'eux, ces passants vont s'aper- 
cevoir que je les dépasse énormément de la tête. 
Une supériorité de plus à cacher. On n'a jamais 
fini de parfaire un apprentissage. 

Il entra dans- un bureau de poste. 

— Place Malesherbes.,. ce sera pour tantôt ! se 
dit-iL en relevant dans un annuaire l'adresse du 
comte Juste-Agénor. — Mais qui m'empêche ce 
matin de pousser une reconnaissance jusqu'à la rue 
de Verneuil ? (c'était l'adresse inscrite sur la carte 
de Julius). 

Lafcadio connaissait ce quartier et l'aimait ; 
quittant les rues trop fréquentées, il fit détour par 
la tranquille rue Vaneau où sa plus jeune joie 
pourrait respirer mieux à l'aise. Comme il tournait 
la rue de Babylone^il vit des gens courir : près de 
l'impasse Oudinot un attroupement se formait 
devant une maison à deux étages d'où sortait 
une assez maussade fumée. Il se força de ne 
point allonger le pas malgré qu'il l'eût très élas- 
tique... 



76 LES CAVES DU VATICAN 

Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait 
divers et ma plume vous abandonne. N'attendez 
pas que je rapporte les propos interrompus d'une 
foule, les cris... 

Pénétrant, traversant cette tourbe comme une 
anguille, Lafcadio parvint au premier rang. Là 
sangl||^ait une pauvresse agenouillée. 

— Mes enfants ! mes petits enfants ! disait-elle. 

. Une jeune fille la soutenait, dont la mise simple- 
ment élégante dénonçait qu'elle n'était point sa 
parente ; très pâle, et si belle qu'aussitôt attiré par 
elle Lafcadio l'interrogea. 

— Non, Monsieur, je ne la connais pas. Tout ce 
que j'ai compris, c'est que ses deux petits enfants 
sont dans cette chambre au second, où bientôt 
vont atteindre les flammes ; elles ont conquis 
l'escalier ; on a prévenu les pompiers, mak, le 
temps qu'ils viennent, la fumée aura étouffé ces 
petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas 
possible d'atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, 
en s'aidant de ce mince tuyai^ de descente ? C'est 
un chemin qu'ont déjà pris une fois des voleurs, 
disent ceux-ci ; mais ce que d'autres ont fait pour 
voler, aucun ici, pour sauver des enfants, n'ose le 
faire. En vain j'ai promis cette bourse. Ah ! que 
ne suis- je un homme !... ^ 

Lafcadio n'en écouta pas plus long. Posant sa 
canne et son chapeau aux pieds de la jeune fille 
il s'élança. Pour agripper le sommet du mur il 
n'eut recours à l'aide de personne ; une traction 
le rétablit ; à présent, tout debout, il avançait sur 



JULIUS DE BARAGLIOUL 77 

cette crête, évitant les tessons qui la hérissaient 
par endroits. 

Mais l'ébahissement de la foule redoubla lorsque, 
saisissant le conduit vertical, on le vit s'élever à la 
force des bras, prenant à peine appui, de-ci de-là, 
du bout des pieds aux pitons de support. Le voici 
qui touche au balcon, dont il empoigne d'une main 
la grille ; la foule admire et ne tremble plus, car 
vraiment son aisance est parfaite. D'un coup 
d'épaule, il fait voler en éclats les carreaux ; 
il disparaît dans la pièce... Moment d'attente et 
d'angoisse indicible... Puis on le voit reparaître, 
tenant un marmot pleurant dans ses bras. D'un 
drap de lit qu'il a déchiré et dont il a noué bout 
à bout les deux lés, il a fait une sorte de corde ; 
il attache l'enfant, le descend jusqu'aux bras de 
sa mère éperdue. Le second a le même sort... 

Quand Lafcadio descendit à son tour, la foule 
l'acclamait comme un héros : 

— On me prend pour un clown, pensa-t-îl, 
exaspéré de se sentir rougir, et repoussant l'ovation 
avec une mauvaise grâce brutale. Pourtant, lors- 
que la jeune fille, de laquelle il s'était de nouveau 
rapproché, lui tendit confusément, avec sa canne 
et son chapeau, cette bourse qu'elle avait promise, 
il la prit en souriant et, l'ayant vidée des soixante 
francs qu'elle contenait, tendit l'argent à la pauvre 
mère qui maintenant étouffait ses fils de baisers. 

— Me permettez-vous de garder la bourse en 
souvenir de vous. Mademoiselle ? 

C'était une petite bourse brodée, qu'il baisa. 



78 LES CAVES DU VATICAN 

Tous deux se regardèrent un instant. La jeune 
fille semblait émue, plus pâle encore et comme 
désireuse de parler. Mais brusquement s'échappa 
Lafcadio, fendant la foule à coup de canne, l'air 
si froncé qu'on s'arrêta presque aussitôt de l'accla^ 
mer et de le suivre. 

Il regagna le Luxembourg, puis, après un som- 
maire repas au Gambrinus voisin de l'Odéon, 
remonta prestement dans sa chambre. Sous une 
latte du plancher, il dissimulait ses ressources ; 
trois pièces de vingt francs et une de dix sortirent 
de la cachette. Il calcula : 

Cartes de visite : six francs. 

Une paire de gants : cinq francs. 

Une cravate : cinq francs (et qu'est-ce que je 
trouverai de propre po^i? ce prix-là ?) 

Une paire de chaussures : trente-cinq francs 
(je ne leur demanderai pas long usage). 

Reste dix-neuf francs pour le fortuit. 

(Pa? horreur du devoir Lafcadio payait toujours 
comptant.) 

Il alla vers une armoire et sortit un complet 
de souple cheviote sombre, de coupe parfaite, point 
fatigué : 

— Le malheur c'est que j'ai grandi, depuis... 
se dit-il en se ressouvenant de la^ brillante époque, 
non lointaine, où ï© marquis de Gesvres, son der* 
nier oncle, l'emmenait tout fringant chez ses four- 
nisseurs. 

La malséance d'un vêtement était pour Lafcadio 



JULIUS DE BARAGLIOUL 79 

choquante autant que pour le calviniste un men- 
songe. ^ 

— Au plus pressé d'abord. Mon oncle de Gesvres 
disait qu'on rf^connaît l'homme aux chaussures. 

Et par égard pour les souliers qu'il allait essayer^ 
il commença par changer de chaussettes. 



Le comte Juste-Agénor de Baraglioul n'avait 
plus quitté depuis cinq ans son luxueux apparte- 
ment de la place Malesherbes. C'est là qu'il se pré- 
parait à mourir, errant pensivement dans ces salles 
encombrées de collections, ou, plus souvent, con- 
finé dans sa chambre et prêtant ses épaules et ses 
bras douloureux au bienfait des serviettes chaudes 
et des compresses sédatives» Un énorme foulard 
couleur madère enveloppait sa tête admirable en 
manière de turban, dont une extrémité restait 
flottante et rejoignait la dentelle de son col et l'épais 
gilet justaucorps de laine havane sur lequel sa barbe 
en cascade d'argent s'épandait. Ses pieds gantés de 
babouches en cuir blanc posaient sur un coussin 
d'eau chaude. Il plongeait tour à tour l'une et 
l'autre de ses mains exsangues dans un bain de sable 
brûlant, au-dessous duquel une lampe à alcool 
veillait. Un châle gris couvrait ses genoux. Certaine- 
ment il ressemblait à Julius ; mais davantage 
encore à quelque portrait du Titien ; et Julius ne 
donnait de ses traits qu'une réplique affadie, comme 



80 LES CAVES DU VATICAN 

il n'avait donné dans VAir des Cimes qu'une image 
édulcorée de sa vie, et réduite à l'insignifiance. 

Juste- Agénor de Baraglioul buvait une tasse de 
tisane en écoutant une homélie du père Avril, son 
confesseur, qu'il avait pris l'habitude de consulter 
fréquemment ; à ce moment, on frappa à la porte 
et le fidèle Hector, qui depuis vingt ans remplissait 
auprès de lui les fonctions de valet de pied, de garde- 
malade et au besoin de conseiller, apporta sur un 
plateau de laque une petite enveloppe fermée. 

— Ce Monsieur espère que Monsieur le comte 
voudra bien le recevoir. 

Juste-Agénor posa sa tasse, déchira l'enveloppe 
et en tira la carte de Lafcadio. Il la froissa nerveuse- 
ment dans sa main : 

— Dites que... puis, se maîtrisant : Un Mon- 
sieur ? tu veux dire : un jeune homme ? Enfin quel 
genre de personne est-ce ? 

— Quelqu'un que Monsieur peut recevoir. 

— Mon cher abbé, dit le comte en se tournant 
vers le père Avril, excusez-moi s'il me faut vous 
prier d'arrêter là notre entretien ; mais ne manquez 
pas de revenir demain ; sans doute aurai-je du 
nouveau à vous apprendre, et je pense que vous 
serez satisfait. 

Il garda le front dans la main, tandis que le père 
Avril se retirait par la porte du salon ; puis, rele- 
vant enfin la tête : . 

•^- Fais entrer. 

Lafcadio s'avança dans la pièce le front haut, 



JULIUS DE BARAGLIOUL 81 

avec une mâle assurance ; arrivé devant le vieil- 
lard, il s'inclina gravement. Comme il s'était pro- 
mis de ne parler point avant d'avoir pris temps 
de compter jusqu'à douze, ce fut le comte qui 
commença : 

— D'abord sachez, Monsieur, qu'il n'y a pas de 
Lafcadio de Baraglioul, dit-il en déchirant la carte 
et veuillez avertir Monsieur Lafcadio Wluiki, puis- 
qu'il est de vos amis, que s'il s'avise de jouer de 
ces cartons, s'il ne les déchire pas tous comme je 
fais celui-ci (il le réduisit en très petits morceaux 
qu'il jeta dans sa tasse vide), je le signale aussitôt 
à la police, et le fais arrêter comme un vulgaire 
flibustier. Vous m'avez compris ?... Maintenant 
venez au jour, que je vous regarde. 

— Lafcadio Wluiki vous obéira, Monsieur. (Sa 
voix très déférente tremblait un peu.) Pardonnez le 
moyen qu'il a pris pour s'introduire auprès de vous ; 
dans son esprit il n'est entré aucune intention mal- 
honnête. Il voudrait vous convaincre qu'il mérite.,, 
au moins votre estime. 

— Vous êtes bien bâti. Mais cet habit vous va 
mal, reprit le comte qui ne voulait avoir rien 
entendu. 

— Je ne m'étais donc pas mépris ? dit, en hasar- 
dant un sourire, Lafcadio qui se prêtait complai- 
samment à l'examen. 

— Dieu merci ! c'est à sa mère qu'il ressemble,, 
jnurmura le vieux Baraglioul. 

Lafcadio prit son temps, puis, à voix presque 
basse et regardant le comte fixement : 

VATICAN 6 



82 LES CAVES DU VATICAN 

— Si je ne laisse pas trop paraître, m'est-il tout 
à fait défendu de ressembler aussi à..; 

— Je parlais du physique. Quand vous ne tien- 
driez pas de votre mère seulement. Dieu ne me 
laissera pas le temps de le reconnaître. 

A ce moment le châle gris glissa de ses genoux 
à terre. 

Lafcadio s'élança, et, tandis qu'il était courbé, 
sentit la main du vieux peser doucement sur son 
épaule. 

— Lafcadio Wluiki, reprit Juste-Agénor quand 
îl fut redressé, mes instants sont comptés ; je ne 
lutterai pas de finesse avec vous ; cela me fatigue- 
rait. Je consens que vous ne soyez pas bête ; il 
me plaît que vous ne soyez pas laid. Ce que vous 
venez de risquer annonce un peu de braverie, qui 
ne vous messied pas ; j'ai d'abord cru à de l'impu- 
dence, mais votre voix, votre maintien me rassu- 
rent. Pour le reste, j'avais demandé à mon fils 
Julius de m'en instruire ; mais je m'aperçois que 
cela ne m'intéresse pas beaucoup, et m'importe 
moins que de vous avoir vu. Maintenant, Lafcadio, 
écoutez-moi : Aucun acte civil, aucun papier ne 
témoigne de votre identité. J'ai pris soin de ne 
vous laisser les possibilités d'aucun recours. Non, 
ne protestez pas de vos sentiments, c'est inutile ; 
ne m'interrompez pas. Votre silence jusqu'aujour- 
d'hui m'est garant que votre mère avait su garder 
sa promesse de ne point vous parler de moi. C'est 
bien. Ainsi que j'en avais pris l'engagement vis-à- 
vis d'elle, vous connaîtrez l'eflet de ma reconnais- 



JULIUS DE BARAGLIOUL 83 

sance. Par rentremise de Julius, mon fils, nonobs- 
tant les difficultés de la loi, je vous ferai tenir 
cette part d'héritage que j'ai dit à votre mère que 
je vous réserverais. C'est-à-dire que, sur mon autre 
enfant, la comtesse Guy de Saint-Prix, j'avanta- 
gerai mon fils Julius dans la mesure où la loi m'y 
autorise, et précisément de la somme que je vou- 
drais, à travers lui, vous laisser. Cela s'élèvera, je 
pense, à... mettons quarante mille livres de rente ; 
je dois voir mon notaire tantôt et j'examinerai 
ces chiffres avec lui... Asseyez-vous, sî vous devez 
être mieux pour m'entendre. (Lafcadio venait de 
s'appuyer au bord de la table.) Julius peut s'oppo- 
ser à tout cela ; il a la loi pour lui ; je compte sur 
son honnêteté pour n'en rien faire ; je compte sur 
la vôtre pour ne jamais troubler la famille de 
Julius, non plus que votre mère n'avait jamais 
troublé la mienne. Pour Julius et les siens, Lafcadio 
Wluiki seul existe. Je ne veux pas que vous portiez 
mon deuil. Mon enfant, la famille est une grande 
chose fermée ; vous ne serez jamais qu'un bâtard. 
Lafcadio ne s'était pas assis malgré l'invitation 
de son père qui l'avait surpris chancelant ; déjà 
maîtrisé le vertige, il s'appuyait au rebord de la 
table où posaient la tasse et les réchauds ; il gardait 
une posture très déférente. 

— Dites-moi, maintenant : vous avez donc vu 
ce matin mon fils Julius. Il vous a dit... 

— Il n'a rien dit précisément ; j'ai deviné. 

— Le maladroit !... oh ! c'est de l'autre que je 
parle... Devez-vous le revoir ? 



84 LES CAVES DU VATICAN 

— Il m'a prié en qualité de secrétaire. 

— Vous avez accepté ? 

— Cela vous déplaît-il ? 

— ... Non. Mais je crois qu'il vaut mieux que 
vous ne vous... reconnaissiez pas. 

— Je le pensais aussi. Mais, sans le reconnaître 
précisément, je voudrais le connaître un peu. 

— Vous n'avez pourtant pas Tintention, je 
suppose, de demeurer longtemps dans ces fonctions 
subalternes ? 

— Le temps de me retourner, simplement. 

— Et après, qu'est-ce que vous comptez^iaire, 
maintenant que vous voici fortuné ? 

— Ah ! Monsieur, hier j'avais à peine de quoi 
manger ; laissez-moi le temps de connaître ma 
faim. 

A ce moment Hector frappa à la porte : 

— C'est Monsieur le vicomte qui demande à voir 
Monsieur. Dois-je faire entrer ? 

Le front du vieux se rembrunit ; il garda le silence 
un instant, mais comme Lafcadio discrètement 
s'était levé et faisait mine de se retirer : 

— Restez ! cria Juste-Agénor avec une violence 
qui conquit le jeune homme ; puis, se tournant 
vers Hector : 

— Ah ! tant pis ! Je lui avais pourtant bien 
recommandé de ne pas chercher à me voir... Dis- 
lui que je suis occupé, que... je lui écrirai. 

Hector s'inclina et sortit. 

Le vieux comte garda quelques instants les yeux 
clos ; il semblait dormir, mais, à travers sa barbe, 



JULIUS DE BARAGLIOUL 85 

on pouvait voir ses lèvres remuer. Enfin il releva 
ses paupières, tendit la main à Lafcadio et, d'une 
voix toute changée, adoucie et comme rompue : 

— Touchez là, mon enfant. Vous devez me 
laisser, maintenant. 

— Il me faut vous faire un aveu, dit Lafcadio en 
hésitant ; pour me présenter décemment devant 
vous, j'ai vidé mes dernières ressources. Si vous 
ne m'aidez pas, je ne sais trop comment je dînerai 
ce soir ; et pas du tout comment demain... à moins 
que Monsieur votre fils... 

— Prenez toujours ceci, dit le comte en sortant 
cinq cents francs d'un tiroir, — Eh bien ! qu'atten- 
dez-vous ? 

— J'aurais voulu vous demander encore... si 
je ne puis espérer de vous revoir ? 

— Ma toirï j'avoue que ça ne serait pas sans 
plaisir. Mais les révérendes personnes qui s'occu- 
pent de mon salut m'entretiennent dans une humeur 
à faire passer mon plaisir en second. Quant à ma 
bénédiction, je m'en vais vous la donner tout de 
suite — et le vieux ouvrit ses bras pour l'accueil- 
lir. Lafcadio, au lieu de se jeter dans les bras du 
comte, s'agenouilla pieusement devant lui, et, la 
tête dans ses genoux, sanglotant, tout tendresse 
aussitôt sous l'étreinte, sentit fondre son cœur 
aux résolutions farouches. 

— Mon enfant, mon enfant, balbutiait le vieux, 
je suis en retard avec vous. 

Quand Lafcadio se releva, son visage était plein 
de larmes. 



86 LES CAVES DU VATICAN 

Comme il allait partir et mettait dans sa poche le 
billet qu'il n'avait pas pris aussitôt, Lafcadio 
retrouva les cartes de visite et, les tendant au 
comte : 

— Tenez, voici tout le paquet. 

— J'ai confiance en vous ; vous ie déchirerez 
vous-même. Adieu ! 

— C'aurait fait le meilleur des oncles, pensait 
Lafcadio en regagnant le quartier latin ; — et 
même avec quelque chose en plus, ajoutait-il avec 
un rien de mélancolie. — Bah ! — Il sortit le paquet 
de cartes, l'ouvrit en éventail et le déchira d'un 
coup sans effort. 

— Je n'ai jamais eu de confiance dans les 
égouts, murmura-t-il en jetant « Lafcadio » dans 
une' bouche ; et il ne jeta que deux bouches plus loin 
i de Baraglioul ». 

— N'importe, Baraglioul ou Wluiki, occupons- 
nous à liquider notre passé. 

Il connaissait, boulevard Saint-Michel, un bijou- 
tier devant lequel Carola le forçait de s'arrêtei 
chaque jour. A l'insolente devanture elle avait 
distingué, l'avant-veille, une paire de boutons de 
manchettes singuliers. Ils présentaient — reliés 
deux à deux par une agrafe d'or et taillés dans un 
quartz étrange, sorte d'agate embrouillardée, qui 
ne laissait rien voir au travers d'elle, bien qu'elle 
parût transparente — quatre têtes de chat encer- 
clées. Comme Venitequa portait — avec cette 
forme de corsage masculin qu'on appelle costume 
tailleur, ainsi que je l'ai déjà dit — des manchettea 



JULIUS DE BARAGLIOUL 87 

et comme elle avait le goût saugrenu, elle convoi- 
tait ces boutons. 

Ils n'étaient point tant amusants que bizarres ; 
Lafcadio les trouvait affreux ; il se fût irrité de 
les voir sur sa maîtresse ; mais du moment qu'il 
la quittait... Entrant dans la boutique il paya 
cent vingt francs ces boutons. 

— Un bout de papier s'il vous plaît. Et, sur la 
feuille que le marchand lui tendit, penché vers le 
comptoir, il écrivit : 

A Carola Venitequa 

Pour la remercier d*aç^oir introduit Vinconnu dans 
ma chambre^ et en la priant de ne plus y remettre 
les pieds. 

Le papier plié, il le glissa dans la boîte où le 
marchand empaqueta le bijou. 

— Ne précipitons rien, se dit-il, au moment de 
remettre la boîte au concierge. Passons encore la 
nuit sous ce toit, et contentons-nous pour ce soir 
de fermer notre porte à mademoiselle Carola. 



VI 



Julius de Baraglioul vivait sous le fégin^e pro- 
longé d'une morale provisoire, cette même morale 
à laquelle se soumettait Descartes en attendant 
d'avoir bien établi les règles d'après lesquelles vivre 
et dépenser désormais. Mais ni le tempérament de 
Julius ne parlait avec une telle intransigeance, 
ni 9a pensée avec une telle autorité cju'il eût été 



88 LES CAVES DU VATICAN 

jusqu'à présent beaucoup gêné pour se régler aux 
convenances. Il n'exigeait, tout compte fait, que 
du confort, dont ses succès d'homme de lettres 
faisaient partie. Au décri de son dernier livre, 
pour la première fois il ressentait de la piqûre. 

Il n'avait pas été peu mortifié en se voyant 
refuser accès auprès de son père ; il l'eût été bien 
davantage s'il avait pu savoir qui venait de le 
devancer près du vieux. En s'en retournant rue 
de Verneuil, il repoussait de plus en plus faible- 
ment l'impertinente supposition qui déjà l'avait 
importuné tandis qu'il se rendait chez Lafcadio. 
Lui aussi rapprochait faits et dates ; lui aussi se 
refusait désormais à ne voir qu'une simple coïnci- 
dence dans cette étrange conjonction. Au reste la 
jeune grâce de Lafcadio l'avait séduit, et bien 
qu'il se doutât que son père, en faveur de ce frère 
bâtard, Fallait frustrer d'une parcelle de patri- 
moine, il ne se sentait à son égard aucune malveil- 
lance ; même il l'attendait ce matin avec une assez 
tendre et prévenante curiosité. 

Quant à Lafcadio, si ombrageux qu'il fût et 
réticent, cette rare occasion de parler le tentait ; 
et le plaisir d'incommoder un peu Julius. Car même 
avec Protos il n'avait jamais été bien avant dans 
la confidence. Quel chemin il avait fait, depuis ! 
Julius après tout ne lui déplaisait pas, si fantoche 
qu'il lui parût ; il était amusé de se savoir son frère. 

Gomme il s'acheminait vers la demeure de JuHus 
ce matin, lendemain du jour qu'il avait reçu sa 
visite, il lui advint une assez bizarre aventure s 



JULIUS DE BARAGLIOUL 89 

Par amour du détour, poussé peut-être par son génie, 
aussi pour fatiguer certaine turbulence de son esprit 
et de sa chair, et désireux de se présenter maître 
de soi chez son frère, Lafcadio prenait par le plus 
long ; il avait suivi le boulevard des Invalides, 
était repassé près du théâtre de l'incendie, puis 
continuait par la rue de Bellechasse. 

— Trente-quatre rue de Verneuil, se répétait-il 
en marchant ; quatre et trois, sept : le chiffre est 
bon. 

Il débouchait rue Saint-Dominique, à l'endroit où 
cette rue coupe le boulevard Saint- Germain, lors- 
que, de l'autre côté du boulevard, il vit et crut 
aussitôt reconnaître cette jeune fille qui, depuis 
la veille, ne laissait pas d'occuper un peu sa pensée. 
Il pressa le pas aussitôt... C'était elle ! Il la rejoi- 
gnit à l'extrémité de la courte rue de Villersexel, 
mais estimant qu'il serait peu Baraglioul de l'abor- 
der, se contenta de lui sourire en s'inclinant un 
peu et soulevant discrètement son chapeau ; puis, 
passant rapidement, il trouva fort expédient de 
se jeter dans un bureau de tabac, tandis que la 
jeune fille, prenant de nouveau les devants, tour- 
nait dans la >ue de l'Université. 

Quand Lafcadio ressortit du bureau et entra 
dans ladite rue à son tour, il regarda de droite et 
de gauche : la jeune fille avait disparu. — Lafcadio, 
mon ami, vous donnez dans le plus banal ; si vous 
devez tomber amoureux, ne comptez pas sur ma 
plume pour peindre le désarroi de votre cœur.,. 
Mais non : il eût trouvé malséant de commencer 



90 LES CAVES DU VATICAN 

une poursuite ; aussi bien ne voulait-il pas se pré- 
senter en retard chez Julius, et le détour qu'il venait 
3e faire ne lui laissait plus le temps de muser. La 
rue de Verneuil heureusement était proche ; la 
mai?i>D Tu'occupait Julius, au premier coin de rue. 
Lafcadio 'eta le nom du comte au concierge et 
s'élança cans l'escalier. 

Cependant Geneviève de Baraglioul, — car 
c'était elle, la fille aînée du comte Julius, qui reve- 
nait de l'hôpital des Enfants Malades, où elle allait 
tous les matins, — bien plus troublée que Lafcadio 
par cette nouvelle rencontre, avait regagné en 
grande hâte la demeure paternelle ; entrée soùs la 
porte cochère précisément à l'instant où Lafcadio 
tournait la rue, elle atteignait le second étage 
lorsque des bonds pressés, derrière elle, la firent 
retourner ; quelqu'un montait plus vite qu'elle j 
elle s'effaçait pour laisser passer, mais, reconnais- 
sant tout à coup Lafcadio qui s'arrêtait interdit, 
en face d'elle : 

— Est-il digne de vous. Monsieur, de me pour- 
suivre? dit-elle du ton le plus courroucé qu'elle put. 

— Hélas ! Mademoiselle, qu'allez- vous penser de 
moi ? s'écria Lafcadio. Vous ne me croirez pas si 
je vous dis que je ne vous avais pas vue entrer 
dans cette maison, où je suis on ne peut plus surpris 
de vous retrouver. N'est-ce donc pas ici qu'habite 
le comte Julius de Baraglioul ? 

— Quoi ! fit Geneviève en rougissant, vous 
seriez le nouveau secrétaire qu'attend mon père ? 
Monsieur Lafcadio Wlou... pour portez un nom si 



JULIUS DE BARAGLIOUL 91 

bîzarre que je ne sais comment le prononcer. — 
Et comme I.afcadio, rougissant à son tour, s'incli- 
nait : — Puisque je vous retrouve ici, Monsieur, 
puis-je vous demander en grâce de ne point parler 
à mes parents de cette aventure d'hier, que je crois 
qu'ils ne goûteraient guère ; ni surtout de la bourse 
que je leur ai dit avoir perdue. 

— J'allais, Mademoiselle, vous supplier égale- 
ment de garder le silence sur le rôle absurde que 
vous m'avez vu jouer. Je suis comme vos parents : 
je ne le comprends guère, et je ne l'approuve pas 
du tout. Vous avez dû me prendre pour un terre- 
neuve. Je n'ai pas pu me retenir... Excusez-moi. 
J'ai à apprendre encore... Mais j'apprendrai, je 
vous assure... Voulez-vous me donner la main ? 

Geneviève de Baraglioul, qui ne s'avouait pas à 
elle-même qu'elle trouvait Lafcadio très beau, 
n'avoua pas à Lafcadio que, loin de lui paraître 
ridicule, il avait pris pour elle figure de héros. 
Elle lui tendit une main qu'il porta fougueusement 
à ses lèvres ; alors, souriant simplement, elle le 
pria de redescendre quelques marches et d'attendre 
qu'elle fût rentrée et eût refermé la porte pour 
sonner à son tour, de sorte qu'on ne les vît point 
ensemble ; et surtout de ne point montrer, dans la 
suite, qu'ils s'étaient précédemment 'rencontrés. 

Quelques minutes plus tard Lafcadio était intro- 
duit dans le cabinet du romancier. 

L'accueil de Julius fut engageant ; Julius ne 
savait pas s'y prendre ; l'autre se défendit aussitôt : 



92 LES CAVES DU VATICAN 

— Monsieur, je dois vous avertir d'abord : j'ai 
grande horreur de la reconnaissance ; autant que 
des dettes ; et quoi que vous fassiez pour moi, 
vous ne pourrez m'amener à me sentir votre 
obligé. 

Julius à son tour se rebiffa : 

— Je ne cherche pas à vous acheter, Monsieur 
Wluiki, commençait-il déjà de son haut... Mais 
tous deux voyant qu'ils allaient se couper les ponts, 
ils s'arrêtèrent net et, après un moment de silence • 

— Quel est donc ce travail que vous vouliez me 
confier ? commença Lafcadio d'un ton plus souple. 

Julius se déroba, prétextant que le texte n'en 
était pas encore au point ; il ne pouvait être mau- 
vais d'ailleurs qu'ils fissent auparavant plus ample 
connaissance. 

— Avouez, 'Monsieur, reprit Lafcadio d'un ton 
enjoué, qu'hier vous ne m'avez pas attendu pour 
la faire, et que vous avez favorisé de vos regards 
certain carnet... ? 

Julius perdit pied, et, quelque peu confusément : 

— J'avoue que je l'ai fait, dit-il ; puis digne- 
ment : — je m'en excuse. Si la chose était à refaire, 
Je ne la recommencerais pas. 

— Elle n'est plus à faire : j'ai brûlé le carnet. 
Les traits de Julius se désolèrent : 

— Vous êtes très fâché ? 

— Si j'étais encore fâché, je ne vous en parlerais 
pas. Excusez le ton que j'ai pris tout à l'heure en 
entrant, continua Lafcadio résolu à pousser sa 
pointe. Tout de même je voudrais bien savoir si 



JULIUS DE BARAGLIOUL 93 

vous avez également lu un bout de lettre qui se 
trouvait dans le carnet ? 

Julius n'avait point lu le bout de lettre ; pour la 
raison qu'il ne l'avait point trouvé ; mais il en pro- 
fita pour protester de sa discrétion, Lafcadio 
s'amusait de lui et s'amusait à le laisser paraître. 

— J'ai pris déjà quelque peu de revanche sur 
votre dernier livre, hier. 

— Il n'est guère fait pour vous intéresser, se 
hâta de dire Julius. 

— Oh ! je ne l'ai pas lu tout entier. Il faut que 
je vous avoue que je n'ai pas grand goût pour la 
lecture. En vérité je n'ai jamais pris de plaisir 
qu'à Robinson.,. Si, Aladdin encore... A vos yeux, 
me voici bien disqualifié, 

Julius leva la main doucement : m 

— Simplement je vous plains : vous vous privez 
de grandes joies. 

— J'en connais d'autres. 

— Qui ne sont peut-être pas d'aussi bonne 
qualité. 

— Soyez-en sûr ! — Et Lafcadio riait avec passa- 
blement d'impertinence. 

— Ce dont vous souffrirez un jour, reprit Julius 
un peu chatouillé par la gouaille. 

— Quand il sera trop tard, acheva sentencieuse- 
ment Lafcadio ; puis brusquement* : — Cela vous 
amuse beaucoup d'écrire ? 

Julius se redressa : 

— Je n'écris pas pour m*amuser, dit-il noble- 
ment. Les joies que je goûte en écrivant sont supé- 



94 LES CAVES DU VATICAN 

rîeures à celles que je pourrais trouver à vivre. 
Du reste l'un n'empêche pas l'autre... 

— Cela se dit. — Puis, élevant brusquement le 
ton qu'il avait laissé retomber comme par négli- 
gence : — Savez-vous ce qui me gâte l'écriture ? 
Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages 
qu'on y fait. 

— Croyez-vous donc qu'on ne se corrige pas, 
dans la vie ? demanda Julius allumé. 

— Vous ne m'entendez pas : Dans la vie, on se 
corrige, à ce qu'on dit, on s'améliore ; on ne peut 
corriger ce qu'on a fait. C'est ce droit de retouche 
qui fait de l'écriture une chose si grise et si... (il 
n'acheva pas). Oui ; c'est là ce qui me paraît si 
beau dans la vie ; c'est qu'il faut peindre dans le 
frais. Hb rature y est défendue. 

— Y aurait-il à raturer dans votre vie ? 

— Non... pas encore trop... Et puisqu'on ne 
peut pas... Lafcadio se tut un instant, puis : — 
C'est tout de même par désir de rature que j'ai jeté 
au feu mon carnet !... Trop tard, vous voyez bien... 
Mais avouez que vous n'y avez pas compris grand'- 
chose. 

Non ; cela, Julius ne l'avouerait point. 

— Me permettez-vous quelques questions ? dît- 
il en guise de réponse. 

Lafcadio se leva si brusquement que Julius crut 
qu'il voulait fuir ; mais il alla seulement vers la 
fenêtre, et soulevant le rideau d'étamine : 

— C'est à vous ce jardin ? 

— Non, fit Julius* 



JULIUS DE BARAGLIOUL 95 

— Monsieur, je n'ai laissé jusqu'à présent per- 
sonne lorgner si peu que ce soit dans ma vie, reprît 
Lafcadio sans se retourner. Puis, revenant à Julius 
qui ne voyait déjà plus en lui qu'un gamin : — 
Mais aujourd'hui c'est jour férié ; je m'en vais me 
donner vacances, pour une unique fois dans ma vie. 
Posez vos questions, je m'engage à répondre à 
toutes... Ah ! que je vous dise d'abord que j'ai 
flanqué à la porte la fille qui hier vous l'avait 
ouverte. 

Par convenance Julius prit un air consterné. 

— A cause de moi ! Croyez que... 

— Bah ! depuis quelque temps je cherchais 
comment m'en défaire. 

— Vous... viviez avec elle ? demanda gauche- 
ment Julius. 

— Oui; par hygiène... Mais le moins possible; 
et en souvenir d'un ami qui avait été son 
amant. 

— Monsieur Protos, peut-être ? hasarda Julius, 
bien décidé à ravaler ses indignations, ses dégoûts, 
ses réprobations et à ne laisser paraître de son éton- 
nement, ce premier jour, que ce qu'il en faudrait 
pour animer un peu ses répliquer. 

— Oui, Protos, répondit Lafcadio tout riant. 
Vous voudriez savoir qui est Protons ? 

— De connaître un peu vos amis m'apprendrait 
peut-être à vous connaître. 

— C'était un Italien, du nom de.;, ma foi, je 
ne sais plus, et peu importe ! Ses camarades, ses 
maîtres même ne l'appelèrent plus que par ce sur- 



96 LES CAVES DU VATICAN 

nom, à partir du jour où il décrocha brusquement 
la première place de thème grec. 

— Je ne me souviens pas d'avoir jamais été 
premier moi-même dit Julius pour aider à la confi- 
dence ; mais j'ai toujours aimé, moi aussi, me lier 
avec les premiers. Donc, Protos... 

— Oh ! c'était à la suite d'un pari qu'il avait fait. 
Auparavant il restait l'un des derniers de notre 
classe, bien qu'un des plus âgés ; tandis que j'étais 
l'un des plus jeunes ; mais, ma foi, je n'en travaillais 
pas mieux pour ça. Protos marquait un grand 
mépris pour ce que nous enseignaient nos maîtres ; 
pourtant, après qu'un de nos forts-en-thèmes, qu'il 
détestait, lui eût dit un jour : il est commode de 
dédaigner ce dont on ne serait pas capable (ou je 
ne sais quoi dans ce goût), Protos se piqua, s'entêta 
quinze jours durant, fit si bien qu'à la composition 
gui suivit il passa par-dessus la tête de l'autre 
premier ! à la grande stupeur de nous tous. Je 
devrais dire : d'eux, tous. Quant à moi je tenais 
Protos en considération trop haute pour que cela 
pût beaucoup m'étonner. Il m'avait dit : je leur 
montrerai que ça n'est pas si difficile ! Je l'avais cru. 

— Si je vous entends bien, Protos a eu sur vous 
de l'influence, 

— Peut-être. II m'imposait. A vrai dire, je n'ai 
eu avec lui qu'une seule conversation intime ; mais 
elle fut pour moi si persuasive que, le lendemain, 
je m'enfuis de la pension où je me blanchissais 
comme une salade sous une tuile, et je regagnai à 
pied Baden où ma mère vivait alors en compagnie 



JULIUS DE BARAGLIOUL 9? 

de mon oncle le marquis de Gesvres... Mais nous 
commençons par la fin. Je pressens que vous me 
questionneriez très mal. Tenez ! laissez-moi vous 
raconter ma vie, tout simplement. Vous apprendrez 
ainsi beaucoup plus que vous n'auriez su demander, 
et peut-être même souhaité d'apprendre... Non, 
merci, je préfère les miennes, dit-il en sortant son 
étui et jetant la cigarette que lui avait d'abord 
offerte Julius et qu'en discourant il avait laissé 
éteindre. 



VII 



— Je suis né à Bucharest, en 1874, commença- 
t-il avec lenteur, et, comme vous le savez, je crois, 
perdis mon père peu de mois après ma naissance, 
La première personne que je distinguai aux côtés 
de ma mère, c'est un Allemand, mon oncle, le baron 
Heldenbruck. Mais comme je le perdis à l'âge de 
douze ans, je n'ai gardé de lui qu'un assez indistinct 
souvenir. C'était, paraît-il, un financier remar- 
quable. Il m'enseigna sa langue, et le calcul par 
de si habiles détours que j'y pris aussitôt un amuse- 
ment extraordinaire. Il avait fait de moi ce qu'il 
appelait compîaisamment son caissier, c'est-à-dire 
qu'il me confiait une fortune de menue monnaie 
et que partout où je l'accompagnais j'étais chargé 
de la dépense. Quoi que ce fût qu'il achetât (et il 
achetait beaucoup) il prétendait que je susse faire 
l'addition, le temps de sortir argent ou billet de 

VATICAN 7 



98 LES CAVES DV VATICAN 

ma poche. Parfois il m'embarrassait de monnaies 
étrangères et c'étaient des questions de change ; 
puis d'escompte, d'intérêt, de prêt ; enfin même 
de spéculation. A ce métier je devins promptement 
assez habile à faire des multiplications, et même 
des divisions de plusieurs chiffres, sans papier... 
Rassurez-vous (car il voyait les sourcils de Julius 
se froncer), cela ne m'a donné le goût ni de l'argent, 
ni du calcul. Ainsi je ne tiens jamais de comptes, 
si cela vous amuse de le savoir. A vrai dire, cette 
première éducation est demeurée toute pratique et 
positive, et n'a touché en moi aucun ressort,,. 
Puis Heldenbruck s'entendait merveilleusement à 
l'hygiène de l'enfance ; il persuada ma mère de me 
laisser vivre tête et pieds nus, par quelque temps 
qu'il fît, au grand air le plus souvent possible ; 
il me plongeait lui-même dans l'eau froide, hiver 
comme été ; j'y prenais grand plaisir... Mais vous 
n'avez que faire de ces détails. 

— Si, si ! 

— Puis ses affaires l'appelèrent en Amérique. 
Je ne l'ai plus revu. 

« A Bucharest, les salons de ma mère s'ouvraient 
à la société la plus brillante, et, autant que j'en 
puis juger de souvenir, la plus mêlée ; mais dans 
l'intimité fréquentaient surtout, alors, mon oncle 
le prince Wladimir Bielkowski et Ardengo Baldi 
que je ne sais pourquoi je n'appelai jamais mon 
oncle. Les intérêts de la Russie (j'allais dire de la 
Pologne) et de l'Italie les retinrent à Bucharest 
trois ou quatre ans. Chacun des deux m'apprit sa 



JULIUS DE BARAGLIOUL 99 

langue ; c'est-à-dire ritalien et le polonais, car 
pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop 
de peine, je ne Tai jamais parlé couramment. 
A cause de la société que recevait ma mère, et où 
j'étais choyé, il ne se passait point de jour que je 
n'eusse l'occasion d'exercer ainsi quatre ou cinq 
langues, qu'à l'âge de treize ans déjà je parlais 
sans accent aucun, à peu près indifféremment ; 
mais le français pourtant de préférence, parce que 
c'était la langue de mon père et que ma mère avait 
tenu à ce que je l'apprisse d'abord. 

« Bielkowski s'occupait beaucoup de moi, comm^ 
tous ceux qui voulaient plaire à ma mère ; c'est à 
moi qu'il semblait que l'on fît la cour ; mais ce 
qu'il en faisait, lui, c'était, je crois, sans calcul, 
car il cédait toujours à sa pente, qu'il avait prompte 
et de plus d'un côté. Il s'occupait de moi, même 
en dehors de ce qu'en connaissait ma mère : et je 
ne laissais pas d'être flatté de l'attachement parti- 
culier qu'il me montrait. Cet homme bizarre trans- 
forma du jour au lendemain notre existence un 
peu rassise en une sorte de fête éperdue. Non, il ne 
suffit pas de dire qu'il s'abandonnait à sa pente : 
il s'y précipitait, s'y ruait ; il apportait à son plai- 
sir une espèce de frénésie. 

« Il nous emmena trois étés dans *une villa, ou 
plutôt un château, sur le versant hongrois des 
Karpathes, près d'Eperjès, où nous allions fré- 
quemment en voiture. Mais plus souvent encore 
nous montions à cheval ; et rien n'amusait plus 
ma mère que de parcourir à l'aventure la cam- 



100 LES CAVES DU VATICAN 

pagne et la forêt des environs, qui sont fort belleis. 
Le poney que m'avait donné Wladimir fut pen- 
dant plus d'un an ce que j'aimai le plus au monde, 

« Au second été, Ardengo Baldi vient nous rejoin- 
dre ; c'est alors qu'il m'apprit les échecs. Rompu 
par Heldenbruck aux calculs de tête, je pris assez 
vite l'habitude de jouer sans regarder l'échiquier, 

« Baldi faisait avec Bielkowski bon ménage. Le 
soir, dans une tour solitaire, noyés dans le silence 
du parc et de la forêt, tous quatre nous prolongions 
assez tard les veillées à battre et rebattre les cartes ; 
car, bien que je ne fusse encore qu'un enfant — 
j'avais treize ans — Baldi m'avait, par horreur du 
« mort », appris le whist et à tricher. 

« Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acro- 
bate ; les premiers temps que celui-ci vint chez 
nous, mon imagination sortait à peine du long 
jeûne à quoi l'avait soumise Helbenbruck ; j'étais 
affamé de merveilles, crédule et de tendre curiosité. 
Plus tard Baldi m'instruisit de ses tours ; mais de 
pénétrer leur secret ne put effacer la première 
impression du mystère lorsque, le premier soir, 
je le vis tout tranquillement allumer à l'ongle de 
son petit doigt sa cigarette, puis, comme il venait 
de perdre au jeu, extraire de mon oreille et de mon 
nez autant de roubles qu'il fallut, ce qui me terrifia 
littéralement, mais amusa beaucoup la galerie, 
car il disait, toujours de ce même air tranquille : 
« Heureusement que cet enfant est une mine iné» 
puisable ! » 

a Les soirs qu'il be trouvait seul avec ma mère 



JULIUS DE BARAGLOIUL 101 

et moi, il inventait toujours quelque jeu nouveau, 
quelque surprise ou quelque farce ; il singeait 
tous nos familiers, grimaçait, se départait de toute 
ressemblance avec lui-même, imitait toutes les 
voix, les cris d'animaux, les bruits d'instruments, 
tirait de lui des sons bizarres, chantait en s'accom- 
pagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait 
sur les mains, bondissait par-dessus tables ou 
chaises, et, déchaussé, jonglait avec les pieds, à la 
manière japonaise, faisant pirouetter le paravent 
ou le guéridon du salon sur la pointe de son orteil ; 
il jonglait avec les mains mieux encore ; d'un 
papier chiffonné, déchiré, faisait éclore maints 
papillons blancs que je pourchassais de mon souffle 
et qu'il maintenait suspendus en l'air au-dessus 
des battements d'un éventail. Ainsi les objets 
près de lui perdaient poids et réalité, présence 
même, ou bien prenaient une signification nouvelle, 
inattendue, baroque, distante de toute utilité : 
« Il y a bien peu de choses avec quoi il ne soit pas 
amusant de jongler », disait-il. Avec cela si drôle 
que je pâmais de rire et que ma mère s'écriait : 
« Arrêtez-vous, Baldi ! Cadio ne pourra plus dor- 
mir. » Et le fait est que mes nerfs étaient solides 
pour résister à de pareilles excitations. 

« J'ai beaucoup profité de cet enseignement ; 
â Baldi même, sur plus d'un tour, au bout de 
quelques mois, j'aurais rendu des points, et même— 

— Je vois, mon enfant, que vous avez reçu une 
éducation très soignée, interrompit & ce moment 
Julius* 



102 LES CAVES DU VATICAN 

Lafcadio se mit à rire, extrêmement amusé par 
l'air consterné du romancier. 

• — Oh ! rien de tout cela ne pénétra bien avant ; 
n'ayez crainte ! Mais il était temps, n'est-ce pas, 
que l'oncle Faby arrivât. C'est lui qui vint près de 
ma mère lorsque Bielkowski et Baldi furent appelés 
à de nouveaux postes. 

— Faby ? c'est lui dont j'ai vu l'écriture sur la 
première page de votre carnet ? 

— Oui. Fabian Taylor, lord Gravensdale. Il 
nous emmena, ma mère et moi, dans une villa 
qu'il avait louée près de Duino, sur l'Adriatique, 
où je me suis beaucoup fortifié. La côte en cet 
endroit formait une presqu'île rocheuse que la 
propriété occupait toute. Là, sous les pins, parmi 
les roches, au fond des criques, ou dans la mer 
nageant et pagayant, je vivais en sauvage tout 
le jour. C'est de cette époque que date la photo- 
graphie que vous avez vue ; que j'ai brûlée aussi. 

— Il me semble, dit Julius, que, pour la cir- 
constance, vous auriez bien pu vous présenter plus 
décemment. 

— Précisément, je ne le pouvais pas, reprit en 
riant Lafcadio ; sous prétexte de me bronzer, 
Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon 
linge même... 

- — Et Madame votre mère, que disait-elle ? 

— Elle s'en amusait beaucoup ; elle disait que 
si nos invités se scandaHsaient, ils n'avaient qu'à 
partir ; mais cela n'empêchait de rester aucun de 
ceux que nous recevions. 



JULIUS DE BARAGLIOUL 103 

— Pendant tout ce temps-là, votre instruction, 
mon pauvre enfant !... 

— Oui, j'apprenais si facilement que ma mère 
jusqu'alors l'avait un peu négligée ; j'avais seize ans 
bientôt ; ma mère sembla s'en apercevoir brusque- 
ment et, après un merveilleux voyage en Algérie 
que je fis avec l'oncle Faby (ce fut là, je crois, le 
meilleur temps de ma vie), je fus envoyé à Paris 
et confié à une espèce de geôlier imperméable, qui 
s'occupa de mes études. 

— Après cette excessive liberté, je comprends en 
effet que ce temps de contrainte ait pu vous paraître 
un peu dur. 

— Je ne l'aurais jamais supporté, sans Protos. 
Il vivait à la même pension que moi ; pour ap- 
prendre le français, disait-on ; mais il le parlait 
à merveille, et je n'ai jamais compris ce qu'il 
faisait là ; non plus que ce que j'y faisais moi- 
même. Je languissais ; je n'avais pas précisément 
de l'amitié pour Protos, mais je me tournais vers 
lui comme s'il avait dû m'apporter la délivrance. 
Passablement plus âgé que moi, il paraissait encore 
plus que son âge, sans plus rien d'enfantin dans la 
démarche ni dans les goûts. Ses traits étaient 
extraordinairement expressifs, quand il voulait, 
et pouvaient exprimer n'importe quoi ; mais, au 
repos, il prenait l'air d'un imbécile. Un jour que je 
l'en plaisantais, il me répondit que, dans ce monde, 
il importait de n'avoir pas trop l'air de ce qu'on 
était. 

a II ne se tenait pointj pour satisfait tant qu'il 



J04 LES CAVES DU VATICAN 

ne paraissait que modeste ; il tenait à passer pour 
sot. Il s'amusait à dire que ce qui perd les hommes 
c'est de préférer la parade à l'exercice et de ne pas 
savoir cacher leurs dons ; mais il ne disait cela qu'à 
moi seul. Il vivait à l'écart des autres ; et même 
de moi, le seul de la pension qu'il ne méprisât point. 
Dès que je l'amenais à parler, il devenait d'une 
éloquence extraordinaire ; mais, taciturne le plus 
souvent, il semblait ruminer alors de noirs projets, 
que j'aurais voulu connaître. Quand je lui deman- 
dais : qu'est-ce que vous faites ici ? (aucun de nous 
ne le tutoyait) il répondait : je prends mon élan. 
Il prétendait que, dans la vie, l'on se tire des pas 
les plus difficiles en sachant se dire à propos : 
qu'à cela ne tienne ! C'est ce que je me suis dit 
au point de m'évader. 

(f Parti avec dix-huit francs, j'ai gagné Baden 
6 petites journées, mangeant je ne sais quoi, cou- 
chant n'importe où... J'étais un peu défait quand 
j'arrivai ; mais, somme toute, content de moi, 
car j'avais encore trois francs dans ma poche ; 
il est vrai qu'en route, j'en avais récolté cinq ou six. 
Je trouvai là-bas ma mère avec mon oncle de 
Gesvres, qui s'amusa beaucoup de ma fugue, et 
résolut de me ramener à Paris ; il ne se consolait 
pas, disait-il, que Paris m'eût laissé mauvais 
souvenir. Et le fait est que, lorsque j'y revins 
avec lui, Paris m'apparut sous un jour un peu 
meilleur. 

« Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement 
la dépense ; c'était un besoin continu, une fringale ; 



JULIUS DE BARAGLIOUL 105 

on eût dit qu'il me savait gré de l'aider à la satis- 
faire et de doubler du mien son appétit. Tout au 
contraire de Faby, lui m'apprit le goût du cos- 
tume ; je crois que je le portais assez bien ; avec 
lui j'étais à bonne école ; son élégance était parfai- 
tement naturelle, comme une seconde sincérité. 
Je m'entendis très bien avec lui. Ensemble nous 
passions des matinées chez les chemisiers, les 
bottiers, les tailleurs ; il prêtait une attention par- 
ticulière aux chaussures, par quoi se reconnaissent 
les gens, disait-il, aussi sûrement et plus secrète- 
ment que le reste du vêtement et que par les 
traits du visage... Il m'apprit à dépenser sans tenir 
de comptes et sans m'inquiéter par avance si 
j'aurais de quoi suffire à ma fantaisie, à mon désir 
ou à ma faim. li émettait en principe qu'il faut 
toujours satisfaire celle-ci la dernière, car (je me 
souviens de ses paroles) désir ou fantaisie, disait-il, 
sont de sollicitation fugitive, tandis que la faim 
toujours se retrouve et n'est que plus impérieuse 
pour avoir attendu plus longtemps. Il m'apprit 
enfin à ne pas jouir d'une chose davantage, selon 
qu'elle coûtait plus cher, ni moins si, par chance, 
elle n'avait coûté rien du tout. 

« J'en étais là quand je perdis ma mère. Un 
télégramme me rappela brusquement à Bucha- 
rest ; je ne la pus revoir que morte fj'appris là-bas 
que, depuis le départ du marquis, elle avait fait 
beaucoup de dettes que sa fortune suffisait tout 
juste à payer, de sorte que je n'avais à espérer 
pas un copeck, pas un pfennig, pas un groscher* 



106 LES CAVES DU VATICAN 

Aussitôt après la cérémonîe funèbre, je regagnai 
Paris où je pensais retrouver l'oncle de Gesvres ; 
mais il était parti brusquement pour la Russie, 
sans laisser d'adresse. 

« Je n'ai point à vous dire toutes les réflexions 
que je fis. Parbleu, j'avais certaines habiletés 
dans mon sac, moyennant quoi l'on se tire toujours 
d'affaire ; mais plus j'en aurais eu besoin, plus 
il me répugnait d'y recourir. Heureusement, cer- 
taine nuit que je battais le trottoir, un peu per- 
plexe, j'y retrouvai cette Carola Venitequa que 
vous avez vue, l'ex-maîtresse à Protos, qui m'hos- 
pitalisa décemment. A quelques jours de là je fus 
averti qu'une maigre pension, assez mystérieuse- 
ment, me serait versée tous les premiers du mois 
chez un notaire ; j'ai l'horreur des éclaircissements 
et touchai sans chercher plus avant. Puis vous êtes 
venu... Vous savez à présent à peu près tout ce 
qu'il me plaisait de vous dire. 

— Il est heureux, dit solennellement Julius, 
ÎJ est heureux, Lafcadio, qu'il vous revienne au- 
jourd'hui quelque argent : sans métier, sans ins- 
truction, condamné à vivre d'expédients... tel 
que je vous connais à présent, vous étiez prêt 
à tout. 

— Prêt à rien, au contraire, reprit Lafcadio en 
regardant Julius gravement. Malgré tout ce que 
je vous ai dit, je vois que vous me connaissez mal 
encore. Rien ne m'empêche autant que le besoin ; 
je n'ai jamais recherché que ce qui ne peut pas me 
servir. 



JULIUS DE BARAGLIOUL 107 

— Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez 
cela nourrissant ? 

— Cela dépend des estomacs. Il vous plaît 
d'appeler paradoxes ce qui rebute au vôtre... Pour 
moi je me laisserais mourir de faim devant ce 
ragoût de logique dont j'ai vu que vous alimentez 
vos personnages. 

— Permettez... 

— Du moins le héros de votre dernier livre. 
Est-ce vrai que vous y avez peint 'votre père ? 
Le souci de le maintenir, partout, toujours, consé- 
quent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses 
devoirs, à ses principes, c'est-à-dire à vos théo- 
ries... vous jugez ce que, moi précisément, j'en 
puis dire !... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci 
qui est vrai : je suis un être d'inconséquence. Et 
voyez combien je viens de parler ! moi, qui hier 
encore, me considérais comme le plus silencieux, 
le plus fermé, le plus retrait des êtres. Mais il était 
bon que nous fissions promptement connaissance ; 
et qu'il n'y ait plus lieu d'y revenir. Demain, 
ce soir, je rentrerai dans mon secret. 

Le romancier, que ces propos désarçonnaient» 
fit effort pour se remettre en selle : 

— Persuadez- vous d'abord ' qu'il n'y a pas 
d'inconséquence, non plus en psychologie qu'en 
physique, commença-t-il. Vous êtes un être en for- 
mation et... 

Des coups frappés à la porte l'interrompirent. 
Mais comme personne ne se montrait, ce fut Julius 
qui sortit. Par la porte qu'il laissait ouverte, un 



108 LES CAVES DU VATICAN 

bruit de voix confus parvenait jusqu'à Lafcadîo. 
Puis il y eut un grand silence. Lafcadio, après dix 
minutes d'attente, déjà se disposait à partir, quand 
un domestique en livrée vint à lui : 

— Monsieur le comte fait dire à Monsieur le 
secrétaire qu'il ne le retient plus. Monsieur le comte 
a reçu à l'instant de mauvaises nouvelles de Mon- 
sieur son père et s'excuse de ne pouvoir prendre 
congé de Monsieur. 

Au ton dont tout cela était dit, Lafcadio se douta 
bien qu'on venait d'annoncer que le vieux comte 
était mort. Il maîtrisa son émotion. 

— Allons ! se disait-il en regagnant l'impasse 
Claude-Bernard, le moment est venu. It is time to 
launch the ship. D'où que vienne le vent désormais, 
celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis 
être tout près du vieux, apprêtons-nous à nous 
éloigner de lui davantage. 

En passant devant la loge il remit au portier de 
l'hôtel la petite boîte qu'il portait sur lui depuis la 
veille. 

— Vous remettrez ce paquet à M^^® Venitequa, 
ce soir, quand elle rentrera, dit-il. Et veuillez 
préparer ma note. 

Une heure après, sa malle faite, il envoyait cher- 
cher un fiacre. Il partit sans donner d'adresse. 
Celle de son notaire suffisait. 



LIVRE TROISIÈME 
AMÉDÉE FLEURISSOIRE 



La comtesse Guy de Saint-Prix, sœur puînée de 
Julius, que la mort du comte Juste-Agénor avait 
brusquement appelée à Paris, n'était pas depuis 
longtemps de retour dans le coquet château de 
Pezac, à quatre kilomètres de Pau, que depuis 
son veuvage elle ne quittait guère, et moins encore 
depuis le mariage et l'établissement de ses enfants 
— lorsqu'elle y reçut une visite singulière. 

Elle rentrait d'une de ces promenades matinales 
qu'elle avait accoutumé de faire dans un léger dog-car 
conduit par elle-même ; on vint l'avertir qu'un 
capucin l'attendait depuis une heure dans le salon. 
L'inconnu se recommandait du cardinal André, 



110 LES CAVES DU VATICAN 

ainsi que l'attestait la carte de celui-ci qu'on 
remit à la comtesse ; la carte était sous enveloppe ; 
on y lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa 
fine et presque féminine écriture, ces mots : 

Recommande à la toute spéciale attention de la 
comtesse de Saint-Prix^ Vahhé J.-P. Salus, chanoine 
de Virmontah 

C'était tout ; et cela suffisait ; la comtesse rece- 
vait volontiers les gens d'Église ; de plus, le cardinal 
André tenait l'âme de la comtesse en sa main. Elle 
ne fit qu'un bond jusqu'au salon et s'excusa de 
s'être fait attendre. 

Le chanoine de Virmontal était bel homme ; 
sur son noble visage éclatait une mâle énergie qui 
jurait (si j'ose dire) étrangement avec l'hésitante 
précaution de ses gestes et de sa voix, comme 
étonnaient ses cheveux presque blancs, près de la 
carnation jeune et fraîche de son visage. 

Malgré l'affabilité de la comtesse, la conversa- 
tion s'engageait mal et traînait en phrases de 
convenance sur le deuil récent de la comtesse, la 
santé du cardinal André, le nouvel échec de Julius 
à l'Académie. Cependant la voix de l'abbé se faisait 
de plus en plus lente et sourde, et l'expression de 
son visage désolée. Il se levait enfin, mais au lieu 
de prendre congé : 

— J*aurais voulu, Madame la comtesse, et de la 
part du cardinal, vous entretenir d'un sujet grave. 
Mais la pièce est sonore ; le nombre des portes 
m'effraie ; je crains qu'on nous puisse entendre. 



ÂMÉDÉE FLEURISSOIRE 111 

La comtesse adorait confidences et simagrées ; 
elle fit entrer le chanoine dans un boudoir étroit 
auquel on n'accédait que par le salon, ferma la 
porte : 

— Ici nous sommes à l'abri, dit-elle. Parlez sans 
crainte. 

Mais au lieu de parler, l'abbé qui, en face de la 
comtesse avait pris place sur un petit fauteuil bas, 
tira un foulard de sa poche et y étouffa des san- 
glots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit 
sur un guéridon près d'elle un panier à ouvrage, 
chercha dans le panier un flacon de sels, hésita à 
l'offrir à son hôte, et prit enfin le parti de le respirer 
elle-même. 

— Excusez-moi, dit enfin l'abbé, sortant du fou- 
lard une face congestionnée. Je vous sais trop 
bonne catholique. Madame la comtesse, pour ne 
pas bientôt me comprendre et partager mon émo- 
tion. 

La comtesse avait horreur des effusions ; elle 
réfugia sa bienséance derrière un face-à-main. 
L'abbé se ressaisit aussitôt, et rapprochant un peu 
son fauteuil : 

— Il m'a fallu, Madame la comtesse, la solen- 
nelle assurance du cardinal pour me décider à venir 
vous parler ; oui, l'assurance qu'il m'a donnée 
que votre foi n'était point de ces fois mondaines, 
simples revêtements de l'indifférence... 

— Venons au fait, Monsieur l'abbé, 

— Le cardinal m'a donc assuré que je pou- 
vais avoir en votre discrétion une confiance par- 



112 LES CAVES DU VATICAN 

faite ; une discrétion de confesseur, si j'ose ainsi 
dire... 

— Mais, Monsieur l'abbé, pardonnez-moi : s'il 
s'agit d'un secret dont le cardinal soit averti, d'un 
secret d'une telle gravité, comment ne m'en a-t-il 
pas parlé lui-même ? 

Le seul sourire de l'abbé eût déjà fait com- 
prendre à la comtesse l'incongruité de sa ques- 
tion. 

— Une lettre ! Mais, Madame, à la poste, de nos 
jours, toutes les lettres des cardinaux sont ou- 
vertes. 

— II pouvait vous confier cette lettre. 

— Oui, Madame ; mais qui sait ce que peut 
devenir un papier ? Nous sommes tellement sur- 
veillés. Il y a plus : le cardinal préfère ignorer ce 
que je m'apprête à vous dire, n'y être pour rien... 
Ah ! Madame, au dernier moment mon courage 
m'abandonne et je ne sais si... 

— Monsieur l'abbé, vous ne me connaissez pas, 
et je ne puis donc m'ofîenser si votre confiance en 
moi n'est pas plus grande, dit tout doucement la 
comtesse en détournant la tête et laissant retomber 
son face-à-main. J'ai pour les secrets que l'on me 
confie le plus grand respect. Dieu sait si j'ai jamais 
trahi le moindre. Mais jamais il ne m'est arrivé 
de solliciter une confidence... 

Elle fit un léger mouvement comme pour se 
lever, l'abbé étendit le bras vers elle. 

— Vous m'excuserez. Madame, en daignant 
considérer que vous êtes la première femme, la 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 113 

première, j'ai dit, qui ait été jugée digne, par ceux 
qui m'ont confié l'effrayante mission de vous 
avertir, digne de recevoir et de conserver par devers 
elle ce secret. Et je m'effraie, je l'avoue, à sentir 
cette révélation bien pesante, bien encombrante, 
pour l'intelligence d'une femme. 

— On se fait de grandes illusions sur le peu de 
capacité de l'intelligence des femmes, dit presque 
sèchement la comtesse ; puis, les mains un peu 
soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent, 
propre à accueillir une importante confidence 
de l'Église. L'abbé rapprocha de nouveau son 
jauteuil. 

Mais le secret que l'abbé Salus s*apprêtait à 
confier à la comtesse m'apparaît encore aujour- 
d'hui trop déconcertant, trop bizarre, pour que 
j'ose le rapporter ici sans plus ample précaution : 

Il y a le roman, et il y a l'histoire. D'avisés 
critiques ont considéré le roman comme de l'his- 
toire qui aurait pu être, l'histoire comme un roman 
qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, 
que l'art du romancier souvent emporte la créance, 
comme l'événement parfois la défie. Hélas ! cer- 
tains sceptiques esprits nient le fait dès qu'il 
tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que 
j*écris. 

Que le représentant de Dieu sur terre ait pu être 
enlevé du Saint-Siège, et, par l'opération du Qui- 
rinal, volé en quelque sorte à la chrétienté entière 
— c'est un problème très épineux que je n'ai point 

VATICAN % 



114 LES CAVES DU VATICAN 

la témérité de soulever. Mais il est de fait historique 
que, vers la fin de Tannée 1893, le bruit en courut ; 
il est patent que nombre d'âmes dévotes s'en 
émurent. Quelques journaux en parlèrent crainti- 
vement ; on les fit taire. Une brochure sur ce 
sujet parut à Saint-Malo ^ ; qu'on fit saisir. C'est 
que, non plus le parti franc-maçon ne tenait à ce 
que s'ébruitât le récit d'une si abominable for- 
faiture, que le parti catholique n'osait appuyer 
ou ne se résignait à couvrir les collectes extraordi- 
naires qu'on entreprit aussitôt à ce sujet. Et san- 
doute nombre d'âmes pieuses se saignèrent (on 
estime à près d'un demi-million les sommes 
recueillies ou dispersées à cette occasion), mais il 
restait douteux si tous ceux qui recevaient les 
fonds étaient de vrais dévots, ou parfois des escrocs 
peut-être. Toujours, est-il qu'il fallait pour mener 
à bien cette quête, à défaut de religieuse convic- 
tion, une audace, une habileté, un tact, une élo- 
quence, une connaissance des êtres et des faits, 
une santé, que seuls pouvaient se piquer d'avoir 
quelques gaillards tels que Protos, l'ancien copain 
de Lafcadio. J'avertis honnêtement le lecteur : 
c'est lui qui se présente aujourd'hui sous l'aspect 
et le nom emprunté du chanoine de Virmontal. 
La comtesse, résolue à n'ouvrir plus les lèvres, 
à ne plus changer d'attitude, ni même d'expression 

1. Compte rendu de la Délwrance de Sa Sainteté Léon XI 11 
emprisonné dans les cachots du Vatican (Saint-Malo* impri- 
merie Y. Billois, rue de TOrme. 4), 1893. 



AMÊDÊE FLEURISSOIRE 115 

avant complet épuisement du secret, écoutait 
imperturbablement le faux prêtre dont peu à peu 
l'assurance s'affermissait. Il s'était levé et mar- 
chait à grands pas. Pour meilleure préparation, 
il reprenait l'affaire, sinon précisément à ses débuts 
(le conflit entre la Loge et l'Église, essentiel, 
n'avait-il pas toujours existé?), du moins remontait- 
il à certains faits où s'était déclarée l'hostilité 
flagrante. Il avait d'abord invité la comtesse à se 
souvenir des deux lettres adressées par le pape 
en décembre 92, l'une au peuple italien, l'autre 
plus spécialement aux évêques, prémunissant les 
catholiques contre les agissements des francs- 
maçons ; puis, comme la mémoire faisait défaut 
à la comtesse, il avait dû remonter en arrière, 
rappeler l'érection de la statue de Giordano Bruno, 
décidée, présidée par Crispi derrière qui jusqu'alors 
s'était dissimulée la Loge. Il avait dit Crispi outré 
de ce que le pape eût repoussé ses avances, eût 
refusé de négocier avec lui (et par : négocier, ne 
fallait-il pas entendre : entrer en composition, se 
soumettre !), Il avait retracé cette journée tragique : 
les camps prenant position ; les francs-maçons 
enfin levant le masque, et — tandis que le corps 
diplomatique accrédité près du Saint-Siège se ren- 
dait au Vatican, manifestant par cet acte, en même 
temps que son mépris pour Crispi, sa vénération 
pour notre Saint-Père ulcéré — la Loge, enseignes 
déployées, sur la place Campo dei Fiori où se 
dressait la provocante idole^ acclamant l'illustre 
blasphémateur. 



116 LES CAVES DU VATICAN 

— Au consistoire qui suivit bientôt après, le 
30 juin 1889, continua-t-il (toujours debout, il 
s'appuyait à présent sur le guéridon, les deux bras 
en avant, penché vers la comtesse), Léon XIII 
laissa s'élever son indignation véhémente. Sa 
protestation fut entendue de la terre entière ; et 
toute la chrétienté trembla en l'entendant parler 
de quitter Rome ! Quitter Rome j'ai dit !... Tout 
ceci. Madame la comtesse, vous le savez déjà, 
vous en avez souffert et vous en souvenez comme 
moi. 

Il reprît sa marche : 

— Enfin Crispi fut déchu du pouvoir. L'Église 
allait-elle respirer ? En décembre 1892 le pape 
écrivait donc ces deux lettres. Madame... 

Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil 
du canapé et saisissant le bras de la comtesse : 

— Un mois après le pape était emprisonné. 

La comtesse s'obstinant à demeurer coite, le 
chanoine lâcha son bras, reprit sur un ton plus 
posé : 

— Je ne chercherai pas. Madame, à vous apitoyer 
sur les souffrances d'un captif ; le cœur des femmes 
est toujours prompt à s'émouvoir au spectacle 
des infortunes. Je m'adresse à votre intelligence, 
comtesse, et vous invite à considérer le désarroi 
où, chrétiens, la disparition de notre chef spirituel 
nous a plongés. 

Un léger pli se marqua sur le front pâle de la 
comtesse. 

— Plus de pape est affreux, Madame. Mais, 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 117 

qu'à cela ne tienne : un faux pape est plus affreux 
encore. Car pour dissimuler son crime, que dis-je ? 
pour inviter l'Église à se démanteler et à se livrer 
elle-même, la Loge a installé sur le trône pontifical, 
en place de Léon XIII, je ne sais quel suppôt du 
Quirinal, quel mannequin, à l'image de leur sainte 
victime, quel imposteur, auquel, par crainte de nuire 
au vrai, il nous faut feindre de nous soumettre, 
devant lequel, enfin, ô honte ! au jubilé s'est incliné 
la toute entière chrétienté. 

A ces mots le mouchoir qu'il tordait dans ses 
mains se déchira. 

■ — Le premier acte du faux pape fut cette ency- 
cliqie trop fameuse, l'encyclique à la France, 
dont le cœur de tout Français digne de ce nom 
saigne encore. Oui, oui, je sais. Madame, combien 
votre grand cœur de comtesse a souffert d'entendre 
la Sainte Église renier la sainte cause de la royauté ; 
le Vatican, j'ai dit, applaudir, à la République. 
Hélas ! rassurez- vous. Madame ! vous vous étonniez 
à bon droit. Rassurez-vous, Madame la comtesse ! 
mais songez à ce que le Saint-Père captif a souffert, 
entendant ce suppôt imposteur le proclamer répu- 
blicain ! 

Puis, se rejetant en arrière, avec un rire sanglo- 
tant : 

— Et qu'avez-vous pensé, comtesse de Saint- 
Prix^ et qu'avez-vous pensé, comme corollaire 
à cette cruelle encyclique, de l'audience accordée 
par notre Saint-Père au rédacteur du Petit Journal? 
Du Petit Journal, Madame la comtesse, ah ! fi donc I 



118 LES CAVES DU VATICAN 

Léon XIII au Petit Journal! Vous sentez bien que 
c'est impossible. Votre noble cœur vous a déjà 
crié que c'est faux ! 

— Mais, s'écria la comtesse, n'y pouvant plus 
tenir, c'est ce qu'il faut crier à toute la terre. 

— Non, Madame ! c'est ce qu'il faut taire ! 
tonitrua l'abbé, formidable ; c'est ce qu'il faut 
taire d'abord ; c'est ce que nous devons taire pour 
agir. 

Puis s'excusant, d'une voix subitement éplorée : 

— Vous voyez que je vous parle comme à un 
homme. 

— Vous avez raison, Monsieur l'abbé. Agir, 
disiez-vous. Vite : qu'avez-vous résolu ? 

— Ah ! je savais trouver chez vous cette noble 
impatience virile, digne du sang des Baraglioul. 
Mais rien n'est davantage à craindre, en l'occur- 
rence, hélas ! qu'un zèle intempestif. De ces 
abominables forfaits, si quelques élus aujourd'hui 
sont avertis, il nous est indispensable. Madame, 
de compter sur leur discrétion parfaite, sur leur 
pleine et entière soumission à l'indication qui 
leur sera donnée en temps opportun. Agir sans nous, 
c'est agir contre nous. Et, en plus de la désappro- 
bation ecclésiastique qui pourra entraîner... qu'à 
cela ne tienne : l'excommunication, toute initiative 
individuelle se heurtera aux démentis catégoriques 
et formels de notre parti. Il s'agit ici, Madame, 
d'une croisade ; oui, mais d'une croisade cachée. 
Excusez-moi d'insister sur ce point, mais je suis 
chargé tout spécialement de vous en avertir par 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE . 119 

le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire 
et qui ne comprendra même pas ce dont il est 
question si on lui en parle. Le cardinal ne veut pas 
m'avoir vu ; et de même, plus tard, si les événe- 
ments nous remettent en rapport, qu'il soit bien 
convenu que, vous et moi, nous ne nous sommes 
jamais parlé. Notre Saint-Père saura bientôt 
reconnaître ses vrais serviteurs. 

Un peu déçue la comtesse argua timidement : 

— Mais alors ? 

— On agit, Madame la comtesse ; on agit, 
n'ayez crainte. Et je suis même autorisé à vous 
révéler une partie de notre plan de campagne. 

Il se carra dans son fauteuil, bien en face de la 
comtesse ; celle-ci, maintenant, avait levé ses mains 
à son visage, et restait, le buste en avant, les coudes 
aux genoux, le menton dans les paumes. 

Il commença de raconter que le pape n'était pas 
enfermé dans le Vatican, mais vraisemblablement 
dans le Château Saint- Ange, qui, comme le savait 
certainement la comtesse, communiquait avec le 
Vatican par un corrdor souterrain ; qu'il ne serait 
sans doute point trop malaisé de l'enlever de cette 
geôle, n'était la crainte quasi superstitieuse que 
chacun des serviteurs gardait en face de la franc- 
maçonnerie, bien que de cœur avec l'Église. Et 
c'était là-dessus que comptait la Loge ; l'exemple 
du Saint-Père séquestré maintenait les âmes dans 
la terreur. Aucun des serviteurs ne consentait 
à prêter son concours qu'après qu'on l'avait mis 



120 LES CAVES DU VATICAN 

à nicme de s'en aller au loin vivre à l'abri des per- 
sécuteurs. D'importantes sommes avaient été con- 
senties à cet usage par des personnes dévotes et de 
discrétion reconnue. Il ne restait plus à lever qu'un 
seul obstacle, mais qui réclamait plus que tous les 
autres réunis. Car cet obstacle était un prince, 
geôlier en chef de Léon XIII. 

— Vous souvient-il, Madame la comtesse, de 
quel mystère reste enveloppée la double mort de 
l'archiduc Rodolphe, prince héritier d'Autriche- 
Hongrie, et de sa jeune épouse, trouvée râlante 
à ses côtés — Maria Wettsyera, la nièce de la prin- 
cesse Grazioli, qu'il venait d'épouser... ? Suicide, 
a-t-on dit ! Le pistolet n'était là que pour donner 
le change à l'opinion publique : la vérité c'est qu'ils 
étaient tous deux empoisonnés. Éperdument amou- 
reux, hélas ! de Maria Wettsyera, un cousin du 
grand-duc son mari, grand-duc lui-même, n'avait 
point supporté de la voir à un autre... Après cet 
abominable forfait, Jean-Salvator de Lorraine, 
fils de Marie- Antoinette, grande-duchesse de Tos- 
cane, quittait la cour de son parent, l'empereur 
François-Joseph. Se sachant découvert à Vienne, 
il allait se dénoncer au pape, l'implorer, le fléchir^ 
Il obtint le pardon. Mais sous prétexte de pénitence, 
Monaco — le cardinal Monaco La Valette — l'en- 
ferma dans le Château Saint- Ange où il gémit depuis 
trois ans. 

Le chanoine avait débité tout cela d'une voix 
à peu près égale ; il prit un temps, puis, avec un 
petit appel du pied | 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 121 

— C'est lui que Monaco a établi geôlier en chef 
de Léon XIII. 

— Eh ; quoi ! le cardinal ! s'écria la comtesse ; 
un cardinal peut-il donc être franc-maçon ? 

--- Hélas ! dit le chanoine pensivement, la Loge 
a fortement entamé l'Église. Vous pensez bien, 
Madame la comtesse, que si l'Église avait mieux 
su se défendre elle-même, rien de tout cela ne serait 
arrivé. La Loge n'a pu se saisir de la personne de 
Notre Saint-Père qu'avec la connivence de quelques 
compagnons très haut placés. 

— Mais c'est affreux ! 

— Que vous dire de plus. Madame la comtesse ? 
Jean-Salvador croyait être prisonnier de l'Église, 
quand il l'était des francs-maçons. Il ne consent 
à travailler aujourd'hui à l'élargissement de notre 
Saint-Père que si on lui permet du même coup 
de s'enfuir lui-même ; et il ne peut s'enfuir que 
très loin, dans un pays d'où l'extradition n'est pas 
possible. Il exige deux cent mille francs. 

A ces mots Valentine de Saint-Prix, qui depuis 
quelques instants reculait et laissait retomber ses 
bras, rejetant la tête en arrière, poussa un faible 
gémissement et perdit connaissance. Le chanoine 
s'élança : 

— Rassurez-vous, Madame la comtesse — il lui 
tapait dans les mains : — Qu'à cela ne tienne ! 
— il lui portait le flacon de sels aux narines : — Sur 
ces deux cent mille francs, nous en avons déjà 
cent quarante — et comme la comtesse ouvrait 
un œil : — La duchesse de Lectoure n'en a consenti 



122 LES CAVES DU VATICAN 

que cinquante ; il en reste soixante à verser. 

— Vous les aurez, murmura presque indistincte- 
ment la comtesse. 

— Comtesse, l'Église ne doutait pas de vous. 

Il se leva, très grave, presque solennel, prit un 
temps, puis : 

— Comtesse de Saint-Prix, dit-il, j'ai dans votre 
généreuse parole la confiance la plus entière ; 
mais songez aux difficultés sans nom qui vont 
accompagner, gêner, empêcher peut-être la remise 
de cette somme ; somme, j'ai dit, que vous-même 
devrez oublier de m'avoir donnée, que moi-même 
je dois être prêt à nier d'avoir touchée, pour laquelle 
il ne me sera même point permis de vous faire 
tenir un reçu... Je ne puis guère prudemment la 
recevoir que de la main à la main, de votre main 
à la mienne. Nous sommes surveillés. Ma présence 
au château peut être commentée. Sommes-nous 
jamais sûrs du domestique ? Songez à l'élection 
du comte de Baraglioul ; Il ne faut point que je 
revienne ici. 

Et comme après ces mots il restait là, planté sur 
le parquet sans plus bouger ni parler, la comtesse 
comprit : 

— Mais, Monsieur l'abbé, vous pensez bien pour- 
tant que je n'ai pas sur moi cette somme énorme. 
Et même... 

L'abbé s'impatientait légèrement ; elle n'osa 
donc pas ajouter qu'il lui faudrait sans doute 
quelque temps pour la réunir (car elle espérait bien 
n'avoir pas à débourser toute seule). Elle murmurait : 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 123 

— Comment faire ?... 

Puis comme le sourcil du chanoine menaçait de 
plus en plus : 

— J'ai bien là-haut quelques bijoux... 

— Ah ! fi, Madame ! les bijoux sont des souve- 
nirs. Me voyez- vous faisant métier de brocanteur ? 
Et pensez-vous que je veuille donner l'éveil en en 
cherchant le meilleur prix ? Je risquerais de compro- 
mettre du même coup et vous-même et notre 
entreprise. 

Sa voix grave, insensiblement se faisait âpre 
et violente. Celle de la comtesse tremblait légère- 
ment. 

— Attendez un instant, Monsieur le chanoine : 
je vais voir ce que j'ai dans mes tiroirs. 

... Elle redescendit bientôt. Sa main crispée frois- 
sait des billets bleus. 

— Heureusement, je viens de toucher des fer- 
mages. Je puis vous remettre déjà six mille cinq 
cents francs. 

Le chanoine eut un haussement d'épaules. 

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça? 
Et avec un mépris attristé, d'un geste noble, il 

écartait de lui la comtesse : 

— Non, Madame, non ; je ne prendrai pas ces 
billets. Je ne les prendrai qu'avec les autres. Les 
gens intègres exigent l'intégraHté. Quand pourrez- 
vous me remettre toute la somme ? 

— Combien de temps me laissez-vous ?... Huit 
jours... ? demanda la comtesse qui songeait à 
collecter. 



124 LES CAVES DU VATICAN 

— Comtesse de Saint-Prix, TÉglise se serait-elle 
méprise ? Huit jours ! Je ne dirai qu'un mot : 

Le pape attend. 

Puis levant les bras au ciel : 

— Quoi ! vous avez l'insigne honneur de tenir 
entre vos mains sa délivrance, et vous tardez ! 
Craignez, Madame, craignez que le Seigneur, au 
jour de votre délivrance à vous, ne fasse également 
attendre et languir votre âme insuffisante, au seuil 
du Paradis ! 

Il devenait menaçant, terrible ; puis, brusque- 
ment, porta à ses lèvres le crucifix d'un chapelet 
et s'absenta dans une rapide prière. 

— Mais le temps que j'écrive à Paris ? gémit la 
comtesse éperdue. 

— Télégraphiez ! Que votre banquier verse les 
soixante mille francs au Crédit Foncier de Paris, 
qui télégraphiera au Crédit Foncier de Pau d'avoir 
à vous verser incontinent la somme. C'est enfantin. 

— J'ai de l'argent à Pau, en dépôt, hasarda-t-elle, 

— Chez un banquier ? 

— Au Crédit Foncier, précisément. 
Alors il s'indigna tout à fait. 

— Ah ! Madame, pourquoi vous faut-il ce détour 
pour me l'apprendre ? Est-ce là l'empressement que 
vous marquez ? Que diriez-vous à présent si je 
repoussais votre concours ?... 

Puis, marchant à travers lu pièce, les mains 
croisées derrière le dos, et comme indisposé désor- 
mais contre tout ce qu'il pourrait entendre ? 



AMÊDÉE FLEURISSOIRB 125 

— Il y a là plus que de la tiédeur (et il faisait 
avec la langue de petits claquements propres à 
manifester son dégoût) et presque de la duplicité. 

— Monsieur l'abbé, je vous en supplie... 
Durant quelques instants l'abbé continua sa 

marche, les sourcils bas, inflexible. Puis enfin : 

— Vous connaissez, je le sais, l'abbé Boudin, 
avec qui je déjeune ce matin même (il tira sa montre) 
... et que je vais mettre en retard. Écrivez un chèque 
à son nom ; il touchera pour moi les soixante billets, 
qu'il pourra tout aussitôt me remettre. Quand vous 
le reverrez, dites-lui simplement que c'était « pour 
la chapelle expiatoire » ; c'est un homme discret, 
qui sait vivre et qui n'insistera pas. Eh bien ! 
qu'attendez-vous encore ? 

La comtesse, prostrée sur le canapé, se souleva, 
se traîna vers un petit secrétaire qu'elle ouvrit, 
sortit un carnet oblong, vert-olive, dont elle couvrit 
une feuille de son écriture allongée. 

— Excusez-moi de vous avoir un peu brusquée 
tout à l'heure. Madame la comtesse, dit l'abbé 
d'une voix adoucie et prenant le chèque qu'elle 
lui tendait. — Mais de tels intérêts sont en jeu ! 

Puis glissant le chèque dans une poche intérieure : 

— Il serait impie de vous remercier, n'est-ce 
pas ? fût-ce au nom de Celui entre les mains de 
qui je ne suis qu'un instrument très indigne. 

Il eut un bref sanglot qu'il étouffa dans son fou- 
lard ; mais, se ressaisissant aussitôt, avec un coup 
de talon rétif, il murmura rapidement une phrase 
dans une langue étrangère. 



126 LES CAVES DU VATICAN 

— Vous êtes Italien ? demanda la comtesse. 

— Espagnol ! La sincérité de mes sentiments le 
trahit. 

— Pas votre accent. Vraiment vous parlez le 
français avec une pureté... 

— Vous êtes trop aimable, Madame la comtesse, 
excusez-moi de vous quitter abruptement. Grâce 
à notre petite combinaison, je vais pouvoir gagner^ 
Narbonne ce soir même, où l'archevêque m'attend 
avec une grande impatience. Adieu ! 

Il avait pris les mains de la comtesse dans les 
siennes et la regardait fixement, le buste reculé : 

— Adieu, comtesse de Saint-Prix — puis un doigt 
sur ses lèvres : — Et souvenez-vous qu'un mot de 
vous peut tout perdre. 

Il n'était pas plus tôt sorti que la comtesse courait 
à son cordon de sonnette. 

— Amélie, dites à Pierre qu'il ait à tenir la calèche 
toute prête, sitôt après le déjeuner, pour aller en 
ville. Ah ! un instant encore... Que Germain en- 
fourche sa bicyclette et porte immédiatement 
à Madame Fleurissoire le mot que je vais vous 
donner. 

Et, penchée sur le secrétaire qu'elle n'avait point 
refermé, elle écrivit : 

Chère Madame^ 

Je passerai cous voir tantôt. Attendez- moi i>ers 
deux heures. J'ai quelque chose de très gra^^e à vous 



AMÊDÉE FLEURISSOIRE 121 

dire. Arrangez-^ous de manière que nous soyons 
seules. 

Elle signa, cacheta, puis tendit l'enveloppe à 
Amélie. 



II 



Madame Amédée Flem*issoire, née Péterat, sœur 
cadette de Véronique Armand- Dubois et de Mar- 
guerite de Baraglioul, répondait au nom baroque 
d'Arnica. Philibert Péterat, botaniste assez célèbre, 
sous le Second Empire, par ses malheurs conjugaux, 
avait, dès sa jeunesse, promis des noms de fleurs 
aux enfants qu'il pourrait avoir. Certains amis 
trouvèrent un peu particulier le nom de Véronique 
dont il baptisa le premier ; mais, lorsqu'au nom 
de Marguerite, il entendit insinuer qu'il en rabat- 
tait, cédait à l'opinion, rejoignait le banal, il résolut, 
brusquement rebiffé, de gratifier son troisième 
produit d'un nom si délibérément botanique qu'il 
fermerait le bec à tous les médisants. 

Peu après la naissance d'Arnica, Philibert, dont 
le caractère s'était aigri, se sépara d'avec sa femme, 
quitta la capitale et s'alla fixer à Pau. L'épouse 
s'attardait à Paris l'hiver, mais aux premiers beaux 
jours regagnait Tarbes, sa ville natale, où elle 
recevait ses deux aînées dans une vieille maison de 
famille. 

Véronique et Marguerite mî-partîssaient l'année 
entre Taibes et Pau, Quant k ia petite Arnica, 



128 LES CAVES DU VATICAN 

méconsidérée par ses sœurs et par sa mère, un 
peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, 
elle demeurait, été comme hiver, près du père. 

La plus grande joie de l'enfant était d'aller herbo- 
riser avec son père dans la campagne ; mais souvent 
le maniaque, cédant à son humeur chagrine, la 
plantait là, partait tout seul pour une énorme 
randonnée, rentrait fourbu, et sitôt après le repas, 
se fourrait au lit sans faire à sa fille l'aumône d'un 
sourire ou d'un mot. Il jouait de la flûte à ses 
heures de poésie, rabâchant insatiablement les 
mêmes airs. Le reste du temps il dessinait de minu- 
tieux portraits de fleurs. 

Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s'oc- 
cupait de la cuisine et du ménage, avait la garde 
de l'enfant ; elle lui enseigna le peu qu'elle connais- 
sait elle-même. A ce régime, Arnica savait à peine 
lire à dix ans. Le respect humain avertit enfin Phi- 
libert : Arnica entra en pension chez Madame Veuve 
Semène qui inculquait des rudiments à une dou- 
zaine de fillettes et à quelques très jeunes garçons. 

Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, 
n'avait jamais imaginé jusqu'à ce jour que son nom 
pût porter à rire. Elle eut, le jour de son entrée 
dans la pension, la brusque révélation de son 
ridicule ; le flot de moqueries la courba comme 
une algue lente ; elle rougit, pâlit, pleura ; et 
Madame Semène, en punissant d'un coup toute la 
classe pour tenue indécente, eut l'art maladroit de 
charger aussitôt d'animosité un esclaffement d'abord 
sans malveillance. - 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 129 

Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica 
restait les bras ballants au milieu de la petite classe, 
et quand Madame Semène indiqua : 

— Sur le troisième banc de gauche, Mademoiselfe 
Péterat, — la classe repartit de plus belle en dépit 
des admonestations. 

Pauvre Arnica ! la vie n'apparaissait déjà plus 
devant elle que comme une morne avenue bordée 
de quolibets et d'avanies. Madame Semène, heu- 
reusement, ne resta pas insensible à sa détresse, 
et bientôt la petite put trouver dans le giron de la 
veuve un abri. 

Volontiers Arnica s'attardait à la pension après 
les classes plutôt que de ne point trouver son père 
au foyer ; Madame Semène avait une fille, de sept 
ans plus âgée qu'Arnica, un peu bossue, mais obli- 
geante ; dans l'espoir de lui décrocher un mari. 
Madame Semène recevait le dimanche soir, et même 
organisait deux fois l'an de petites matinées domi- 
nicales, avec récitations et sauterie ; y venaient, 
par reconnaissance quelques-unes de ses anciennes 
élèves escortées de leurs parents, et par désœuvre- 
ment, quelques adolescents dépourvus et sans 
avenir. Arnica fut de toutes ces réunions ; fleur 
sans éclat, discrète, jusqu'à l'effacement, mais qui 
pourtant, ne devait pas rester, inaperçue. 

Lorsque, à quatorze ans. Arnica perdit son père, 
Madame Semène recueillit l'orpheline, que ses 
sœurs, passablement plus âgées, ne vinrent plus 
voir que rarement. C'est au cours d'une de ces 
courtes visites, pourtant, que Marguerite rencontra 

VATICAN 9 . 



130 LES CAVES DU VATICAN 

pour la première fois celui qui, deux ans plus tard, 
devait devenir son mari : Julius de Baraglioul, 
alors âgé de vingt-huit ans — en villégiature chez 
son grand-père Robert de Baraglioul qui, comme 
nous l'avons dit précédemment, était venu s'établir 
aux environs de Pau, peu après l'annexion du duché 
de Parme à la France. 

Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant 
ces demoiselles Péterat n'étaient pas absolument 
sans fortune) faisait, aux yeux éblouis d'Arnica 
sa sœur encore plus distante ; elle se doutait que 
jamais, penché sur elle, un comte, un Julius, ne 
viendrait respirer son parfum. Elle enviait sa sœur 
enfin d'avoir pu s'évader de ce nom désobligeant : 
Péterat. Le nom de Marguerite était charmant. 
Qu'il sonnait bien avec de Baraglioul? Hélas ! avec 
quel autre nom marié, celui d' -Arnica ne resterait-il 
pas ridicule ? 

Rebutée par le positif, son âme inéclose et 
froissée essayait de la poésie. Elle portait, à seize 
ans, des deux côtés de son blême visage, ces tom- 
bantes boucles que Ton nommait des « repentirs », 
et ses yeux bleus rêveurs s'étonnaient près de ses 
cheveux noirs. Sa voix sans timbre n'était point 
rude ; elle lisait des vers et s'évertuait à en écrire. 
Elle tenait pour poétique tout ce qui l'échappait 
de la vie. 

Aux soirées de Madame Semêne, deux jeunes 
gens fréquentaient, qu'une tendre amitié avait 
comme associés dès l'enfance ; l'un, déjeté sans 
Être gvand, non tant maigre qu'efflanqué, aux 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 131 

cheveux plus déteints que blonds, au nez fier, au 
regard timide : c'était Amédée Fleurissoire. L'autre, 
gras et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés 
bas, portait, par étrange habitude, la tête constam- 
ment inclinée sur l'épaule gauche, la bouche ouverte 
et la naain droite en avant tendue : j'ai dépeint 
Gaston Blafaphas. Le père d' Amédée était marbrier, 
entrepreneur de monuments funéraires et marchand 
de couronnes mortuaires ; Gaston était le fils d'un 
important pharmacien. 

(Pour étrange que cela puisse paraître, ce nom 
de Blafaphas est très répandu dans les villages 
des contreforts pyrénéens ; encore qu'écrit parfois 
de manières assez différentes. C'est ainsi que 
dans le seul bourg de Sta... où l'appelait un exa- 
men, celui qui écrit ces lignes a pu voir un 
Blaphaphas, notaire, un Balfafaz coiffeur, un Bla- 
phaface charcutier, qui, interrogés, ne se reconnais- 
saient aucune origine commune et dont chacun 
considérait avec un certain mépris le nom au 
graphisme inélégant des deux autres. — Mais ces 
remarques philologiques ne sauraient intéresser 
qu'une classe assez restreinte de lecteurs.) 

Qu'eussent été Fleurissoire et Blafaphas l'un 
sans l'autre? On a peine à l'imaginer. Dans les récréa- 
tions du lycée, on les voyait toujours ensemble; 
brimés sans cesse, se consolant, se prêtant patience, 
renfort. On les nommait les Blafajoires, Leur amitié 
semblait à chacun l'arche unique, l'oasis dans 
l'impitoyable désert de la vie. L'un ne goûtait pas 
une joie qu'il ne la voulût aussitôt partagée ; 



132 LES CAVES DU VATICAN 

ou, pour mieux dire, rien n'était joie pour Tun que 
ce qu'il goûtait avec l'autre. 

Méjdiocres élèves, malgré leur désarmante assi- 
duité, et foncièrement réfractaires à toute espèce 
de culture, les Blafafoires seraient restés toujours 
les derniers de leur classe, sans l'assistance d'Eu- 
doxe Lévichon qui, moyennant de petites rede- 
vances, corrigeait, faisait même leurs devoirs. 
Ce Lévichon était le fils cadet d'un des principaux 
bijoutiers de la ville. (Vingt ans auparavant, peu 
de temps après son mariage avec la fille unique du 
bijoutier Cohen, — au moment où, par suite de la 
prospérité de ses affaires, il quittait le bas quartier 
de la ville pour aller s'établir non loin du casino, — 
le bijoutier Albert Lévy avait jugé désirable de 
réunir et d'agglutiner les deux noms, comme il 
réunissait les deux maisons.) 

Blafaphas était endurant, mais Fleurissoire de 
complexion délicate. Aux approches de la puberté 
le faciès de Gaston s'obombra, on eût dit que la 
sève allait empoiler tout son corps ; cependant 
Tépiderme plus susceptible d'Amédée se rebiffait, 
s'enflammait, boutonnait, comme si le poil eût fait 
des façons pour sortir. Blafaphas père conseilla des 
dépuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans 
sa serviette une fiole de sirop antiscorbutique qu'il 
remettait en cachette à son ami. Ils usèrent égale- 
ment de pommades. 

Vers cette époque Amédée prit son premier 
rhume ; rhume qui malgré l'amène climat de Pau 
ne céda point de tout l'hiver, et laissa derrière lui 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 133 

une fâcheuse délicatesse du côté des bronches. 
Ce fut pour Gaston l'occasion de nouveaux soins ; 
il comblait son ami de réglisse, de pâtes au jujube, 
au lichen et de pastilles pectorales à base d'euca- 
lyptus que le père Blafaphas fabriquait lui-même, 
d'après la recette d'un vieux curé. Amédée, facile- 
ment catarrheux, dut se résigner à ne sortir jamais 
sans foulard. 

Amédée n'avait d'autre ambition que de succéder 
à son père. Gaston cependant, malgré son apparence 
indolente, ne. manquait pas d'initiative ; dès le 
lycée il s'ingéniait à de menues inventions, à vrai 
dire plutôt récréatives : une trappe-à-mouches, 
un pèse-billes, un verrou de sûreté pour son pupitre, 
qui du reste ne contenait pas plus de secrets que 
son cœur. Si innocentes que fussent les premières 
applications de son industrie, elles devaient néan- 
moins l'amener à des recherches plus sérieuses, qui 
l'occupèrent dans la suite, et dont le premier résul- 
tat fut l'invention de cette « pipe fumivore hygié- 
nique, pour fumeurs délicats de la poitrine et 
autres », qui resta longtemps exposée à la devanture 
du pharmacien. 

Amédée Fleurissoîre et Gaston Blafaphas s'épri- 
rent ensemble d'Arnica ; c'était fatal. Chose admi- 
rable, cette naissante passion, qu'aussitôt l'un à 
l'autre ils s'avouèrent, loin de les diviser, ne fit 
que resserrer leur couture. Et certes Arnica ne 
leur donna d'abord, à l'un non plus qu'à l'autre, 
de grands motifs de jalouisie. Aucun d'eux du 



134 LES CAVES DU VATICAN 

reste ne s'était déclaré ; et jamais Arnica n'eilt été 
supposer leur flamme, malgré le tremblement 
de leur voix lorsque, à ces petites soirées du di- 
manche chez Madame Seipène dont ils étaient les 
familiers, elle leur offrait le sirop, la verveine 
ou la camomille. Et tous deux, s'en retournant le 
soir, célébraient sa décence et sa grâce, s'inquié- 
taient de sa pâleur, s'enhardissaient... 

Ils convinrent de se déclarer l'un et l'autre le 
même soir, ensemble, puis de s'abandonner à son 
choix. Arnica, toute neuve devant l'amour, remercia 
le ciel dans la surprise et la simplicité de son cœur. 
Elle pria les deux soupirants de lui laisser le temps 
de réfléchir. 

A vrai dire elle ne penchait non plus vers l'un 
que vers l'autre, et ne s'intéressait à eux que parce 
qu'eux s'intéressaient à elle, alors qu'elle avait 
résigné l'espoir d'intéresser jamais personne. Six 
semaines durant, perplexe de plus en plus, elle 
s'enivra doucement des hommages de ses préten- 
dants parallèles. Et tandis que dans leurs prome- 
nades nocturnes, supputant mutuellement leiu'S 
progrès, les Blafafoires se racontaient longuement 
l'un à l'autre, sans détours, les moindres mots, 
les regards, les sourires dont elle les avait gratifiés, 
Arnica, retirée dans sa chambre, écrivait sur des 
bouts de papier qu'elle brûlait soigneusement 
ensuite à la flamme de sa bougie, et répétait inlas- 
sablement tour à tour : Arnica Blafaphas ?... Arnica 
Fleurissoire ? incapable die décider entre l'atrocité 
de ces deux noms. 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 135 

Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle 
avait choisi Fleurissoire ; Amédée ne venait-il pas 
de l'appeler Arnica, en accentuant la pénultième 
de son nom d'une manière qui lui parut italienne ? 
(inconsidérément du reste, et sans doute entraîné 
par le piano de Mademoiselle Semène qui rythmait 
l'atmosphère en ce moment), et ce nom d'Arnica, 
son propre nom, aussitôt lui était apparu riche 
d'une musique imprévue, capable lui aussi d'expri- 
mer poésie, amour... Ils étaient tous deux seuls 
dans un petit parloir à côté du salon, et si près 
Tun de l'autre que, lorsqu' Arnica défaillante laissa 
pencher sa tête lourde de reconnaissance, son front 
toucha l'épaule d' Amédée qui, très grave, prit 
alors la main d'Arnica et lui baisa le bout des 
doigts. 

Quand, au retour, Amédée annonça son bonheur 
à son ami, Gaston, contre son habitude, ne dit 
rien et, quand ils passèrent devant une lanterne, 
il parut à Fleurissoire qu'il pleurait. Si grande 
que fût la naïveté d' Amédée, pouvait-il vraiment 
supposer que son ami partageait jusqu'à ce der- 
nier point son bonheur ? ' Tout décontenancé, 
tout penaud, il prit Blafaphas dans ses bras (la 
rue était déserte) et lui jura que, pour grand que 
fût son amour, son amitié remportait de beaucoup 
encore, qu'il n'entendait pas que, par son mariage^ 
elle fût en rien diminuée et qu'enfin, plutôt que de 
sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie, iS 
était prêt à lui promettre, sur son bonheur, de DÇ 
jamais user de ses droits conjugaux. 



136 LES CAVES DU VATICAN 

Ni Blafaphas ni Fleurissoire n'étaient de tempé- 
rament bien fougueux ; pourtant Gaston, que sa 
virilité occupait un peu davantage, se tut et laissa 
promettre Amédée. 

Peu de temps après le mariage d' Amédée, Gaston 
qui, pour se consoler, s'était plongé dans le travail, 
découvrit le Carton Plastique, Cette invention, 
qui d'abord n'avait l'air de rien, eut pour premier 
résultat de revigorer l'amitié quelque peu retombée 
de Lévichon pour les Blafafoires. Eudoxe Lévi- 
chon pressentit aussitôt le parti que la statuaire 
religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matière» 
qu'il baptisa d'abord, avec un remarquable sen- 
timent des contingences : Carton- Romain i. La 
maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon fut 
fondée. 

L'affaire s'élançait avec un capital de soixante 
mille francs déclarés, sur lesquels les Blafafoires 
s'inscrivaient à eux deux modestement pour 
dix mille. Lévichon fournissait généreusement les 
cinquante autres, n'ayant point supporté que ses 
deux amis s'obérassent. Il est vrai que, sur ces 
cinquante mille francs, quarante étaient prêtés 
par Fleurissoire, prélevés sur la dot d'Arnica, 



1. Le Carton-Romain-Plastique, annonçait le catalogue, 
d'invention relativement récente, de fabrication spéciale, 
dont la maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon garde 
le secret, remplace fort avantageusement le carton-pierre, 
le papier-stuc et autres compositions analogues, dont Tusage 
n'a que trop bien établi toute la défectuosité. (Suivaient les 
descriptions des différents modèles.) 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 137 

remboursables en dix ans, avec un intérêt cumulatif 
de 4 1 /2 % — ce qui était plus qu'Arnica n'avait 
jamais espéré, et ce qui mettait la petite fortune 
d'Amédée à l'abri des grands risques que cette 
entreprise ne pouvait manquer de courir. Les Bla- 
fafoires, par contre, apportaient l'appui de leurs 
relations et de celles des Baraglioul, c'est-à-dire, 
après que le Carton- Romain eût fait ses preuves, 
la protection de maints membres influents du 
clergé ; ceux-ci (en plus de quelques importantes 
commandes) persuadèrent maintes petites paroisses 
de s'adresser à la maison F. B. L. pour répondre 
aux besoins grandissants des fidèles, l'éducation 
artistique de plus en plus perfectionnée exigeant 
des œuvres plus exquises que celles dont la fruste 
foi des ancêtres s'était jusqu'à présent contentée. 
A cet effet quelques artistes, de mérite reconnu 
par l'Église, enrôlés dans l'œuvre du Carton- 
Romain, obtinrent de voir enfin leurs œuvres 
acceptées par le jury du Salon. Laissant à Pau les 
Blafafoires, Lévichon s'établit à Paris, où comme 
il avait de l'entregent, la maison avait bientôt pris 
une extension considérable.- 

Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cher- 
chât, à travers Arnica à intéresser la maison 
Blafaphas et C^® à la secrète cause de la délivrance 
du pape, quoi de plus naturel ? et qu'elle eût con- 
fiance dans la grande piété des Fleurissoire pour 
rentrer dans une partie de son avance. Par malheur, 
les Blafafoires, en raison de la minime somme 
engagée par eux au début de l'entreprise, ne tou- 



138 LES CAVES DU VATICAN 

chaient que très peu : deux douzièmes sur les reve- 
nus avoués et absolument rien sur les autres. C'est 
ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de même 
qu'Amédée, grande pudeur à l'endroit du porte- 
monnaie. 



III 



— Chère Madame ! Qu'y a-t-il ? Votre lettre 
m'a bien fait peur. 

La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil 
qu'avançait vers elle Arnica. 

— Ah ! Madame Fleurissoire... tenez, laissez-moi 
vous appeler : chère amie... Cette peine, qui vous 
touche aussi, nous rapproche. Ah ! si vous sa- 
viez !... 

— Parlez ! parlez ! ne me laissez pas plus long- 
temps dans l'attente. 

— Mais ce que je viens d'apprendre, et que je 
vais vous dire, doit rester un secret entre nous. 

— Je n'ai jamais trahi la confiance de personne, 
dit dolemment Arnica, à qui personne encore n'avait 
jamais confié aucun secret. 

— Vous n'allez pas y croire. 

— Si ! si, gémissait Arnica. 

•— Ah ! gémissait la comtesse. Tenez, serez-vous 
assez bonne pour me préparer une tasse de n'importe 
quoi... Je sens que je m'en vais. 

— Voulez- vous de la verveine ? du tilleul ? de la 
camomille ? 



AMÊDÉE FLEURISSOIRE 139 

— N*împorte quoî... Du thé plutôt... Je refusais 
d*y croire d'abord. 

— II y a de l'eau bouillante à la cuisine. Ce sera 
l'affaire d'un instant. 

Et tandis qu'Arnica s'affairait, l'œil intéressé de 
la comtesse expertisait le salon. Il y régnait une 
modestie décourageante. Des chaises de reps vert, 
un fauteuil en velours grenat, un autre en vulgaire 
tapisserie, dans lequel elle était assise ; une table, 
une console d'acajou ; devant le foyer, un tapis 
en chenilles de laine ; sur la cheminée, des deux 
côtés d'une pendule en albâtre, sous globe deux 
grands vases d'albâtre ajourés, sous globes, pareille- 
ment ; sur la table, un album de photographies de 
famille ; sur la console, une image de Notre-Dame 
de Lourdes dans sa grotte, en carton-romain, 
modèle réduit — tout déconseillait la comtesse, 
qui sentait le cœur lui manquer. 

Après tout, c'étaient peut-être des faux pauvres, 
des avaricieux... 

Arnica revenait avec la théière, le sucre et une 
tasse sur un plateau. 

— Je vous donne beaucoup de mal. 

— Oh ! je vous en prie !... Seulement je préfère que 
ce soit avant ; parce qu'après je n'aurais plus la force. 

— Eh bien ! voilà, commença Valentine après 
qu'Arnica se fut assise : Le pape... 

— Non ! Ne me dites pas ! ne me dites pas ! 
fit aussitôt Madame Fleurissoire, étendant la main 
devant elle ; puis poussant un faible cri elle retomba 
en arrière, les yeux clos. 



140 LES CAVES DU VATICAN 

— Ma pauvre amie ! ma pauvre chère amîe, 
disait la comtesse en lui tapotant le poignet. Je 
savais bien que ce secret serait au-dessus de vos 
forces. 

Enfin Arnica ouvrit un œil et murmura tristement 

— Il est mort ? 

Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa 
dans l'oreille : 

— Emprisonné. 

La stupeur fit revenir à elle Madame Fleurissoire ; 
et Valentine commença son long récit, trébuchant 
sur les dates, s'embrouillant dans la chronologie ; 
mais le fait était là, certain, indiscutable : notre 
Saint-Père était tombé entre les mains des infi- 
dèles ; on organisait secrètement, pour le délivrer, 
une croisade ; et il fallait d'abord, pour mener à 
bien celle-ci, beaucoup d'argent. 

— Qu'est-ce que va dire Amédée ? gémissait 
Arnica consternée. 

Il ne devait rentrer que le soir, parti en prome- 
nade avec son ami Blafaphas... 

— Surtout recommandez-lui bien le secret, 
répéta Valentine plusieurs fois, en prenant congé 
d'Arnica. — Embrassons-nous, ma chère amie ; 
bon courage ! — Arnica, confuse, tendait à la com- 
tesse son front moite. — Demain je passerai savoir 
ce que vous pensez pouvoir faire. Consultez Mon- 
sieur Fleurissoire ; mais songez qu'il y va de 
l'Église !... Et c'est bien entendu : à votre mari 
seulement ! Vous me le promettez : pas un mot ; 
n'est-ce pas ? pas un mot. 



AMÉDÉE FLEURISSOIRB 141 

La comtesse de Saint-Prix avait laissé Arnica 
dans un état de dépression très voisin de la défail- 
lance. Lorsque Amédée rentra de promenade : 

— Mon ami, lui dit-elle aussitôt, je viens d'ap- 
prendre quelque chose d'excessivement triste. Le 
pauvre Saint-Père est emprisonné. 

— Pas possible! fit Amédé comme il aurait dit: 
Bah ! 

Alors Arnica, éclatant en sanglots : 

— Je savais bien, je savais bien que tu ne me 
croirais pas. 

— Mais voyons, voyons, ma chérie... reprenait 
Amédée en dépouillant le pardessus sans lequel 
il ne sortait pas volontiers, par crainte des change- 
ments brusques de température. Songes-tu ; Tout 
le monde saurait cela, si on avait touché au Saint- 
Père. Ça se lirait dans les journaux... Et qui est-ce 
qui aurait pu l'emprisonner ? 

— Valentine dit que c'est la Loge. 

Amédée regarda Arnica avec l'idée qu'elle était 
devenue folle. Il dit pourtant : 

— La Loge !... Quelle Log«î ? 

— Mais comment veux-tu que je sache ? Valen- 
tine a promis de ne pas en parler. 

— Qui est-ce qui lui a raconté tout cela ? 

— Elle m'a défendu de le dire... Un chanoine, 
qui est venu de la part d'un cardinal, avec sa 
carte... 

Arnica n'entendait rien aux affaires publiques et, 
de ce que lui avait raconté Madame de Saint-Prix, 
ne se faisait qu'une représentation confuse. Les 



142 LES CAVES DU VATICAN 

mots captwité, emprisonnement levaient devant ses 
yeux des images ténébreuses et semi-romantiques ; 
le mot croisade l'exaltait infiniment, et lorsque, 
enfin ébranlé, Amédée parla de partir, elle le vit 
soudain en cuirasse et en heaume, à cheval... Lui 
marchait à présent à grands pas à travers la pièce ; 
il disait : 

— D'abord, de l'argent, nous n'en avons pas.,. 
Et tu crois que cela me suffirait, d'en donner ! 
Tu crois, parce que je me serais privé de quelques 
billets, que je pourrais reposer tranquille ?..• 
Mais, chère amie, si ce que tu me dis est vrai, 
c'est une chose épouvantable, et qui ne nous 
permet pas de nous reposer. Epouvantable, tu 
comprends. 

— Oui, je sens bien, épouvantable... Mais tout 
de même explique-moi un peu... pourquoi ? 

— Oh ! s'il faut à présent que je t'explique !..• 
et Amédée, la sueur aux tempes, levait des bras 
découragés. 

— Non ! non, reprenait-il ; ce n'est pas de l'ar- 
gent qu'il faut donner ici ; c'est soi-même. Je 
vais consulter Blafaphas ; nous verrons ce qu'il me 
dira. 

— Valentine de Saint-Prix m'a bien fait pro- 
mettre de ne point parler de cela à personne, ha- 
sarda timidement Arnica. 

— Blafaphas n'est pas quelqu'un ; et nous lui 
recommanderons de garder cela pouE lui seul, 
strictement. 

— - Comment veux-tu partir sans qu'on le sache ? 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 143 

— On saura que je pars, mais on ne saura pas 
où je vais. Puis, se tournant vers elle, sur un ton 
pathétique, il implorait : Arnica, ma chérie— 
laisse-moi y aller. 

Elle sanglotait. A présent c'était elle qui récla- 
mait l'appui de Blafaphas. Amédée Fallait quérir, 
quand, de lui-même, l'autre s'amena,^ frappant 
à la vitre du salon d'abord, selon son habitude. 

— Voilà bien la plus curieuse histoire que j'aie 
entendue de ma vie, s'écria-t-il dès qu'on l'eut mis 
au fait. Non ! mais en vérité, qui se serait attendu 
à rien de pareil ? — Et brusquement, avant que 
Fleurissoire eût rien dit de ses intentions : — Mon 
ami, nous n'avons qu'une chose à faire : partir. 

— Tu vois, dit Amédée, c'est sa première pensée. 

— Moi, malheureusement, je suis retenu par la 
santé de mon pauvre père, fut la seconde. 

— Après tout, il vaut mieux que je sois seul, 
reprit Amédée. A deux, nous nous ferions remar- 
quer. 

— Vas-tu seulement savoir comment t'y prendre? 

Alors Amédée levait le haut du corps et les sour- 
cils avec l'air de dire : Je ferai de mon mieux, que 
veux-tu 1 Blafaphas continuait : 

— Vas-tu savoir à qui t'adresser ? Où aller ?... 
Au juste qu'est-ce que tu vas faire là-bas ? 

— D'abord reconnaître ce qui en est. 

— Car enfin, si rien de tout cela n'était vrai ? 

— Précisément, je ne peux pas rester dans le 
doute. 

Et Gaston s'écriait aussitôt i 



144 LES CAVES DU VATICAN 

— Moi non plus. 

— Mon ami, réfléchis encoi'e, essayait Arnica, 

— C'est tout réfléchi : Je pars secrètement, mais 
je pars. 

— Quand ? Tu n'as rien de prêt. 

— Dès ce soir. Que me faut-il tant ? 

— ' Mais tu n'as jamais voyagé. Tu ne vas pas 
savoir. 

— Tu verras cela, ma petite. Je vous raconterai 
mes aventures, disait-il avec un gentil petit rica- 
nement qui lui secouait la pomme d'Adam. 

- — Tu vas t'enrhumer, c'est certain. 

— Je mettrai ton foujard. 

Il s'arrêtait dans sa marche, pour soulever du 
bout de l'index le menton d'Arnica, comme on fait 
aux poupns que l'on veut amener à sourire. Gaston 
gardait une attitude réservée. Amédée s'approcha 
de lui : 

— Je compte sur toi pour consulter l'indicateur. 
Tu me diras quand j'ai un bon train pour Mar- 
seille ; avec des troisièmes. Si, si, je tiens à prendre 
des troisièmes. Enfin prépare-moi un horaire dé- 
taillé, avec les endroits où il faut que je change ; 
et les buffets ; jusqu'à la frontière ; après, je serai 
lancé, je me débrouillerai et Dieu me guidera 
jusqu'à Rome. Vous m'écrirez là-bas, poste res- 
tante. 

L'importance de sa mission lui surchauffait pérîl- 
leusement la cervelle. Après que Gaston fut reparti 
il arpentait toujours la pièce ; il murmurait : 

— Qu'à moi soit réservé cela ! plein d'une admi- 



AMÉDÉE FLEURISSOÏRE 145 

ration et d'une reconnaissance attendrie : il avait 
donc enfin sa raison d'être. Ah ! par pitié, Madame, 
ne le retenez pas ! Il est si peu d'êtres sur terre qui 
savent trouver leur emploi. 

Tout ce qu'obtint Arnica c'est qu'il passât 
encore cette nuit auprès d'elle, Gaston ayant d'il- 
leurs marqué sur l'horaire, qu'il apporta dans la 
soirée, le train de 8 heures du matin comme le 
plus pratique. 

Ce matin-là, il pleuvait dru. Amédée ne consentit 
point à ce qu'Arnica ni Gaston l'accompagnassent 
à la gare. Et personne n'eut un regard d'adieu pour 
le cocasse voyageur aux yeux d'alose, au col caché 
par un foulard grenat, qui tenait à la main droite 
une valise de toile grise où sa carte de visite était 
clouée, à la main gauche un vieux riflard, sur le 
bras un châle à carreaux verts et bruns — qu'em- 
porta le train vers Marseille. 



IV 



Vers cette époque, un important congrès de 
sociologie rappelait à Rome le comte Julius de 
Baraglioul. Il n'était peut-être pas spécialement 
convoqué (ayant sur les questions sociales plutôt 
des convictions que des compétences), mais il se 
réjouissait de cette occasion d'entrer en rapport 
avec quelques illustres sommités. Et comme Milan 
se trouvait tout naturellement sur sa route, Milan, 

VATICAN 10 



146 LES CAVES DU VATICAN 

où, comme l'on sait, sur les conseils du Père An- 
selme, les Armand- Dubois étaient allés demeurer, 
il en profiterait, pour revoir un peu son beau-frère. 

Le jour même que Fleurissoire quittait Pau, 
Julius sonnait à la porte d'Anthime. 

On l'introduisit dans un misérable appartement 
de trois pièces — si l'on peut compter pour une 
pièce l'obscure soupente où Véronique faisait elle- 
même cuire quelques légumes, ordinaire de leurs 
repas. Un hideux réflecteur de métal renvoyait 
blafard le jour étroit d'une courette ; Julius, gar- 
dant à la main son chapeau plutôt que de le poser 
sur la douteuse toile cirée qui recouvrait une table 
ovale, et restant debout par horreur de la moles- 
quine saisi le bras d'Anthime et s'écria : 

— Vous ne pouvez rester ici, mon pauvre ami. 

— De quoi me plaignez-vous ? dit Anthime. 
Au bruit des voix Véronique était accourue : 

— Croiriez-vous, mon cher Julius, qu'il ne 
trouve rien d'autre à dire, devant les passe-droits 
et les abus de confiance dont vous nous voyez 
victimes. 

— Qui vous a fait partir pour Milan ? 

— Le père Anselme ; de toute façon nous ne 
pouvions garder l'appartement in Lucina. 

— Qu'en avions-nous besoin ? dit Anthime. 

— Là n'est point la question. Le père Anselme 
vous promettait compensation. A-t-il connu votre 
misère ? 

— Il feint de l'ignorer, dit Véronique. 

— Il faut vous plaindre à l'Evêque de Tarbes* 



AMÉDÉE FLEURISSOIRE 147 

-— C'est ce qu'Anthime a fait. 

— Qu a-t-il dit ? 

— C'est un excellent homme ; il m*a vivement 
encouragé dans ma foi. 

— Mais depuis que vous êtes ici, n'en avez-vous 
appelé à personne ? 

— J'ai failli voir le cardinal Pazzi qui m'avait 
marqué de l'attention, et à qui j'avais récemment 
écrit ; il a bien passé par Milan, mais il m'a fait dire 
par son valet... 

• — Qu'une crise de goutte regrettait de le tenir 
à la chambre, interrompit Véronique. 

- — Mais c'est abominable ! Il faut en aviser 
Rampolla, s'écria Julius. 

— L'aviser de quoi, cher ami ? il est de fait 
que je suis un peu dénué ; mais qu'avons-nous 
besoin davantage ? J'errais, du temps de ma pros- 
périté ; j'étais pécheur ; j'étais malade. A présent, 
me voici guéri. Jadis vous aviez beau jeu de me 
plaindre. Vous le savez, pourtant : les faux biens 
détournent de Dieu. 

— Mais enfin ces faux biens vous sont dus. Je 
consens que l'Eglise vous enseigne à les mépriser, 
mais non point qu'elle vous en frustre. 

— Voilà parler, dit Véronique. Avec quel soula- 
gement je vous écoute, Julius. Ses résignations, 
à lui, me font bouillir ; pas moyen de l'amener à se 
défendre ; il s'est laissé plumer comme un oison, 
disant merci à tous ceux qui voulaient bien pren- 
dre, et prenaient au nom du Seigneur. 

-^ Véronique, il m'est pénible de t'entendre 



148 LES CAVES DU VATICAN 

parler ainsi ; tout ce qu'on fait au nom du Seigneur 
est bien fait. 

— Si vous trouvez plaisant d'être jobard... 

— Dans jobard il y a Job, mon ami. 
Alors Véronique, se tournant vers Julius : 

— Vous l'entendez ? Eh bien ! il est pareil à 
cela tous les jours ; il n'a plus en bouche que des 
capucinades ; et quand j'ai bien trimé, faisant 
marché, cuisine et ménage. Monsieur cite son 
Évangile, trouve que je m'agite pour bien des 
choses et me conseille de regarder les lys des 
champs. 

— Je t'aide de mon mieux, mon amie, reprit 
Anthime, d'une voix séraphique ; je t'ai maintes 
fois proposé, puisque je suis ingambe à présent, 
d'aller au marché ou de faire le ménage à ta place. 

— Ce n'est point là affaire aux pantalons. Con- 
tente-toi d'écrire tes homélies, et tâche seulement 
à te les faire payer un peu plus. Puis sur un ton 
toujours plus irrité (elle naguère si souriante !) : 
— • Si ce n'est pas une honte ! quand on songe à ce 
qu'il gagnait à la Dépêche avec ses articles impies : 
Et les quelques rotins que lui verse aujourd'hui 
le Pèlerin pour ses prônes, il trouve encore moyen 
d'en laisser les trois quarts aux pauvres. 

— Alors c'est un saint tout à fait !... s'écriait 
Julius consterné. 

— Ah ! ce qu'il m'agace avec sa sainteté !... 
Tenez : savez- vous ce que' c'est que ça ? — et elle 
allait dans un coin sombre de la pièce, quérir une 
cage à poulets : — Ce sont deux rats auxquels 



AMÉDÊE FLEURISSOIRE 149 

Monsieur le savant a crevé les yeux, dans le temps. 

— Hélas ! Véronique, pourquoi revenez- vous 
là-dessus ? Vous les nourrissiez bien, du temps que 
j'expérimentais sur eux ; et je vous le reprochais 
alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j'avais, 
par vaine curiosité scientifique, aveuglé ces pauvres 
animaux j'en ai chargo à présent ; ce n'est que 
naturel. 

— Je voudrais bien que l'Église trouvât égale- 
ment naturel de faire pour vous ce que vous faites 
pour ces rats, après vous avoir aveuglé tout de 
même. 

— Aveuglé, dites-vous ! Est-ce vous qui parlez 
ainsi ? Illuminé, mon frère ; illuminé. 

— Je vous parle du positif. L'état dans lequel on 
vous abandonne est pour moi chose inadmissible. 
L'Église a pris des engagements envers vous ; il 
est de nécessité qu'elle les tienne ; pour son hon- 
neur, et pour notre foi. — Puis se tournant vers 
Véronique : - — Si vous n'avez rien obtenu, adres- 
sez-vous plus haut encore, toujours plus haut. 
Que parlais-je de Rampolla ? C'est au pape lui- 
même à présent que je veux porter une supplique ; 
au pape qui n'ignore pas votre conversion. Un tel 
déni de justice mérite qu'il en soit instruit. Dès 
demain je retourne à Rome. 

— Vous nous resterez bien à dîner, hasarda 
craintivement Véronique. 

— Excusez-moi ; je n'ai pas l'estomac très 
solide (et Julius, dont les ongles étaient soignés, 
remarquait les gros doigts courts, carrés du bout, 



150 LES CAVES DU VATICAN 

d' Anthime) ; à mon retour de Rome, je vous verrai 
plus longuement, et je vous entretiendrai, cher 
Anthime, du nouveau livre que je prépare. 

— J'ai relu es jours derniers VAir des Cimes et 
trouvé ça meilleur qu'il ne m'avait paru d'abord. 

— Tant pis pour vous ! C'est un livre manqué ; 
je vous expliquerai pourquoi quand vous serez en 
état de m' entendre et d'apprécier les étranges 
préoccupations qui m'habitent. J'ai trop à dire. 
Motus pour aujourd'hui. 

II quitta les Armand- Dubois leur ayant souhaité 
bon espoir. 



LIVRE QUATRIÈME ^^.^ 

LE MILLE-PATTES ^'" 



« Et je ne puis approuver que ceux 
qui cherchent en gémissant. » 

Pascal, 3421. 



Amédée Fleurîssoire avait quitté Pau avec cinq 
cents francs dans sa poche, qui certainement 
devaient suffire à son voyage, malgré les faux frais 
où l'entraînerait sans doute la malignité de la 
Loge. Puis, si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait 
contraint de prolonger davantage son séjour, il 
ferait appel à Blafaphas qui tenait à sa disposition 
une petite réserve. 

Personne à Pau ne devant savoir où il allait, il 
n'avait pris billet que pour Marseille. De Marseille 
à Rome le billet de troisième ne coûtait que trente 



152 LES CAVES DU VATICAN 

huit francs quarante et lui laissait la faculté de 
s'arrêter en cours de route ; ce dont il pensait 
profiter pour satisfaire, non point à la curiosité 
des lieux étranges qu'il n*avait jamais eue vive, 
mais à son besoin de sommeil qu'il avait extraor- 
dinairement exigeant. C'est-à-dire qu'il redoutait 
par-dessus tout l'insomnie ; et, comme il importait 
à l'Église qu'il arrivât à Rome bien gaillard, il ne 
regarderait pas à la remise de deux jours, à quelques 
frais d'hôtel en sus... Qu'était-ce que cela auprès 
d'une nuit en wagon, blanche à n'en pas douter, 
et malsaine particulièrement à cause des exhalai- 
sons des autres voyageurs ; puis, si l'un d'eux 
désireux de renouvelair l'air, s'avisait d'ouvrir une 
fenêtre, alors c'était le rhume assuré... Il coucherait 
donc une première nuit à Marseille, une seconde à 
Gênes, dans quelqu'un de ces hôtels point fastueux 
mais confortables, comme on en trouve facilement 
dans le voisinage des gares ; et n'arriverait à Rome 
que le surlendemain soir. 

Au demeurant il s'amusait de ce voyagé, et de le 
faire seul, enfin ; à quarante-sept ans, n'ayant 
encore jamais vécu que sous tutelle, escorté par- 
tout par sa femme ou par son ami Blafaphas. Calé 
dans son coin de wagon, il souriait avec un air de 
chèvre, du bout des dents, souhaitant bénigne 
aventure. Tout alla bien jusqu'à Marseille. 

Le second jour il fit un faux départ. Tout absorbé 
dans la lecture de Bœdeker de l'Italie Centrale qu'il 
venait d'acheter, il se trompa de train et fila droit 
sur Lyon, ne s'en aperçut qu'à Arles, au moment 



LE MILLE-PATTES 153 

où le train repartait, et dut poursuivre jusqu'à 
Tarascon ; il dut redéfaire la route ; puis prit un 
train du soir qui le porta jusqu'à Toulon, plutôt 
que de coucher une nouvelle nuit à Marseille où les 
punaises l'avaient gêné. 

La chambre n'avait pourtant pas mauvais 
aspect, qui donnait sur la Cannebière ; ni le lit, 
ma foi ! dans lequel il s'était étendu en confiance 
après avoir plié ses vêtements, fait ses comptes et 
ses prières. Il tombait de sommeil et s'était endormi 
aussitôt. 

Les punaises ont des mœurs particulières ; elles 
attendent que la bougie soit soufflée, et, sitôt dans 
le noir, s'élancent. Elles ne se dirigent pas au 
hasard ; vont droit au cou, qu'elles prédilection- 
nent ; s'adressent parfois aux poignets ; quelques 
rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pour- 
quoi elles infusent sous la peau du dormeur une 
subtile huile urticante dont la virulence à la 
moindre friction s'exaspère... 

La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était 
si vive qu'il ralluma sa bougie et courut au miroir 
contempler, sous le maxillaire inférieur, une rou- 
geur confuse semée d'indistincts petits points 
blancs ; mais la camoufle éclairait mal ; la glace 
était de tain sali, son regard brouillé de sommeil... 
Il se recoucha, frottant toujours ; éteignit de nou- 
veau ; ralluma cinq minutes après, la cuisson deve- 
nant intolérable ; bondit à sa toilette, mouilla dans 
le broc son mouchoir et l'appliqua sur la zone 



154 LES CAVES DU VATICAN 

enflammée ; celle-ci, toujours plus étendue, attei- 
gnait à présent la clavicule. Amédée crut qu'il 
tombait malade et pria ; puis éteignit encore. Le 
répit apporté par la fraîcheur de la compresse 
fut de courte durée pour laisser le patient se 
rendormir ; à présent se joignait à l'atrocité de 
l'urticaire la gêne d'un col de chemise trempé ; 
qu'il trempait aussi de ses larmes. Et tout à coup 
il sursauta d'horreur : des punaises ! ce sont des 
punaises !... Il s'étonna de n'y avoir pas pensé plus 
tôt ; mais il ne connaissait l'insecte que de nom, 
et comment aurait-il assimilé l'effet d'une morsure 
précise à cette brûlure indéfinie ? Il jaillit hors du 
lit ; pour la troisième fois ralluma la bougie. 

Théorique et nerveux, il se faisait, comme beau- 
coup de gens, des idées fausses sur les punaises, et, 
glacé de dégoût, commença par les chercher sur 
lui ; n'en vit mie ; pensa s'être trompé ; déjà se 
recroyait malade. Rien sur les draps non plus ; 
mais, avant de se recoucher, l'idée lui vint pourtant 
de soulever son traversin. Il aperçut alors trois 
minuscules pastilles noirâtres, qui prestement se 
muchèrent dans un repli de drap. C'étaient elles ! 

Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit 
le pli, en surprit cinq que, par dégoût, n'osant 
escarbouiller contre son ongle, il précipita dans son 
pot de chambre et compissa. Quelques instant il 
les regarda se débattre, content, féroce, et du coup 
se sentit un peu soulagé. Se recoucha ; souffla. 

Les démangeaisons presque aussitôt redoublè- 
rent ; de nouvelles, sur la nuque, à présent, Exas- 



LE MILLE-PATTES 155 

péré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa che- 
mise pour en examiner le col à loisir. Enfin il 
distingua, au ras de la couture, courir, d'impercep- 
tibles points rouge-clair, qu'il écrasa contre la 
toile, où ils firent une marque de sang; les sales bêtes, 
si petites, il avait peine à croire que ce fussent déjà 
des punaises ; mais, peu après, soulevant de nouveau 
son traversin, il en dénicha une énorme : leur mère 
assurément ; alors encouragé, excité, amusé pres- 
que, il enleva le traversin, défit ses draps, et com- 
mença de fouiller avec méthode. A présent il se 
figurait partout en voir ; mais somme toute n'en 
prit que quatre ; se recoucha et put goûter une 
heure de calme. 

Puis les brûlures recommencèrent. Il partit à la 
chasse une fois encore ; puis enfin, excédé, se laissa 
faire et remarqua que la cuisson, s'il n'y touchait 
pas, se calmait somme toute assez vite. A l'aube 
les dernières, repues, le laissèrent. Il dormait d'un 
sommeil profond quand le garçon vint le réveiller 
pour son train. 

A Toulon ce furent les puces. 

Sans doute les avait-il récoltées en wagon. Toute 
la nuit il se gratta, tourna et retourna sans dormir. 
Il les sentait qui lui couraient le long des jambes, 
lui chatouillaient les reins, l'enfiévraient. Comme 
il était de peau délicate, d'exubérants boutons se 
soulevaient sous leurs morsures, qu'il enflammait en 
se grattant comme à plaisir. Il ralluma plusieurs 
fois sa bougie ; il se relevait, enlevait sa chemisci 



156 LES CAVES DU VATICAN 

la remettait, sans avoir pu en tuer une ; à peine 
les apercevait-il un instant : elles échappaient à sa 
prise, et, même s'il parvenait à les saisir, lorsqu'il 
les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se 
regonflaient à l'instant même, repartaient sitôt 
sauves et bondissaient comme devant. Il en venait 
à regretter les punaises. Il enrageait, et dans l'éner- 
vement de ce pourchas inutile acheva de compro- 
mettre son sommeil. 

Et toute, la journée du lendemain ses boutons 
de la nuit le démangèrent, tandis que des chatouil- 
lements neufs l'avertissaient qu'il était toujours 
fréquenté. L'excessive chaleur augmentait consi- 
dérablement son malaise. Le wagon regorgeait 
d'ouvriers qui buvaient, fumaient, crachaient, 
rotaient, et mangeaient un cervelas d'une senteur 
tellement forte que Fleurissoire, à plus d'un coup, 
pensa vomir. Il n'osa cependant quitter ce com- 
partiment qu'à la frontière, de crainte que les 
ouvriers, le voyant monter dans un autre, n'allas- 
sent supposer qu'ils le gênaient ; dans le compar- 
timent où ensuite il monta, une volumineuse nour- 
rice changeait les couches de son poupon. Il tâcha 
néanmoins de dormir ; mais il était alors gêné par 
son chapeau. C'était un de ces chapeaux plats, 
de paille blanche à ruban noir, de l'espèce de ceux 
qu'on appelle communément : canotiers. Quand 
Fleurissoire le laissait dans sa position ordinaire, 
le bord rigide écartait sa tête de la cloison ; si, pour 
s'appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison 
le précipitait en avant ; lorsque, au contraire, il 



LE MILLE-PATTES 157 

réprimait le chapeau en arrière, le bord se coinçait 
alors entre la cloison et sa nuque et le canotier 
au-dessus de son front se levait comme une sou- 
pape. Il prit le parti de l'enlever complètement 
et de se couvrir le chef de son foulard que, par 
crainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. 
Du moins il s'était précautionné pour la nuit : 
il avait acheté à Toulon, le matin, une boîte de 
poudre insecticide et, dût-il payer cher, pensait-il, 
il n'hésiterait pas, ce soir-là, à descendre dans un 
des meilleurs hôtels ; car si cette nuit il ne dormait 
pas davantage, dans quel état de misère physiolo- 
gique arriverait-il à Rome ? à la merci du moindre 
franc-maçon. 

Devant la gare de Gênes stationnaient les omnibus 
des principaux hôtels ; il alla droit à l'un des plus 
cossus, sans se laisser intimider par la morgue 
du laquais qui s'empara de sa piteuse valise ; 
mais Amédée ne s'en voulait point séparer ; il 
refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, 
exigea qu'on la mît, là, près de lui, sur le coussin 
de la banquette. Dans le vestibule de l'hôtel le 
portier en parlant français le mit à l'aise ; alors il se 
lança et, non content de demander « une très 
bonne chambre », s'enquit des prix de celles qu'on 
lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, 
à ne rien trouver à sa convenance. 

La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se 
décida, après en avoir visité plusieurs, était vaste, 
propre, élégante, sans excès ; le lit avançait dans 
la pièce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, 



158 LES CAVES DU VATICAN 

à qui le pyrèthre eût fait injure. Dans une sorte 
d'armoire énorme, la toilette était dissimulée. 
Deux larges fenêtres ouvraient sur un jardin ; 
Amédée, penché vers la nuit, contempla d'indis- 
tincts et sombres feuillages, longuement, laissant 
l'air tiède lentement calmer sa fièvre et le per- 
suader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile 
de tulle retombait en brouillard exactement de 
trois côtés ; de petits cordonnets, semblables aux 
ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une 
courbe gracieuse. Fleurissoire reconnut là ce qu'on 
appelle : moustiquaire — dont il avait toujours 
dédaigné d'user. 

Après s'être lavé, il s'étendit avec délices dans 
les draps frais. Il laissait la fenêtre ouverte ; non 
toute grande assurément, par crainte du rhume 
et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu 
de manière que ne lui parvinssent pas directement 
les effluves ; fît ses comptes et ses prières, puis 
éteignit. (L'éclairage était électrique, qu'on arrê- 
tait en chavirant la chevillette d'un interrupteur 
de courant.) 

Fleurissoire allait s*endormir lorsqu*un mince 
chantonnement vint lui remémorer cette précau- 
tion, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la fenêtre 
qu'après avoir éteint ; car la lumière attire les 
moustiques. Il lui souvint aussi d'avoir lu quelque 
part des remercîments au bon Dieu pour avoir 
doué l'insecte volatile d'une petite musique parti- 
culière, propre à avertir le dormeur à l'instant 



LE MILLE-PATTES 159 

qu'il allait être piqué. Puis, il fit retomber tout 
autour de lui la mousseline infianchissable. « Com- 
bien cela ne vaut-il pas mieux, après tout, pensait-il 
en s'assoupissant, que ces petits cônes en feutre 
d'herbe sèche, que, sous le nom baroque de fidibus^ 
débite le père Blafaphas ; on les allume sur une 
soucoupe de métal ; ils se consument en répan- 
dant une grande abondance de fumée narcotique ; 
mais devant que d'engourdir les moustiques, ils 
asphyxient à demi le dormeur. Fidibus ! quel drôle 
de nom ! Fidibus,.. » Il s'endormait déjà quand, 
soudain, à l'aile gauche du nez, une vive piqûre. 
Il y porta la main ; et tandis qu'il palpait doucement 
le cuisant soulèvement de sa chair : piqûre au 
poignet. Puis, contre son oreille un zézaiement 
narquois... Horreur ! il avait enfermé l'ennemi dans 
la place 1 U atteignit la chevillette et rétablit le 
courant. 

Oui ! le moustique était là, posé, tout en haut 
de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le 
distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé 
sur quatre pieds et portant rejeté en arrière 
la dernière paire de pattes, longue et comme bou- 
clée ; l'insolent ! Amédée se dressa debout sur 
son lit. Mais comment écraser l'insecte contre 
un tissu fuyant, vaporeux ?... N'importe ! il donna 
du plat de la main, si fort, si vite, qu'il crut avoir 
crevé la moustiquaire, A coup sûr le moustique 
y était; il chercha des yeux le cadavre; ne vit 
rien ; mais sentit une nouvelle piqûre au jarret. 

Alors, pour protéger du moins le plus possible 



160 LES CAVES DU VATICAN 

de sa personne, il rentra dans son lit ; puis resta 
peut-être un quart d'heure, hébété, n'osant plus 
éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni 
n'entendant plus d'ennemi, éteignit. Et tout de 
suite la musique recommença. 

Alors il ressortit un bras, gardant la main près 
du visage, et, par instants, quand il en croyait 
sentir un, bien posé, sur son front ou sa joue, 
appliquait une vaste claque. Mais, sitôt après, 
il entendait de nouveau l'insecte chanter. 

Après quoi il eut l'idée de se couvrir la tête de 
son foulard, ce qui gêna considérablement sa 
volupté respiratoire, et ne l'empêcha pas d'être 
piqué au menton. 

Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi ; 
du moins Amédée, vaincu par le sommeil, cessa-t-il 
de l'entendre ; il avait enlevé le foulard et dormait 
d'un sommeil enfiévré ; il se grattait tout en dor- 
mant. Le lendemain matin son nez, qu'il avait 
naturellement aquilin, ressemblait à un nez 
d'ivrogne ; le bouton du jarret bourgeonnait comme 
un clou et celui du menton avait pris un aspect 
volcanique — qu'il recommanda à la sollicitude 
du barbier lorsque, avant de quitter Gênes, il se 
fit raser, pour arriver décent à Rome. 



Il 



A Rome, comme il lanternait devant la gare, sa 
valise à la main, si fatigué, si désorienté, si per- 



LE MILLE-PATTËS I6l 

plexe qu'il ne se décldaît à rien et ne se sentait 
plus de force que pour repousser les avances des 
portiers d'hôtels, Fleurissoire eut la fortune de 
rencontrer un facchino qui parlait français. Bap- 
tistin était un jeune natif de Marseille, presque 
glabre encore, à l'œil vif, qui, reconnaissant en 
Fleurissoire un pays, s'offrit à le guider et à lui 
porter sa valise. 

Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait 
potassé son Bœdeker. Une sorte d'instinct, de 
pressentiment, d'avertissement intérieur, détourna 
presque aussitôt du Vatican sa pieuse sollicitude, 
pour la concentrer sur le Château Saint-Ange, 
l'ancien Mausolée d'Adrien, cette geôle célèbre qui, 
dans de secrets cachots, avait jadis abrité maints 
prisonniers illustres, et qu'un corridor souterrain 
relie, paraît-il, au Vatican. 

Il contemplait le plan. — « C'est là qu'il faut 
trouver à se loger », avait-il décidé, posant l'index 
sur le quai di Tordinona, en face du Château Saint- 
Ange. Et, par une conjoncture providentielle, c'est 
aussi là que se proposait de l'entraîner Baptistin ; 
non sur le quai précisément, qui n'est à proprement 
parler qu'une chaussée, mais tout auprès : via dei 
Vecchierelli, c'est-à-dire : des petits vieillards, la 
troisième rue, en partant du ponte Umberto, qui 
vient buter sur le remblai ; il connaissait une maison 
tranquille (des fenêtres du troisième, en se penchant 
un peu, on aperçoit le Mausolée), où des dames très 
complaisantes parlent toutes les langues, et une 
en particulier le français. 

VATICAN 11 



162 LES CAVES DU VATICAN 

— Si Monsieur est fatigué on peut prendre une 
voiture ; c'est loin... Oui, l'air est plus frais ce soir ; 
il a plu ; un peu de marche après le long trajet 
fait du bien... Non, la valise n'est pas trop lourde ; 
je la porterai bien jusque-là... Pour la première 
fois à Rome ! Monsieur vient de Toulouse peut- 
être ?... Non ; de Pau. J'aurais dû reconnaître 
l'accent. 

Ainsi causant ils cheminaient. Ils prirent la via 
Viminale ; puis la via Agostino Depretis, qui joint 
le Viminale au Pincio ; puis, par la via Nazionale, 
ils gagnèrent le Corso, qu'ils traversèrent ; à partir 
de quoi ils progressèrent à travers un labjTinthe 
de ruelles sans nom. La valise n'était pas si lourde 
qu'elle ne permît au facchino un pas très allongé 
que Fleurissoire n'emboîtait qu'à grand'peine. Il 
trottinait derrière Baptistin, recru de fatigue et 
fondu de chaleur. 

— Nous y voici, dit enfin Baptistin, alors que 
l'autre allait demander grâce. 

La rue, ou plutôt : la ruelle des Vecchierelli, était 
étroite et ténébreuse, au point que Fleurissoire 
hésitait à s'y engager. Baptistin cependant était 
entré dans la seconde maison de droite, dont la 
porte ouvrait à quelques mètres du coin du quai; 
au même instant Fleurissoire vit un bersagliere 
en sortir ; l'uniforme élégant, qu'il avait déjà 
remarqué à la frontière, le rassura ; car il avait 
confiance dans l'armée. Il avança de quelques pas. 
Une dame parut sur le seuil, la patronne de l'au- 
berge apparemment, qui lui sourit d'un air affable. 



LE MILLE-PATTES 163 

Elle portait un tablier de satin noir, des bracelets, 
un ruban de taffetas céruléen autour du cou ; 
ses cheveux noir de jais, ramenés en édifice sur le 
sommet de la tête, pesaient sur un énorme peigne 
d'écaillé. 

— Ta valise est montée au troisième, dit-elle 
à Amédée, qui dans le tutoiement surprit une 
coutume italienne, ou la connaissance insuffisante 
du français. 

— Grazia ! répondit-il en souriant à son tour. 
Grazia ! C'était : merci, le seul mot italien qu'il 
sût dire et qu'il jugeait poli de mettre au féminin 
quand il remerciait une dame* 

Il monta, reprenant haleine et courage à chaque 
palier, car il était rendu et l'escalier sordide tra- 
vaillait à le désespérer. Les paliers se succédaient 
toutes les dix marches, l'escalier hésitant, biaisant, 
s*y reprenant à trois fois avant de parvenir à 
l'étage. Au plafond du premier palier, faisant face 
â l'entrée, une cage à serin était suspendue que l'on 
pouvait voir de la rue. Sur le second palier un chat 
rogneux avait traîné un peu de merluche qu'il 
s'apprêtait à déglutir. Sur le troisième palier don- 
naient les cabinets d'aisance, dont la porte grande 
ouverte laissait voir, à côté du siège, un vase haut 
de forme en terre jaune, du calice duquel sortait 
le manche d'un petit balai ; sur ce palier Amédée 
ne s'arrêta point. 

Au premier étage, un quinquet à la gazoline 
fumait à côté d'une large porte vitrée sur laquelle, 
en caractères dépolis, le mot Salone était inscrit ; 



164 LES CAVES DU VATICAN 

mais la pièce était sombre : à travers le verre, 
Amédée ne distinguait qu'à peine, sur le mur 
qui lui faisait face, une glace au cadre doré. 

Il atteignait le septième palier, lorsqu'un nou- 
veau militaire, un artilleur cette fois, sorti d'une 
des chambres du second, le heurta, descendant 
très vite, qui passa, bredouillant en riant quelque 
excuse italienne, après l'avoir remis en équilibre ; 
car Fleurissoire paraissait ivre et, de fatigue, ne 
tenait plus qu'à peine debout. Rassuré par le premier 
uniforme, il fut plutôt inquiété par le second. 

— Ces militaires vont faire bien du train, pensa- 
t-il. Heureusement que ma chambre est au troi- 
sième ; j'aime mieux les avoir au-dessous. 

Il n'avait pas plus tôt dépassé le second étage 
qu'une femme an peignoir béant, aux cheveux 
défaits, accourue du fond du couloir, le héla. 

— Elle me prend pour quelqu'autre, se dit-il, 
et il se pressa de monter en détournant les yeux 
pour ne point la gêner d'avoir été surprise peu 
vêtue. 

Au troisième étage il arriva tout essoufflé et 
retrouva Baptistin ; celui-ci parlait italien avec 
une femme d'âge indécis, qui lui rappela extraor- 
dinairement, mais en moins gras, la cuisinière des 
Blafaphas. 

— Votre valise est au n^ seize, la troisième porte. 
Faites attention, en passant, au seau qui est dans le 
couloir. 

— Je l'ai mis dehors parce qu'il fuyait, expliqua 
la femme, en français. \ 



LE MILLE-PATTES 165 

La porte du seize était ouverte ; sur une table, 
une bougie allumée éclairait la chambre et jetait 
un peu de clarté dans le corridor où, devant la 
porte du quinze, autour d'un seau de toilette en 
métal, luisait sur le dallage une flaque, que Fleu- 
rissoire enjamba. Une odeur acre en émanait. 
La valise était là, en évidence, sur une chaise. Sitôt 
dans l'atmosphère étouffée de la chambre, Amédée 
sentit la tête lui tourner, et, jetant sur le lit son 
parapluie, son châle et son chapeau, se laissa tomber 
dans un fauteuil. Son front ruisselait ; il crut qu'il 
allait se trouver mal. 

— C'est Madame Carola, qui cause le français, 
dit Baptistin. 

Tous v^eux étaient entrés dans' la chambre. 

— Ouvrez un peu la fenêtre, soupira Fleurissoire, 
incapable de se lever. 

— Oh ! ce qu'il a chaud ! disait M^® Carola 
en épongeant le visage blême et suant avec un 
petit mouchoir parfumé qu'elle sortit de son cor- 
sage. 

— On va le pousser près de la croisée. 

Et soulevant à eux deux le fauteuil dans lequel 
Amédée balancé, aux trois quarts évanoui, se lais- 
sait faire, ils le mirent à même de respirer, au lieu 
des relents du couloir, les puanteurs variées de la 
rue. La fraîcheur cependant le ranima. Fouillant 
dans son gousset il en sortit le tortillon de cinq lires 
qu'il avait préparé pour Baptistin : 

— Je vous remercie bien. A présent laissez-moi. 
Le f acchino sortit. 



166 LES CAVES DU VATICAN 

— Tu n'aurais pas dû lui donner tant, dit Carola. 

Amédée acceptait le tutoiement pour une cou- 
tume italienne ; il ne songeait plus à présent qu'à 
se coucher ; mais Carola ne semblait point prête 
à partir; alors, emporté par la politesse, il causa* 

— Vous parlez français aussi bien qu'une Fran- 
çaise. 

— C'est pas étonnant ; je suis de Paris. Et vous ? 

— Moi je suis du Midi. 

— J'avais deviné ça. En vous voyant, je me 
disais : ce Monsieur doit être de la province. C'est 
la première fois que vous venez en Italie ? 

— La première. 

— Vous venez pour affaires. 

— Oui. 

— C'est beau, Rome. Il y a beaucoup à voir. 

— Oui... Mais ce soir je suis un peu fatigué, 
hasardait-il ; et, comme pour s'excuser ; — Je 
voyage depuis trois jours. 

— C'est long pour venir ici. 

— Et je n'ai pas dormi depuis trois nuits. 

A ces mots MP-^ Carola, avec cette subite fami- 
liarité italienne qui ne laissait pas d'interloquer 
encore Fleurissoire, lui pinçant le menton ; 

— Polisson ! fit-elle. 

Ce geste ramena quelque peu de sang au visage 
d' Amédée qui, soucieux d'écarter aussitôt l'insinua- 
tion désobligeante, parla puces, punaises, mous- 
tiques, longuement. 

— Ici tu n'auras rien de tout cela» Tu vois comme 
c'est propre* 



LE MILLE-PATTES 167 

— Ouï ; j'espère que je vais bien dormir. 

Mais elle ne partait toujours pas. Il se souleva 
péniblement du fauteuil, porta la main aux pre- 
miers boutons de son gilet, en hasardant : 

— Je crois que je vais me coucher. 

Mme Carola comprit la gêne de Fleurissoire : 

— Tu veux que je te laisse un peu, je vois, dit- 
elle avec tact. 

Aussitôt qu'elle fut sortie, Fleurissoire donna un 
tour de clef à la porte, sortit sa chemise de nuit 
de sa valise et se mit au lit. Mais apparemment 
le pêne de la serrure ne mordait pas, car il n'avait 
pas encore soufflé sa bougie, que la tête de Carola 
reparut dans la porte entrebâillée, derrière le lit, 
tout près du lit, souriante... 

Une heure plus tard, quand il se ressaisit, Carola 
gisait contre lui, couchée entre ses bras, toute nue. 

Il dégagea de dessous elle son bras gauche qui 
s'aigrissait, puis s'écarta. Elle dormait. Une faible 
lueur, montée de la ruelle, emplissait la chambre, 
et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la 
respiration égale de cette femme. Alors Amédée 
Fleurissoire, qui ressentait tout le long du corps et 
dans l'âme un alanguissement insolite, sortit d'entre 
les draps ses jambes maigres et, assis sur le bord du 
lit, il pleura. 

Comme la sueur tantôt, les larmes à présent 
lavaient sa face et se mêlaient à la poussière du 
wagon ; elles jaillissaient sans bruit, sans arrêt, 
à petit flot» du iond d@ iui| çomm^ d'une source 



168 LES CAVES DU VATICAN 

cachée. Il songeait à Arnica, à Blafaphas, hélas ! 
Ah ! s'ils l'avaient pu voir ! Jamais plus il n'oserait, 
à présent, reprendre sa place auprès d'eux... Puis 
il songeait à sa mission auguste, désormais compro- 
mise ; il gémissait à demi-voix : 

— C'en est fait ! Je ne suis plus digne... Ah ! 
c'en est fait ! C'en est bien fait ! 

L'accent étrange de ses soupirs cependant avait 
réveillé Carolla. A présent, à genoux au pied du 
lit, il martelait à petits coups de poing sa débile 
poitrine, et Carola stupéfaite l'entendait claquer 
des dents et, parmi ses sanglots, répéter : 

— Sauve qui peut ! L'Église croule... 
A la fin, n'y tenant plus : 

— Mais qu'est-ce qui te prend, mon pauvre 
vieux ? Tu deviens fou ? 

Il se tourna vers elle : 

— Je vous en prie, Madame Carola, laissez-moi... 
Il faut absolument que je reste seul. Je vous re verrai 
demain matin. 

Puis comme, somme toute, il n'en voulait qu'à 
lui, il l'embrassa doucement sur l'épaule : 

— Ah ! ce que nous avons fait là, vous ne savez 
pas combien c'est grave. Non, non ! Vous ne savez 
pas. Vous ne pourrez jamais savoir. 



III 

Sous le nom pompeux de Croisade pour la déli- 
vrance du Pape, l'entreprise d'escroquerie étendait 



LE MILLE-PATTES 169 

sur plus d'un département français ses ramifi- 
cations ténébreuses ; Protos, le faux chanoine de 
Virmontal, n'en était pas le seul agent, non plus 
que la comtesse de Saint-Prix n'en était la seule 
victime. Et toutes les victimes ne présentaient 
pas une égale complaisance, si bien encore tous les 
agents eussent fait preuve d'une égale dextérité. 
Même Protos, l'ancien ami de Lafcadio, après 
opération, devait garder à carreau ; il vivait dans 
une continuelle appréhension que le clergé, le vrai, 
ne devînt instruit de l'affaire, et dépensait à pro- 
téger ses derrières autant d'ingéniosité qu'à pousser 
de l'avant ; mais il était divers, et, de plus, admi- 
rablement secondé ; d'un bout à l'autre de la bande 
(elle avait nom le Mille-Pattes) régnaient une 
entente et une discipline merveilleuses. 

Averti le même soir par Baptistin de l'arrivée de 
l'étranger et passablement alarmé d'apprendre que 
celui-ci venait de Pau, Protos, dès sept heures du 
matin, s'amena le lendemain chez Carola. Elle 
était encore couchée. 

Les renseignements qu*il obtînt d'elle, le confus 
récit qu'elle fit des événements de la nuit, de 
l'angoisse du « pèlerin » (c'est ainsi qu'elle surnom- 
mait Amédée), de ses protestations, de ses larmes, 
ne pouvaient lui laisser de doutes. Décidément la 
prédication de Pau portait fruit ; mais non point 
précisément la sorte de fruits qu'eût pu souhaiter 
Protos ; il fallait tenir l'œil ouvert sur ce croisé 
naïf qui, par ses maladresses, pourrait bien éventer 
la mèche,«« 



170 LES CAVES DU VATICAN 

— Allons ! laisse-moi passer, dit-il brusquement 
à Carola. 

Cette phrase pouvait paraître bizarre, car Carola 
restait couchée ; mais le bizarre n'arrêtait point 
Protos. Il mit un genou sur le lit ; passa l'autre 
par-dessus la femme, et pirouetta si habilement que, 
repoussant un peu le lit, il se trouva d'un coup 
entre le lit et la muraille. Sans doute Carola était- 
elle habituée à ce manège, car elle demanda sim- 
plement : 

— Qu'est-ce que tu vas faire ? 

— Me mettre en curé, répondit Protos, non 
moins simplement. 

— Tu ressors par ce côté ? 
Protos hésita un instant, puis : 

— Tu as raison ; c'est plus naturel. 

Ainsi disant, il se baissa, fit jouer une porte 
secrète, dissimulée dans le revêtement du mur, et si 
basse que le lit la cachait complètement. Au mo- 
ment qu'il passait sous la porte, Carola lui saisit 
l'épaule : 

— Écoute, lui dit-elle avec une sorte de gra- 
vité : — à celui-ci je ne veux pas que tu fasses de 
mal. 

— Puisque j'te dis que j'me mets en curé ! 

Dès qu'il eut disparu, Carola se leva et commença 
de s'habiller. 

Je ne sais trop que penser de Carola Venetiqua. 
Ce cri qu'elle vient de pousser me laisse supposer 
que le cœur, chez elle, n'est pas encore trop pro- 
fondément corrompu» Aimi p^vîo'u, au sein même 



LE MILLE-PATTES 171 

de l'abjection, tout à coup se découvrent d^étranges 
délicatesses sentimentales, comme croît une fleur 
azurée au milieu d'un tas de fumier. Essentiellement 
soumise et dévouée, Caroîa, ainsi que tant d'autres 
femmes, avait besoin d'un directeur. Abandonnée 
de Lafcadio, elle s'était aussitôt lancée à la re- 
cherche de son premier amant, Protos, — par 
défi, par dépit, pour se venger. Elle avait de nou- 
veau connu de dures heures — et Protos ne l'avait 
pas plus tôt retrouvée qu'il en avait fait sa chose, 
de nouveau. Car Protos aimait dominer. 

Un autre que Protos aurait pu relever, réhabiliter 
cette femme. Il eût fallu d'abord le vouloir. On 
eût dit, au contraire, que Protos prenait à tâche 
de l'avilir. Nous avons vu les services honteux 
que ce bandit réclamait d'elle ; il semblait, à vrai 
dire, que ce fût sans trop de reluctance que cette 
femme s'y pliait ; mais, une âme qui se révolte 
contre l'ignominie de son sort, souvent ses premiers 
sursauts demeurent inaperçus d'elle-même ; ce 
n'est qu'à la faveur de l'amour que le regimbement 
secret se révèle. Carola s'éprenait-elle d'Amédée ? 
Il serait téméraire de le prétendre ; mais, au contact 
de cette pureté, sa corruption s'était émue ; et le 
cri que j'ai rapporté, indubitablement, avait jailli 
du cœur. 

Protos rentra. Il n'avait pas changé de costume. 
Il tenait à la main un paquet de bardes qu'il posa 
sur une chaise. 

— Eh bien quoi ? dit-elle. 

<— J'ai réfléchi* Il faut d'abord que je passe à la 



172 LES CAVES DU VATICAN 

poste et que j'examine son courrier. Je ne me chan- 
gerai qu'à midi. Passe-moi ton miroir. 

Il s'approcha de* la fenêtre, et, penché sur son 
reflet, ajusta une paire de moustaches châtaines, 
à peine un peu plus claires que ses cheveux, cou- 
pées au ras de la lèvre. 

— Appelle Baptistin. 

Carola achevait de s'apprêter. Elle alla tirer, 
près de la porte, une ficelle. 

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais plus te voir 
avec ces boutons de manchettes. Ça te fait remar- 
quer. 

— Tu sais bien qui me les a donnés. 

— Précisément. 

— Tu serais jaloux, toi ? 

— Grosse bête ! 

A ce moment Baptistin frappa à la porte et entra. 

— Tiens ! tâche à te remonter d'un cran dans 
l'échelle, lui dit Protos, en montrant, sur la chaise, 
la veste, le col et la cravate qu'il avait rapportés 
d'outre-mur. — Tu vas accompagner ton client 
à travers la ville. Je ne te le prendrai que vers 
le soir. D'ici là ne le perds pas de vue. 

C'est à Saint-Louis-des-Français qu'alla se con- 
fesser Amédée, de préférence à Saint-Pierre dont 
l'énormité l'écrasait. Baptistin le guidait ; qui le 
mena ensuite à la poste. Comme il fallait s'y at- 
tendre, le Mille-Pattes y comptait des affidés. 
La petite carte de visite clouée sur le couvercle de 
la valise avait appris le nom de Fleurissoire à 



LE MILLE-PATTES 173 

Baptistin ; qui Pavait appris à Protos ; celui-ci 
n'avait eu aucun mal à se faire remettre par un 
employé complaisant une lettre d'Arnica, ni aucun 
scrupule à la lire. 

— C'est curieux ! s'écria Fleurissoire, lorsqu'une 
heure plus tard il vint à son tour réclamer son 
courrier — c'est curieux ! on dirait que l'enveloppe 
a été ouverte. 

— Ici cela arrive souvent, dit flegmatiquément 
Baptistin. 

Heureusement la prudente Arnica ne risquait 
que des allusions^ très discrètes. La lettre était du 
reste très courte ; elle recommandait simplement, 
sur les conseils de l'abbé Mure, d'aller voir à Naples 
le cardinal San-Felice S. B. « avant de rien essayer ». 
On ne pouvait souhaiter termes plus vagues et, 
partant, moins compromettants. 



IV 



Devant le Mausolée d'Adrien, qu'on appelle 
Château Saint- Ange, Fleurissoire éprouva une acre 
déconvenue. La masse énorme de rédifice s'élevait 
au milieu d'une cour intérieure, interdite au public 
et dans laquelle seuls les voyageurs munis de 
cartes pouvaient entrer. Même il était spécifié 
qu'ils devaient être accompagnés d'un gardien... 

Certes ces précautions excessives confirmaient les 
soupçons d'Amédée ; mais aussi bien lui permet- 
taient-elles de mesurer l'extravagante difficulté de 



174 LES CAVES DU VATICAN 

l'entreprise. Sur le quai à peu près désert à cette 
fin de jour, le long du mur extérieur qui défendait 
rapproche du château, Fleurissoire errait donc, 
enfin débarrassé de Baptistin. Devant le pont-levis 
de l'entrée, il passait, repassait, l'âme sombre et 
découragée, puis s'écartait jusqu'au bord du Tibre 
et tâchait, par-dessus cette première enceinte, d'en 
apercevoir un peu plus. 

Il n'avait pas prêté jusqu'à présent attention à un 
prêtre (ils sont à Rome si nombreux !) assis non 
loin de là sur un banc, en apparence plongé dans 
son bréviaire, mais qui depuis longtemps l'obser- 
vait. Le digne ecclésiastique portait long un abon- 
dant cheveu d'argent, et son teint jeune et frais, 
indice d'une vie pure, contrastait avec cet apanage 
de la vieillesse. Rien qu'au visage on aurait reconnu 
le prêtre, et à je ne sais quoi de décent qui le carac- 
térise : le prêtre français. Comme Fleurissoire, pour 
la troisième fois, allait passer devant le banc, brus- 
quement l'abbé se leva, vint à lui et, d'une voix qui 
tenait du sanglot ; 

— Quoi ! je ne suis pas seul ! Quoi ! vous aussi 
vous le cherchez ! 

Ainsi disant, il cacha son visage dans ses mains 
où ses sanglots, trop longtemps contenus, écla- 
tèrent. Puis, tout à coup, se ressaisissant : 

— Imprudent ! imprudent ! cache tes larmes ! 
Étouffe tes soupirs !.., Et saisissant Amédée par 
le bras : — Ne restons pas ici, Monsieur, Ton nous 
observe. Déjà l'émotion dont je n'ai pu me défendj'e 
est remarquée. 



LE MILtE'PATTES 175 

Amédée à présent emboîtait le pas, stupéfait. 

— Mais comment, — put-il enfin trouver à dire 
'— mais comment avez-vous pu deviner pourquoi 
je suis ici ? 

— Veuille le ciel n'avoir permis qu'à moi de le 
surprendre ; Mais votre inquiétude, mais les tristes 
regards avec lesquels vous inspectiez ces lieux, 
pouvaient-ils échapper à celui qui depuis trois 
semaines les hante le jour et la nuit ? Hélas, Mon- 
sieur ! aussitôt que je vous ai vu, je ne sais quel 
pressentiment, quel avertissement d'en haut, m'a 
fait reconnaître pour sœur de la mienne votre... 
Attention ! quelqu'un vient. Pour l'amour du ciel, 
feignez une grande insouciance. 

Un porteur de légumes avançait sur le quai en 
sens inverse. Aussitôt, comme semblant poursuivre 
une phrase, sans changer de ton, mais sur un temps 
plus animé : 

— Voilà pourquoi ces VirginiaSy si appréciés de 
certains fumeurs, ne s'allument jamais qu'à la 
flamme d'une bougie, après qu'on a retiré de leur 
intérieur cette fine paille qui a pour but de réserver 
à travers le cigare un petit conduit par où puisse 
circuler la fumée. Un Virginia qui ne tire pas bien 
n'est bon qu'à jeter. J'ai vu des fumeurs déhcats 
en allumer. Monsieur, jusqu'à six avant d'en trouver 
un à leur convenance... 

Et dès que l'autre fut dépassé : 

— Avez-vous vu comme il nous regardait ? Il 
fallait à tout prix donner le change. 

— Quoi ! s'écria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il 



176 LES CAVES DU VATICAN 

que ce vulgaire maraîcher soit un de ceux, lui 
aussi, dont nous devions nous défier ? 

— Monsieur, je ne le saurais affirmer ; mais je 
le suppose. Les alentours de ce château sont parti- 
cuHèrement surveillés ; des agents d'une police 
spéciale sans cesse y rôdent. Pour ne point éveiller 
les soupçons, ils se présentent sous les revêtements 
les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles ! 
et nous si crédules, si naturellement confiants ! 
Mais si je vous disais, Monsieur, que j'ai failli tout 
compromettre en ne me méfiant pas d'un facchino 
sans apparence, à qui j'ai simplement, le soir de 
mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, 
de la gare au logement où je suis descendu. Il 
parlait français, et bien que je parle l'italien cou- 
ramment depuis mon enfance... vous auriez éprouvé 
sans doute vous-même cette émotion, contre 
laquelle je n'ai pas su me défendre, en entendant 
sur terre étrangère parler ma langue maternelle... 
Eh bien ; ce facchino... 

— Il en était ? 

— Il en était. J'ai pu, à peu près, m*en con- 
vaincre. Heureusement, je n'avais que très peu parlé. 

— Vous me faites trembler, dit Fleurissoire ; 
moi aussi, le soir de mon arrivée, c'est-à-dire 
hier soir, je suis tombé entre les mains d'un guide 
à qui j'ai confié ma valise et qui parlait français. 

— Juste ciel ! fit le curé plein d'épouvante ; 
avait-il nom peut-être : Baptistin ? 

— Baptistin : c'est lui ! gémit Amédée qui sentit 
ses genoux fléchir. 



LE MILLE-PATTES 177 

— Malheureux : que lui avez-vous dit ? — Le 
curé lui pressait le bras. 

— Rien dont il me souvienne. 

— Cherchez ; cherchez ! Rappeîez-vous ; au nom 
du ciel !.^. 

— Non vraiment, balbutiait Amédée terrifié ; 
je ne crois pas lui avoir rien dit. 

— Qu'aurez-vous laissé voir ? 

— Non, rien, vraiment, je vous assure. Mais 
vous faites très bien de m'avertir. 

— Dans quel hôtel vous a-t-il emmené ? 

— Je ne suis pas à l'hôtel; j'ai pris chambre 
particulière. 

— Qu'à cela ne tienne. Enfin où êtes-vous 
descendu ? 

— Dans une petite rue que certainement vous ne 
pouvez pas connaître bredouilla Fleurissoire extrê- 
mement gêné. — Peu importe : je n'y resterai pas. 

— Faites bien attention : si vous partez trop vite, 
vous aurez l'air de vous défier. 

— Oui, peut-être. Vous avez raison : il vaut mieux 
que je n'en parte pas tout de suit^. 

— Mais combien je remercie le ciel qui vous a 
fait arriver à Rome aujourd'hui ; Un jour plus 
tard et je vous manquais ! Demain, pas plus tard 
que demain, je dois aller à Naples voir une sainte 
et importante personne qui, en secret, s'occupe 
beaucoup de l'affaire. 

— Ne serait-ce pas le cardinal San-Felice ? 
demanda Fleurissoire tout tremblant d'émation. 

Le curé stupéfait fit deux pas en arrière : 

VATICAN 12 



178 LES CAVES DV VATICAN 

— Comment le savez-vous ? Puis, se rappro- 
chant : — Mais pourquoi m' étonner ? Seul à Naplé3 
il est dans le secret de ce qui iiôus occupe. 

— Vous.,, le connaissez bien ? 

— Si je le connais ; Hélas ! mon bon Moîlsîeùi», 
c'est à lui qiie je dois.,. Mais peu importe. Vous 
pensies F aller voir ? 

— Sans doute ; s'il le faut, 

— C'est l'homme le meilleur... D'ùii geste 
brusque, il s'essuya le coin de l'œil. — Nàtutellë- 
ment vous savez où l'aller trouver ? 

— N'importe qui pourra me renseigner, je 
suppose. A Naples chacun le connaît. 

— Certes ! Mais vous n'avez pas l'intchtioti, il va 
sans dire, de mettre tout Naples au courant de 
votre visite ? Il ne se péiit faire du teste, que l'on 
vous ait instruit de sa participation dâtis... ce qUe 
nous savons, et peut-être confié pour lui quelque 
message, sans vous avoir enseigné du mêine coup 
la manière de l'aborder. 

— Excùsez-îmoi, dit craintivement Fleurissoire, 
à qui Arnica n'avait transmis aucune indication 
dé ce genre. 

— Quoi ! votre intention pouvait-elle être de l'aller 
trouViôt tout de go ? même à l'archevêché peut- 
être ! — l'abbé se mit à rirô — et de vous ouvrir 
à lui sans détour ! » 

— Je vous avoue que... 

— Mais savez-vous bien, Motisièuï», reprit l'autre 
d'un ton sévère, savez-vous bien que vouH risquiez 
de le faire emprisonner & son tOUlr ? 



LE MILLE-PATTES 1^9 

Il marquait une contrariété si vive que Fleuris- 
soire n'osait parler. 

— Une cause si rare confiée à de tels impru- 
dents ! murmurait^Protos, qui sortit de sa poche 
l'extrémité d'un rosaire, puis le rentra, puis se signa 
fébrilement ; puis, se retournant vers son compagnon : 

— Mais enfin. Monsieur, qui vous a prié de vous 
mêler de cette affaire ? De qui suivez- vous les 
instructions ? 

— Pardonnez-moi, Monsieur l'abbé, dit eonfu* 
sèment Fleurissoire, je n'ai reçu d'instruction de 
personne : je suis une pauvre âme pleine d'angoisse 
et qui cherche de son côté. 

Ces humbles paroles semblèrent désarmer le 
curé ; il tendit la main à Fleurissoire : 

— - Je vous ai parlé durement... mais c'est que de 
tels dangers nous entourent ! Puis, après une courte 
hésitation ! Tenez ! Voulez-vous m'accompagner 
demain ? Nous irons voir ensemble mon ami..* 
et levant les yeux au ciel : Oui, j'ose l'appeler : 
mon ami, reprit-il d'un ton pénétré. — Arrêtons- 
nous un instant sur ce banc. Je vais écrire un mot 
que nous signerons tous les deux, par lequel nous 
le préviendrons de notre visite. Mis à la poste avant 
6 heures (18 heures, comme ils disent ici), il le 
recevra demain matin et se tiendra prêt à nous 
accueillir vers midi ; même, sans doute, pourrons- 
nous déjeuner avec lui. 

Ils s'assirent. Protos sortit un carnet de sa poche 
et sur une feuille vierge commença, sous les yeux 
hagards d'Amédéô i 



180 LES CAVES DU VATICAN 

Ma ç>ieille... 

Puis, amusé de la stupeur de l'autre, il sourit, 
très calme : 

— Alors c'est au cardinal que vous auriez écrit, 
si on vous avait laissé faire ? 

Et sur un ton plus amical il voulut bien rensei- 
gner Amédée : Une fois par semaine le cardinal 
San-Felice quittait l'archevêché clandestinement, 
en costume de simple abbé, devenait le chapelain 
Bardolotti, se rendait sur les pentes du Vomero et, 
dans une modeste villa, recevait quelques rares 
intimes et les lettres secrètes que les initiés lui 
adressaient sous ce faux nom. Mais même sous ce 
déguisement vulgaire il ne se sentait pas à l'abri : 
il n'était pas bien sûr que les lettres qui lui parve- 
naient par la poste ne fussent pas ouvertes, et sup- 
pliait que, dans la lettre, rien de significatif ne fût 
dit, que, dans le ton de la lettre, rien ne laissât 
pressentir son éminence, ne respirât, si peu que ce 
soit, le respect. 

A présent qu'il était de mèche, Amédée souriait 
à son tour. 

— Ma vieille... Voyons ; qu'est-ce qu'on va lui 
dire à cette chère vieille ? plaisantait l'abbé, 
hésitant du bout du crayon : — Ah ! : Je f amène un 
vieux rigolo. (Si ! si ! laissez : je sais le ton qu'il 
y faut !) Sors une bouteille ou deux de falerne, que 
demain nous viendrons siffler avec toi. On rira. 
— Tenez : signez aussi. 

— Je ferais peut-être mieux de ne pas mettre 
mon vrai nom. 



LE MILLE-PATTES 181 

— Vous, cela n'a pas d'importance, reprit Protos 
qui, à côté du nom d'Amédée Fleurissoire, écrivit : 
Cai^e. 

— Oh! très habile! 

— Quoi ? cela vous étonne que je signe de ce 
nom-là.: Cave ? Vous n'avez que celle du Vatican 
dans la tête. Apprenez ceci, mon bon Monsieur Fleu- 
rissoire : Cai>e est un mot latin qui veut dire aussi : 
Prends Garde ! 

Le tout était dit sur un ton si supérieur et si 
bizarre que le pauvre Amédée sentit un frisson lui 
descendre le- long du dos. Cela ne dura qu'un 
instant ; l'abbé Cave avait déjà repris son ton 
affable, et, tendant à Fleurissoire l'enveloppe où il 
venait d'inscrire l'adresse apocryphe du cardinal : 

— Voudrez-vous la mettre à la poste vous- 
même : c'est plus prudent : les lettres des curés 
sont ouvertes. Et maintenant, séparons-nous ; 
il ne faut pas qu'on nous voie davantage ensemble. 
Convenons de nous retrouver demain matin dans 
le train pour Naples de sept heures trente. Troi- 
sième classe, n'est-ce pas. Naturellement je ne serai 
pa» dans ce costume (y songez-vous !) Vous me 
retrouverez en simple campagnard calabrais. (C'est 
à cause de mes cheveux que je voudrais bien n'être 
pas forcé de couper.) Adieu ! adieu ! 

Il s'éloignait, en faisant avec la main, de petits 
signes. 

— Que béni soit le ciel qui m'a fait rencontrer 
ce digne abbé ! murmurait en s'en retournant 
Fleurissoire. Qu'eussé-je fait sans lui ? 



182 LES CAVES DU VATICAN 

Et Protos, en s'en allant, murmurait : 
— On t'en donnera, du cardinal !... C'est que, 
tout seul, il était fichu d'aller trouver le {^rail 



Fleurîssoire se plaignant d'une grande fatigue, 
Carola cette nuit l'avait laissé dormir, malgré 
l'intérêt qu'elle lui portait et la tendresse apitoyée 
dont aussitôt elle s'était éprise lorsqu'il lui eut 
avoué son peu d'expérience en matière d'amour ; 
dormir du moins autant que le lui permettait 
l'insupportable démangeaison, tout le long du corps, 
d'une grande quantité de morsures, tant de puces 
que de moustiques : 

— Tu as tort de gratter comme ça I lui dit-elle 
le lendemain matin. Tu irrites. Oh ! ce qu'il est 
enflammé, celui-ci ! et elle touchait le bouton 
du menton. Puis, tandis qu'il s'apprêtait à partir : 
— Tiens ! garde ça en souvenir de moi ; et elle 
ajustait aux manchettes du pèlerin ces bijoux 
saugrenus que Protos se fâchait de voir sur elle. 
Amédée promit de revenir le soir même, ou au plus 
tard le lendemain. 

— Tu me jures de ne pas lui faire de mal, répé- 
tait Carola, un instant après à Protos qui, tout 
costumé déjà, passait par la porte secrète ; et, 
comme il s'était mis en retard, ayant attendu pour 
paraître que Fleurissoire soit parti, il dut se faire 
conduire à la gare en voiture. 



LE MILLE-PATTES 183 

Sous son nouvel aspect, avec son sayon, ses 
braies brunes, ses sandales lacées par-dessus ses 
bas bleus, son brûle-gueule, son chapeau roux à 
petits bords plats, il faut reconnaître qu'il avait 
l'air moins d'un curé que d'un parfait brigand des 
Abruzzes. Fleurîssoire qui faisait les cent pas 
devant le train hésitait à le reconnaître lorsqu'il 
le vît venir, un doigt sur la lèvre comme saint Pierre 
martyr, puis passer sans faire mine de le voir et 
disparaître dans un wagon en tête du train. Mais, 
au bout d'un instant, il reparut à la portière ex, 
regardant dans la direction d'Amédée, fermant 
l'œil à demi, lui fit de la main, subrepticement, 
signe d'approcher ; et comme celui-ci s'apprêtait 
à monter : 

— Veuillez vous assurer qu'il n'y a personne à 
côté, chuchota l'autre. 

Personne ; et leur compartiment était à l'extré* 
mité du wagon. 

•— Je vous suivais de loin dans la rue, reprit 
Protos, mais je n'ai pas voulu vous aborder, de 
crainte que l'on ne nous surprît ensemble. 

— Comment se fait-il que je ne vous aie pas vu ? 
dit Fleurissoire. Je me suis retourné maintes fois, 
précisément pour m'assurer que je n'étais pas suivi. 
Votre conversation d'hier m'a plongé dans de telles 
alarmes ; Je vois des espions partout. 

— Il y paraît malheureusement beaucoup trop. 
Croyez-vous qu'il soit naturel de se retourner tous 
les vingt pas ? 

*^ Quoi ! vraiment, favais l'air«é. ? 



184 LES CAVES DU VATICAN 

— Soupçonneux. Hélas ! disons le mot : soup- 
çonneux. C'est l'air compromettant par excellence. 

— Et avec cela je n'ai même pas pu découvrir 
que vous me suiviez !... Par contre, depuis notre 
conversation, tous les passants que je rencontre, 
je leur trouve Je ne sais quoi de louche dans l'allure. 
Je m'inquiète s'ils me regardent ; et ceux qui ne 
me regardent pas, on dirait qu'ils font semblant 
de ne pas me voir. Je ne m'étais point rendu 
compte jusqu'aujourd'hui combien la présence des 
gens dans la rue est rarement justifiable. Il n'en 
est pas quatre sur douze dont l'occupation saute 
aux yeux. Ah ! l'on peut dire que vous m'avez 
fait réfléchir ! Vous savez : pour une âme natu- 
rellement crédule comme était la mienne, le dé- 
fiance n'est pas facile ; c'est un apprentissage... 

— Bah ! vous vous y ferez ! et vite ; vous verrez ; 
au bout de quelque temps, cela devient une habi- 
tude. Hélas ! j'ai dû la prendre... l'important est 
de garder l'air gai. Ah ! pour votre gouverne : 
quand vous craignez d'être suivi, ne vous retournez 
pas ; simplement laissez tomber à terre votre 
canne, ou votre parapluie, suivant le temps qu'il 
fait, ou votre mouchoir, et, tout en ramassant 
l'objet, la tête en bas, regardez entre les jambes, 
derrière vous, par un mouvement naturel. Je vous 
conseille de vous exercer. Mais dites-moi comment 
vous me trouvez dans ce costume ? J'ai peur 
que îe curé n'y reparaisse par endroits. 

— Rassurez-vous, dit candidement Fleurissoire : 
personne d'autre que moi, j'en suis sûr, ne recon- 



LE MILLE-PATTES 185 

naîtrait qui vous êtes. — Puis l'observant bien- 
veillamment, et la tête un peu inclinée : Évidem- 
ment je retrouve à travers votre déguisement, 
en y regardant bien, je ne sais quoi d'ecclésiastique, 
et sous la jovialité de votre ton l'angoisse qui tous 
deux nous tourmente ; mais quel empire il faut 
que vous^ayez sur vous, pour en laisser si peu pa- 
raître ! Quant à moi, j'ai fort à faire encore, je le 
vois bien ; vos. conseils... 

— Quels curieux boutons de manchettes vous 
avez, interrompit Protos, amusé de reconnaître 
sur Fleurissoire les boutons de Carola. 

— C'est un cadeau, dit l'autre en rougissant. 

Il faisait une chaleur torride. Protos regardant 
à la portière : 

— Le Monte Cassino, dit-il. Vous distinguez là- 
haut le. couvent célèbre ? 

— Oui; j e l'aperçois dit Fleurissoire d'un air distrait. 

— Vous n'êtes pas, je vois, très sensible aux 
paysages. 

— Mais si, mais si, protesta Fleurissoire, je suis 
sensible ! Mais à quoi voulez- vous que je prenne 
intérêt tant que durera mon inquiétude ? C'est 
comme à Rome avec les monuments ; je n'ai rien vu ; 
je n'ai pu chercher à rien voir. 

— Comme je vous comprends ! dit Protos. Moi 
de même, je vous l'ai dit, depuis que je suis à Rome 
j'ai passé tout mon temps entre le Vatican et le 
Château Saint- Ange. 

— C'est dommage. Mais vous, vous connaissiez 
Rome déjàt 



186 LES CAVES DU VATICAN 

Ainsi causaient nos voyageurs. 
A Caserte ils descendirent, allant chacun de son 
côté manger un peu de charcuterie et boire. 

— De même à Naples, dit Protos, quand nous 
approcherons de sa villa, nous nous séparerons s'il 
vous plaît. Vous me suivrez de loin ; comme il 
me faudra quelque temps, surtout s'il n^'est point 
seul, pour lui expliquer qui vous êtes et le but de 
votre visite, vous n'entrerez qu'un quart d'heure 
après moi. 

— J'en profiterai pour me faire raser. Je n'ai pu 
trouver le temps ce matin. 

Un tram les mena piazza Dante. 

— A présent quittons-nous, dit Protos. La 
route est encore assez longue, mais il vaut mieux 
ainsi. Marchez à cinquante pas en arrière ; et ne 
me regardez pas tout le temps comme si vous aviez 
peur de me perdre ; et ne vous retournez pas 
non plus ; vous vous feriez suivre. Ayez l'air gai. 

Il partit de l'avant. Les yeux demi-baisses 
suivait Fleurissoire. La rue étroite était en pente 
raide ; le soleil dardait ; on suait ; on était bousculé 
par une foule effervescente qui braillait, gesti- 
culait, chantait et ahurissait Fleurissoire. Devant 
un piano mécanique des enfants demi-nus dansaient. 
A deux sous le billet, une loterie spontanée s'orga- 
nisait autour d'un gros dindon plumé qu'à bout 
de bras levait une espèce de saltimbanque ; pour 
plus de naturel, en passant, Protos prenait un billet 
ot disparaissait dans la foule ; empêché d'avancer, 
Fleurissoire un instant erut tout d« bon l'avoir 



. LE MILLE-PATTES 187 

perdu ; puis le retrouvait, passé rencombrement 
qui continuait à petit pas la montée, emportant 
sous son bras le dindon. 

Les maisons enfin s'espaçaient, devenaient plus 
basses, et le peuple se raréfiait. Protos alentissait 
sa. marche. Il s'arrêta, devant l'échoppe d'un bar- 
bier et, retourné vers Fleurissoire, cligna de l'œil ; 
puis, à vingt pas plus loin, arrêté de nouveau devant 
une petite porte basse, sonna. 

La devanture du barbier n'était pas particuliè- 
rement attrayante ; mais pour désigner cette bou- 
tique l'abbé Cave avait sans doute ses raisons ; 
Fleurissoire aurait dû, d'ailleurs, retourner loin 
en arrière pour en trouver une autre et sans doute 
non plus engageante que celle-ci. La porte, à cause 
de l'excessive chaleur restait ouverte ; un rideau 
de grosse étamine retenait les mouches et laissait 
passer l'air, on le soulevait pour entrer ; il entra* 

Certes c'était un homme expert, ce barbier qui, 
•précautionneux, d'un coin de serviette, après avoir 
savonné le menton d'Amédée, écartait la mousse 
et remettait à jour le bouton rougeoyant que son 
client craintif lui signalait. somnolence ; engour- 
dissement chaleureux de cette petite échoppe 
tranquille ! Amédée, la tête en arrière, à demi- 
couché dans le fauteuil de cuir, s'abandonnait. Ah ! 
pour un court instant tout au moins, oublier ! 
ne plus penser au pape, aux moustiques, à Carola ! 
Se croire à Pau, près d'Arnica ; se croire ailleurs ; 
ne plus bien savoir où l'on est... Il fermait les yeux 
puis, les rentr'ouvranti distinguait eomme dans un 



188 LES CAVES DU VATICAN 

rêve, en face de lui, sur le mur, une femme aux 
cheveux défaits, issue de la mer napolitaine et 
rapportant du fond des flots, avec une voluptueuse 
sensation de fraîcheur, un étincelant flacon de 
lotion philocapillaire. Au-dessous de cette pan- 
carte, d'autres flacons, sur une plaque de marbre, 
étaient rangés auprès d'un bâton de cosmétique, 
d'une houppe à poudre de riz, d'un davier, d'un 
peigne, d'une lancette, d'un pot de pommade, d'un 
bocal où naviguaient indolemment quelques sang- 
sues, d'un second bocal qui renfermait le ruban 
d'un ver solitaire, d'un troisième enfin, sans cou- 
vercle, à demi plein d'une substance gélatineuse 
et sur le transparent cristal duquel une étiquette 
était collée où, écrit à la main en majuscules fantai- 
sistes, on pouvait lire : Antiseptic. 

A présent le barbier, pour mener à perfection son 
ouvrage, étalait à nouveau sur le visage déjà rasé 
une mousse onctueuse et, du clair d'un second 
rasoir qu'il affilait au creux de sa main moite, 
raffinait. Amédée ne songeait plus qu'on l'atten- 
dait ; il ne songeait plus à partir, s'endormait... 
C'est alors qu'un Sicilien à voix forte entra dans la 
boutique, crevant cette tranquillité ; que le barbier, 
tout causant aussitôt, ne rasa plus que d'une main 
distraite et, d'un franc coup de lame, vlan ! écor- 
nifla le bouton. 

Amédée fit un cri, voulut porter la main à l'écor- 
chure où perlait une goutte de sang : 

— Niente ; niente ! dit le barbier qui lui retint le 
bras, puis, d'abondance, prit au fond d'un tiroir 



LE MILLE-PATTES 189 

une pincée d*ouate jaunie qu'il trempa dans FAnti- 
SEPTic et appliqua sur le bobo. 

Sans plus s'inquiéter s'il faisait retourner les 
passants, où courut Fleurissoire en redescendant 
vers la ville ? Au premier pharmacien qu'il rencontre 
le voici qui montre son mal. L'homme de l'art 
sourit, vieillard verdâtre, d'aspect malsain, qui 
cueille dans une boîte un petit rond de taffetas, 
passe dessus sa large langue et... 

Jaillissant hors de la boutique, Fleurissoire 
cracha de dégoût, arracha le taffetas gluant et 
pressant entre deux doigts son bouton, le fit saigner 
le plus possible. Puis, avec son mouchoir imbibée 
de salive, de sa propre salive cette fois, frotta. 
Puis regardant sa montre il s'affola, remonta la 
rue au pas de course et arriva devant la porte du 
cardinal, suant, soufflant, saignant, congestionné, 
avec un quart d'heure de retard. 



VI 



Protos le reçut un doigt sur les lèvres : 
— Nous ne sommes pas seuls, dit-il rapidement. 
Tant que les serviteurs seront là, rien qui puisse 
donner l'éveil ; ils parlent tous français ; pas un 
mot, pas un geste qui puisse rien trahir ; n'allez 
pas lui bailler du cardinal, au moins : c'est Ciro 
Bardolotti, le chapelain, qui vous reçoit. Moi, 
je ne suis pas « l'abbé Cave » ; je suis « Cave » tout 
court. C'est compris ? — Et brusquement chan- 



190 LES CAVES DU VATICAN 

géant de ton, à voix très forte et lui claquant 
l'épaule : — C'est lui, parbleu I C'est Amédée ! 
Eh bien ! mon colon, on peut dire que tu y as mis 
du temps, à ta barbe ! Encore quelques minutes, 
et, per Baccho, nous nous mettions à table sans 
toi. Le dindon qui tourne à la broche déjà roussit 
comme un soleil couchant. — Puis tout bas : 
«-^ Ah ! cher Monsieur, qu'il m'est donc pénible 
de feindre ! J'ai le cœur torturé... Puis avec éclat : 
*-" Que vois-je ? oii t'a coupé ! Tu saignes ! Dorino ! 
cours à la grange ; rapporte une toile d'araignée : 
c'est souverain pour les blessures... 

Ainsi bouffonnant, il poussait Fleurissoire au 
travers du vestibule, vers un jardin intérieur for- 
mant terrasse où, sous la treille, un repas était 
préparé. 

-^ Mon cher Bardolotti, je vous présente Mon- 
sieur de la Fleurissoire, mon cousin, le luron dont 
je vous ai parlé. 

— Soyez le bienvenu, notre hôte, dit Bardolotti 
avec un grand geste, mais sans se lever du fauteuil 
dans lequel il était assis, puis, montrant ses pieds 
nus plongés dans un baquet d'eau claire : 

-^ Le pédiluve ouvre mon appétit et me tire le 
Ëâng de la tête. 

C'était un drôle de petit homme tout replet et 
dont le glabre visage n'accusait âge ni sexe. I 
était vêtu d'alpaga ; rien dans son aspect ne dénon- 
çait le haut dignitaire ; il fallait être bien perspi- 
cace, ou averti autant que l'était Fleurissoire, 
pour découvrir soub la jovialité de son air, unf 



Le mille-pattes 191 

discrète onction cafdiiialice. Il s'appuyait de côté 
feur la table et s'éventait nonchalamment avec 
une sorte de chapeau pointu fait d'une feuille de 
journal. 

- — Ah ! je suis très sensible !... Ah ! le plaisant 
jardin !... balbutiait Fleurissoire également ettibar- 
ràssé pour parler et pour ne rien dire. 

• — Assez trempé ! cria le cardinal. Ça ! qu'on 
m'enlève ce bol ! Assunta ! 

Une jeune servante accorte et i*ebondie s'em- 
pressa, prit le baquet et l'alla videt* contre une 
plate-bande ; ses tétons jaillis du côfsét frisson- 
naient sous sa chemisette ; elle riait et s'attardait 
près de Protos, et Fleurissoire était gêné par l'éclat 
de ses bras nus. Dorino posa des fiaschi sur la tablé. 
Le soleil batifolait à travers le pampre, chatouillant 
d'une lumière inégale les plats sur la table saris 
nappe. 

• — Ici, pas de cérémonie, dit Bardolotti, et il se 
coiffa du journal vous m'entendez à demi-ittot, 
cher Monsieur. 

Sur un ton autoritaire, scandant les syllabes et 
fi^apparit du poing sur la table, l'abbé Gave à son 
tour reprit : 

-^ Ici, pas de cérémonie. 

Fleurissoire eut un fin clin d'œil. S'il l'entendait 
à demi-mot ! oui, certes et point n'était besoin 
de le redire ; mais en vain cherchait-il quelque 
phrase qui pût à la fois ne rien dire et tout signifier. 

— Parlez ! Parlez ! soufflait Protos. Faites des 
tJàlembours : ils comprennent très bien le français. 



192 LES CAVES DU VATICAN 

— Allons ! Asseyez-vous, dit Ciro. Mon cher 
Cave, éventrez-nous cette pastèque et taillez-y 
des croissants turcs. Etes-vous de ceux. Monsieur de 
la Fleurissoire, qui préfèrent les prétentieux me- 
lons du Nord, les sucrins, les prescots, que sais-je, 
les cantaloups, à nos ruisselants melons d'Italie ? 

— Rien ne vaut celui-ci, j'en suis sûr ; mais 
permettez-moi de m'abstenir : j'ai le cœur un peu 
barbouillé, dit Amédée qui se gonflait de répu- 
gnance au souvenir du pharmacien. 

— Des figues alors tout au moins ! Dorino vient 
de les cueillir. 

— Excusez-moi : pas davantage. 

— Mauvais cela ! Mauvais ! Faites des calem- 
bours, lui glissa Protos à l'oreille ; puis, à voix haute : 
Débarbouillons ce petit cœur avec le vin, et pré- 
parons-le pour la dinde. Assunta, verse à notre 
aimable invité. 

Amédée dut trinquer et boire plus qu'il n'avait 
accoutumé. La chaleur et la fatigue aidant, il 
commença bientôt d'y voir trouble. Il plaisantait 
avec moins d'effort. Protos le fit chanter ; sa voix 
était grêle, mais on s'extasia ; Assunta voulut l'em- 
brasser. Cependant du fond de sa foi délabrée 
s'élevait une angoisse indéfinissable ; il riait pour 
ne pas pleurer. Il admirait cette aisance de Cave, 
ce naturel... Qui d'autre que Fleurissoire et que le 
cardinal eût jamais pu penser qu'il feignait ? 
Bardolotti, du reste, en force de dissimulation, 
en possession de soi ne le cédait en rien à l'abbé 
et riait, et applaudissait, et bousculait paillardement 



LE MILLE-PATTES 193 

Dorîno, lorsque Cave, tenant Assunta renversée 
dans ses bras, s'écrasait le museau contre elle ; 
et, comme Fleurîssoîre penché vers Cave, le cœur 
à demi crevé, murmurait : — Comme vous devez 
souffrir ! — Cave dans le dos d' Assunta lui pre- 
nait la main et la lui pressait sans rien dire, la face 
détournée et les regards levés au ciel. 

Puis, brusquement dressé, Cave frappa dans ses 
mains : 

— Ça ! qu'on nous laisse seuls ! Non : vous 
desservirez plus tard. Allez-vous-en, Via ! Via ! 

Il s'assura que Dorino ni Assunta ne s'attar- 
daient aux écoutes, et revint avec la mine subite- 
ment grave, allongée, tandis que le cardinal, en se 
passant la main sur le visage, en dépouilla d'un 
coup la profane et factice gaîté. 

— Vous voyez. Monsieur de la Fleurissoire, 
mon enfant, vous voyez à quoi nous en sommes 
réduits ! Ah ! cette comédie ! cette honteuse comédie ! 

— Elle nous fait prendre en horreur, reprit 
Protos, jusqu'à la joie la plus honnête et jusqu'à 
la plus pure gaîté. 

— Dieu vous saura gré, pauvre cher abbé Cave, 
reprenait le cardinal en se tournant vers Protos, 
— Dieu vous récompensera de m'aider à vider 
cette coupe ; — et, par symbole, il achevait d'un 
coup son verre à demi plein, tandis que sur ses 
traits le dégoût le plus douloureux se peignait. 

— Quoi ! s'écriait Fleurissoire penché, se peut-il 
que même dans cette retraite et sous ce vêtement 
d'emprunt! votre Éminence doive... 

VATICAN 13 



194 LES CAVES DU VATICAN 

— Mon fils, appelez-moi Monsieur, simplement. 
— - Excusez : entre nous... 

— Je tremble même seul. 

— Ne pouvez-vous choisir vos serviteurs ? 

— On les choisit pour moi ; et ces deux que vous 
avez vus... 

— Ah ! si je lui disais, interrompit Protos, 
où ils vont de ce pas rapporter nos moindres pa- 
roles ! 

— Se peut-il qu'à l'archevêché... 

— Chut ! pas de ces grands mots ! Vous nous 
feriez pendre. N'oubliez pas que c'est au chapelain 
Ciro Bardolotti que vous parlez. 

— Je suis à leur merci, gémissait Ciro. 

Et Protos, se penchant en avant sur la table 
où croisaient ses coudes, tourné de trois quarts vers 
Ciro : 

— Si pourtant je lui disais qu'on ne vous laisse 
seul pas une heure de jour ou de nuit ! 

— Oui, quelque déguisement que je revête, 
reprenait le faux cardinal, je ne suis jamais sûr 
de n'avoir pas quelque police secrète à mes 
trousses. 

— Quoi ! l'on sait qui vous êtes, ici ? 

— Vous ne l'entendez point, dit Protos. Entre 
le cardinal San-Felice et le modeste Bordolotti, 
vous restez, je le dis devant Dieu, un des seuls qui 
puissiez vous vanter d'étabHr quelque ressem- 
blance. Mais, comprendrez-vous ceci : leurs ennemis 
ne sont pas les mêmes ; et tandis que le cardinal, 
du fond de son archevêché, contre les francs-maçons 



LE MILLE'PATTES 195 

doit se défendre, le chapelain Bardolotti se voit 
guetté par... 

— Les jésuites ! interrompit éperdument le 
chapelain. 

— C'est ce que je ne lui avais pas encore appris, 
ajoutait Protos. 

— Ah ! si nous avons les jésuites aussi contre 
nous, sanglota Fleurissoire. Mais qui l'eût sup- 
posé ? Les jésuites 1 En êtes-vous sûr ? 

— Réfléchissez un peu ; cela vous paraîtra tout 
naturel. Comprenez que cette nouvelle politique 
du Saint-Siège, toute de conciliation, d'accommo- 
dements, est bien faite pour leur plaire, et qu'ils 
trouvent leur compte dans les dernières encycliques. 
Et peut-être ils ne savent pas que le pape qui les 
promulgue n'est pas le çrai; mais ils seraient 
désolés qu'ii changeât. 

— Si je vous comprends bien, reprit Fleurissoire, 
les jésuites seraient alliés aux francs-maçons dans 
cette affaire. 

— Où prenez-vous cela ? 

— Mais ce que Monsieur Bardolotti me révèle 
à présent... 

— Ne lui faites pas dire d'absurdité. 

— Excusez-moi ; j'entends si peu la politique. 

— C'est pourquoi ne cherchez pas plus loin que 
ce qu'on vous en dit : Deux grands partis sont 
en présence : La Loge et la Compagnie de Jésus ; 
et comme nous, qui sommes du secret, ne pou- 
vons sans nous découvrir réclamer appui de l'uF 
ni de l'autre, nous les avons tous contre nous. 



196 LES CAVES DU VATICAN 

— Hein ! qu'est-ce que vous pensez de ça ? 
demanda le cardinal. 

Fleurissoîre ne pensait plus à rien ; il se sentait 
complètement abasourdi. 

— Tous contre soi ! reprit Protos, il en va tou- 
jours ainsi quand on possède la vérité. 

— Ah ! que j'étais heureux quand je ne savais 
rien, gémit Fleurissoire. Hélas ! jamais plus, à pré- 
sent, je ne pourrai ne pas savoir !... 

— Il ne vous dit pas tout encore, continua Protos 
en lui touchant doucement l'épaule. Préparez- 
vous au plus terrible... puis, se penchant, à voix 
basse : — Malgré toutes les précautions, le secret 
a suinté ; quelques aigrefins en profitent qui, dans 
les départements pieux, vont quêtant de famille 
en famille et, toujours au nom de la Croisade, 
récoltent pour eux l'argent qui devrait nous revenir. 

— Mais c'est affreux ! 

— Ajoutez à cela, dit Bardolotti, qu'ils jettent 
le discrédit et la suspicion sur nous-mêmes, et 
nous forcent à redoubler d'astuce et de circonspec- 
tion. 

— Tenez ! lisez ceci, dit Protos en tendant à 
Fleurissoire un numéro de la Croix; le journal 
est d'avant-hier. Ce simple entrefilet en dit long ! 

« Nous ne saurions trop mettre en garde, lut Fleu- 
rissoire, les âmes déçfotes contre les agissements de 
faux ecclésiastiques, et particulièrement d^un pseudo- 
chanoine qui se prétend chargé de mission secrète 
et qui, abusant de la crédulité, arrii^e à soutirer de 
Vargent pour une oeuvre qui se baptise : CROI' 



LE MILLE-PATTES 197 

SADE POUR LA DÉLIVRANCE DU PAPE. 
Le titre seul de cette œui^re en dénonce Vahsurdité. » 
Fleurissoire sentait le sol mouvoir et céder sous 
ses pieds. 

— A qui se fier, pourtant ! Mais si je vous disais 
à mon tour, Messieurs, que c'est peut-être à cause 
de ce filou — je veux dire : le faux chanoine — 
que je suis présentement parmi vous ! 

L'abbé Cave regarda gravement le cardinal, puis 
frappant du poing sur la table : 

— Eh bien ! je m'en doutais, s'écria-t-il. 

— Tout me porte à craindre à présent, continua 
Fleurissoire, que la personne par qui je suis au 
courant de l'affaire, n'ait été victime elle-même 
des agissements de ce bandit. 

— Cela ne m'étonnerait pas, dit Protos. 

— Vous voyez dès lors, reprit Bardolotti, com- 
bien notre position est difficile, entre ces aigrefins 
qui s'emparent de notre rôle, et la police qui, 
voulant les saisir, risque de nous prendre pour eux. 

— C'est-à-dire, gémit Fleurissoire, qu'on ne 
sait plus où se tenir ; je ne vois que danger partout. 

— Vous étonnerez-vous encore, après cela, ♦des 
excès de notre prudence ? dit Bardolotti. 

— Et comprendrez-vous, continua Protos, que 
nous n'hésitions pas, par instants, à revêtir la livrée 
du péché et à feindre quelque complaisance en face 
des plus coupables joies ! 

— Hélas ! balbutia Fleurissoire, vous du moins, 
vous vous en tenez à la feinte, et c'est pour cacher 
vos vertus que vous simulez le péché. Mais moi..., 



198 LES CAVES DU VATICAN 

Et comme les fumées du vin se mêlaient aux nuages 
de la tristesse et les rots de l'ivresse aux hoquets 
des sanglots, penché du côté de Protos, il commença 
par rendre son déjeuner, puis raconta confusément 
la soirée avec Carola et le deuil de son pucelage. 
Bardolotti et l'abbé Cave avaient grand mal à ne 
pas s'esclaffer. 

— Enfin, mon fils, vous vous êtes confessé ? 
demanda le cardinal plein de sollicitude. 

— Le lendemain matin. 

— Le prêtre vous a donné l'absolution ? 

— Beaucoup trop facilement. C'est précisément 
là ce qui me tourmente... Mais pouvais-je lui 
confier qu'il n'avait pas affaire à un pèlerin ordi- 
naire ; révéler ce qui m'amenait dans ce pays ?••, 
Non, non ! c'en est fait à présent ; cette mission de 
choix réclamait un serviteur sans tache. J'étais 
tout désigné. A présent, c'en est fait. J'ai déchu ! 
Et de nouveau le secouaient les sanglots, tandis 
que, se frappant la poitrine à petits coups, il répé- 
tait : — Je ne suis plus digne ! Je ne suis plus digne 
puis reprenait dans une sorte de mélopée : — Ah ! 
vous qui m'écoutez à présent et qui connaissez 
ma détresse, jugez-moi, condamnez-moi^ punissez- 
moi... Dites-moi quelle extraordinaire pénitence 
me lavera de ce crime extraordinaire ? quel châti- 
ment ? 

Protos et Bardolotti se regardaient. Le dernier 
enfin, se levant, commença de tapoter Amédée 
sur l'épaule : 

— Voyons, voyons ! mon fils. Il ne faut pourtant 



LE MILLE'PATTES 199 

pas se laisser aller comme ça. Eh bien, oui ! vous 
avez péché. Mais, que diable ! on n'en a pas moins 
besoin de vous. (Vous êtes tout sali ; tenez, prenez 
cette serviette ; frottez !) Toutefois, je comprends 
votre angoisse, et puisque vous en appelez à nous, 
nous voulons vous présenter le moyen de vous 
racheter. (Vous vous y prenez maL Laissez-moi 
vous aider.) 

— Oh! ne vous donnez pas la peine. Merci! 
merci, faisait Fleurissoire ; et Bardolotti, tout en le 
nettoyant, continuait : 

— Toutefois, je comprends vos scrupules ; et, 
pour les respecter, je vous offrirai tout d'abord une 
petite besogne sans éclat, qui vous fournira l'occa- 
sion de vous relever et mettra votre dévouement 
à l'épreuve. 

— C'est tout ce que j'attends, 

— Voyons, cher abbé Cave, vous avez sur vous 
ce petit chèque ? 

Protos sortit un papier de la poche intérieure de 
son sayon, 

— Circonvenus comme nous sommes, reprenait 
le cardinal, nous avons parfois quelque mal à tou- 
cher les espèces dçs offrandes que quelques bonnes 
âmes secrètement sollicitées nous envoient. Sur* 
veillés à la fois par les francs-maçons et par les 
jésuites, par la police et par les baiidits, il ne convient 
pas qu'on nous voie présenter des chèques ou des 
mandats aux guichets des postes et des banques 
où notre personne pourrait être reconnue. Les 
aigrefins dont vous parlait tantôt Tabbé Cave 



200 LES CAVES DU VATICAN 

ont jeté sur les collectes un tel discrédit ! (Protos 
cependant pianotait impatiemment sur la table.) 
Bref, voici un modeste petit chèque de six mille 
francs que je vous prie, mon cher fils, de bien vouloir 
toucher à notre place ; il est tiré sur le Credito 
Commerciale de Rome par la duchesse de Ponte- 
Cavallo ; bien qu'adressé à l'archevêque, le nom 
du destinataire par prudence est laissé en blanc, 
de manière que le puisse toucher n'importe quel 
porteur ; vous le signerez sans scrupule de votre 
vrai nom, qui n'éveillera pas les soupçons. Veillez 
bien à ne pas vous le laisser voler, ni... Qu'avez- 
vous, mon cher abbé Cave ? Vous semblez nerveux. 

— Allez toujours. 

— Ni la somme que, vous me rapporterez dans... 
voyons, vous rentrez à Rome cette nuit ; vous 
pourrez reprendre demain soir le train rapide de 
six heures ; à dix heures vous arriverez à Naples 
de nouveau et me trouverez sur le quai de la gare 
à vous attendre. Après quoi nous verrons à vous 
occuper à quelque besogne plus relevée... Non, 
mon fils, ne baisez pas ma main ; vous voyez bien 
qu'elle est sans bague. 

Il toucha le front d'Amédée à demi prosterné 
devant lui, et Protos qui le prenait par le bras le 
secouant doucement : 

— Allons ! buvez un coup avant de vous mettre 
en route. Je regrette bien de ne pouvoir vous rac- 
compagner à Rome ; mais divers soins me re- 
tiennent ici ; et mieux vaut qu'on ne nous voie 
pas ensemble. Adieu. Embrassons-nous, cher Fleu- 



LE MILLE-PATTES 201 

rîssoire. Dieu vous garde ! et je le remercie de 
m'avoir mis à même de vous connaître. 

Il raccompagna Fleurissoire jusqu'à la porte, et le 
quittant : 

— Ah ! Monsieur, disait-il encore, que pensez - 
vous du cardinal ? N'est-il pas pénible de voir ce 
qu'ont fait les persécutions, d'une si noble intelli- 
gence ! 

Puis revenant auprès du pseudo : 

— Abruti ! c'est malin ce que tu as inventé là ! 
de faire endosser ton chèque par un maladroit qui 
n'a même pas de passeport et que je vais devoir 
tenir à l'œil 

Mais Bardolotti, lourd de somnolence, laissait 
rouler sa tête sur la table en murmurant : 

— Il faut occuper les vieillards. 

Protos alla dans une chambre de la villa dépouiller 
sa perruque et son costume de paysan ; il reparut 
bientôt après, rajeuni de trente ans, sous les traits 
d'un employé de magasin ou de banque, de l'aspect 
le plus subalterne. Il n'avait pas trop de temps pour 
attraper le train qu'il savait devoir emporter aussi 
Fleurissoire, et partit sans prendre congé de Bar- 
dolotti qui dormait. 



202 LES CAVES DU VATICAN 



VII 



Fleurîssoîre regagna Rome et la via dei Vec- 
chierelli le soir même. Il était extrêmement fatigué 
et obtint de Carola qu'elle le laissât dormir. 

Le lendemain, dès l'éveil, son bouton, au palper 
lui parut bizarre ; il l'examina dans une glace et 
constata qu'une squame jaunâtre en recouvrait 
l'écorniflure ; le tout avait un méchant aspect. 
Comme à ce moment il entendit Carola circuler 
sur le palier, il l'appela et la pria d'examiner le 
mal. Elle approcha Fleurissoire de la fenêtre et 
affirma dès le premier coup d'œil : 

— Ça n'est pas ce que tu crois. 

A vrai dire Amédée ne songeait pas bien parti- 
culièrement à cela, mais l'effort de Carola pour le 
rassurer l'inquiéta au contraire. Car enfin, du 
moment qu'elle affirmait que ce n'était pas cela, 
c'était donc que c'aurait pu l'être. Après tout, 
était-elle bien sûre que ça ne l'était pas ? Et que 
ce fût cela, lui le trouvait tout naturel ; car 
enfin il avait péché ; il méritait que ça le fût. 
Ça devait l'être. Un frisson lui coula le long du 
dos. 

— Comment t'es-tu fait ça ? demanda-t-elle. 
Ah ! qu'importait la cause occasionnelle, coupure 

du rasoir ou salive du pharmacien : la cause pro- 
fonde, celle qui lui méritait ce châtiment, pouvait-il 
décemment la lui dire ? Et la comprendrait-elle ? 



LE MILLE-PATTES 203 

Sans doute elle en rirait.. Comme elle répétait sa 
question : 

— C'est un barbier, répondit-il. 

— Tu devrais mettre quelque chose dessus. 
Cette sollicitude balaya ses derniers doutes ; ce 

qu'elle en avait dit d'abord n'était que pour le ras- 
surer ; il se voyait déjà le visage et le corps mangés 
de pustules, objet d'horreur pour Arnica ; ses yeux 
s'emplirent de larmes. 

— Alors tu crois que... 

— Mais non, ma petite biche ; il ne faut pas te 
frapper comme ça ; tu as l'air d'une pompe funèbre. 
D'abord, si c'était ça, on n'en pourrait rien savoir 
encore. 

— Si ! si... Âh ! c'est bien fait pour moi ! C'est 
bien fait ! reprenait-il. 

Elle s'attendrit : 

— Et puis, ça n'est jamais comme ça que ça 
commence ; veux-tu que j'appelle la patronne, 
qui te le dira ?... Non ? Eh bien ! tu devrais sortir 
un peu pour te distraire ; et boire un coup de 
marsala. — Elle garda le silence un instant. Enfin 
n'y tenant plus : 

— Écoute, reprit-elle : j'ai à te parler de choses 
sérieuses : Tu n'as pas fait la rencontre, hier, d'une 
espèce de curé à cheveux blancs ? 

Comment savait-elle cela ? Stupéfait Fleurissoire 
demanda : 

— Pourquoi ? 

— Eh bien... elle hésita encore ; le regarda, le 
vit si pâle, qu'elle continua, dans un élan : — Eh 



204 LES CAVES DU VATICAN 

bien ! défie-toi de lui. Crois-moi, ma pauvre poule, 
il va te plumer. Je ne devrais pas te dire ça, mais... 
défie-toi de lui. 

Amédée s'apprêtait à sortir, complètement bou- 
leversé par ces derniers propos ; il était déjà dans 
l'escalier, elle le rappela : 

-— Surtout, si tu le revois, ne lui dis pas que j© 
t'ai parlé. Ce serait comme si tu me tuais. 



La vie devenait décidément trop compliquée 
pour Amédée. Au surplus il se sentait les pieds 
gelés, le front brûlant, et les idées fort mal en place. 
Comment s'y reconnaître à présent, si l'abbé Cave 
lui-même n'était qu'un farceur ?... Alors, le car- 
dinal aussi, peut-être ?... Mais ce chèque, pour- 
tant ! Il sortit le papier de sa poche, le palpa, 
rassura sa réalité. Non ! non, ce n'était pas pos- 
sible ! Carola se trompait. Et puis, que savait-elle 
des intérêts mystérieux qui forçaient ce pauvre 
Cave à jouer double jeu ? Sans doute fallait-il 
voir là, plutôt, quelque mesquine rancune de 
Baptistin, contre qui précisément le bon abbé l'avait 
mis en garde... N'importe ! il ouvrirait l'œil encore 
plus : il se défierait désormais de Cave, comme il 
se défiait déjà de Baptistin ; et qui sait si, de 
Carola même... ? 

— Voilà bien, se disait-il, à la fois la conséquence 
et la preuve de ce vice initial, de ce trébuchement 
du Saint-Siège : tout le reste à la fois chavirait. 

A qui se fier, sinoû au pape ? et dès que cette 



LE MILLE-PATTES 205 

pierre angulaire cédait, sur laquelle posait l'Église, 
rien ne méritait plus d'être vrai. 

Amédée marchait à petits pas pressés, dans la 
direction de la poste ; car il espérait bien trouver 
quelques nouvelles du pays, honnêtes, où rasseoir 
enfin sa confiance fatiguée. Le brouillard léger du 
matin et cette profuse lumière où s'évaporait et 
s'irréalisait chaque objet favorisaient encore son 
vertige ; il s'avançait comme en un rêve, doutant 
de la solidité du sol, des murs, et de la sérieuse 
existence des passants qu'il croisait ; doutant sur- 
tout de sa présence à Rome... Il se pinçait alors 
pour s'arracher d'un mauvais rêve, se retrouver 
à Pau, dans son lit, près d'Arnica déjà levée, qui, 
selon sa coutume, penchée vers lui, allait enfin 
lui demander : — Avez-vous bien dormi, mon 
ami ? 

A la poste l'employé le reconnut, et ne fit point 
difficulté pour lui remettre une nouvelle lettre 
de son épouse. 

... Je viens d'apprendre par Valentine de Saint- 
Prix, lui disait Arnica, que Julius lui aussi est 
à Rome, appelé par un congrès. Comme je me réjouis 
en songeant que tu vas pouvoir le rencontrer l Malheu- 
reusement Valentine n'a pas pu me donner son 
adresse. Elle croit quHl est descendu au Grand- 
Hôtel, mais elle n'en est pas sûre. Elle sait seulement 
quil doit être reçu au Vatican jeudi matin; il a écrit 
à l'avance au cardinal Pazzi pour obtenir une au- 
dience. Il vient de Milan où il a été voir Anthime 
qui est très malheureux parce qu'il rh' obtient pas ce 



206 LES CAVES DU VATICAN . 

que lui a^ait promis V Eglise après son procès; 
alors Julius veut aller trouver notre Saint- Père pour 
lui demander justice; car naturellement il ne sait 
rien encore. Il te racontera sa visite et toi tu pourras 
Véclairer. 

Tespère que tu prends bien des précautions contre 
le mauvais air et que tu ne te fatigues pas trop, Gaston 
vient me voir tous les jours; tu nous manques heaw 
coup. Comme je serai contente quand tu nous annon' 
ceras ton retour... Etc* 

Et griffonnés en travers, au crayon, sur la qua- 
trième page, ces quelques mots de Blafaphas : 

Si tu vas à Naples^ tu devrais i* informer comment 
ils font le trou dans le macaroni. Je suis sur le chemin 
d^une nouvelle découverte. 

Une claironnante joie envahit le cœur d'Amédée, 
mêlée d'une certaine gêne : Ce jeudi, jour de l'au- 
dience, c'était le jourd'hui-même. Il n'osait donner 
à blanchir et le linge allait lui manquer. Il le crai- 
gnait du moins. Il avait remis ce matin son faux 
col de la veille ; mais qui cessa tout aussitôt de lui 
paraître suffisamment propre quand il apprit 
qu'il pourrait rencontrer Julius. La joie qu'il eût 
eue de cette conjonction en fut contrariée. Repasser 
via dei Vecchierelli, il n'y fallait songer, s'il voulait 
surprendre son beau-frère à la sortie de l'audience ; 
et cela ne le troublait point tant que de le relancer 
au Grand- Hôtel. Du moins prit-il soin de retourner 
ses manchettes ; quant au col, il le recouvrit de son 
foulard, ce qui présentait en outre cet avantage de 
cacher à peu près son bouton. 



LE MILLE-PATTES 207 

Mais qu'importaient ces vétilles ? Le vrai c'est 
que Fleurissoire se sentait ineffablement tonifié 
par cette lettre, et que la perspective de reprendre 
contact avec un des siens, avec sa vie passée, 
brusquement remettait à leur place les monstres 
enfantés par son imagination de voyageur. Carola, 
l'abbé Cave, le cardinal, tout cela flottait devant 
lui comme un rêve qu'interrompt tout à coup le 
chant du coq. Pourquoi donc avait-il quitté Pau ? 
Que signifiait cette fable absurde qui l'avait dé- 
rangé de son bonheur ? Parbleu ! Il y avait un 
pape ; et dans quelques instants Julius allait pou- 
voir déclarer : je l'ai vu ! Un pape et cela suffisait. 
Dieu pouvait-il autoriser sa substitution, mons- 
trueuse, à laquelle lui, Fleurissoire, n'aurait certes 
point cru, sans cet absurde orgueil d'avoir à jouer 
un rôle dans l'affaire ? 

Amédée marchait à petits pas pressés ; il avait 
peine à se retenir de courir. Il reprenait enfin 
confiance, tandis que tout, autour de lui, reprenait 
poids rassurant, mesure, position naturelle et vrai- 
semblante réalité. Il tenait son chapeau de paille 
à la main ; quand il arriva devant la basilique, il fut 
pris d'une si noble ivresse qu'il commença par 
faire le tour de la fontaine de droite ; et. tandis 
qu'il passait sous le vent du jet d'eau, se laissant 
humecter le front, il souriait à l'arc-en-ciel. 

Tout à coup il stoppa. Là, prés de lui, assis sur 
le soubassement du quatrième pilier de la colon- 
nade, n'apercevait-il pas Julius ? Il hésitait à le 
reconnaître, tant, si sa mise était décente, sa tenue 



208 LES CAVES DU VATICAN 

Tétait peu : le comte de Baraglîoul avait posé 
son cronstadt de paille noire à côté de lui, sur le 
bec en corbin de sa canne fichée entre deux pavés, 
et, tout soucieux de la solennité du lieu, le pied 
droit sur le genou gauche, tel un prophète de la 
Sixtine, il maintenait sur son genou droit un cahier ; 
par instants, abattant tout à coup sur les feuilles 
un crayon haut-levé, il écrivait, attentif si unique- 
ment à la dictée d'une inspiration si pressante 
qu'Amédée devant lui aurait pu faire la buciloque 
sans qu'il le vît. Tout en écrivant il parlait ; et 
si le froissement du jet d'eau couvrait le bruit de 
ses paroles, du moins distinguait-on ses lèvres 
s'agiter. 

Amédée s'approcha, contournant discrètement le 
pilier. Comme il allait toucher l'autre à l'épaule : 

— Et dans ce cas, que nous importe ! déclama 
Julius, qui consigna ces mots, en fin de page, dans 
son carnet, puis remit son crayon dans sa poche 
et, se levant brusquem^ent, donna du nez contre 
Amédée. 

— Par le Saint-Père, que faites-vous ici ? 
Amédée, tremblant d'émotion, bégayait et ne 

pouvait dire ; il pressait convulsivement une main 
de Julius dans les deux siennes. Julius cependant 
l'examinait : 

— Mon pauvre ami, comme vous voilà fait ! 
La Providence avait bien mal loti Julius : des 

deux beaux-frères qui lui restaient, l'un tournait 
au cagot ; l'autre était marmiteux. Depuis moins 
de trois ans qu'il n'avait revu Amédée, il le trou- 



LE MILLE-PATTES 209 

vait vieilli de plus de douze ; ses joues était ren- 
trées, sa pomme d'Adam ressortie ; l'amarante de 
son foulard exagérait encore sa pâleur ; son menton 
tremblait ; ses yeux vairons roulaient d'une manière 
qui eût dû être pathétique et n'était que bouffonne ; 
il avait rapporté de son voyage de la veille un 
enrouement mystérieux, de sorte que semblaient 
venir de loin ses paroles. Tout occupé par sa 
pensée : 

— Alors, vous l'avez vu ? dit-il. 
Et tout occupé par la sienne : 

— Qui ? demanda Julius. 

Ce qui ? retentit en Amédée comme un glas et 
comme un blasphème. Il précisa discrètement : 

— Je croyais que vous sortiez du Vatican ? 

— En effet. Excusez-moi : je n'y pensais plus... 
Si vous saviez ce qui m' arrive ! 

Ses yeux brillaient ; on eût cru qu'il allait jaillir 
de lui-même. 

— Oh ! s'il vous plaît, supplia Fleurissoire ; 
vous me direz cela ensuite ; parlez-moi d'abord de 
votre visite. Je suis si impatient de savoir... 

— Cela vous intéresse ? 

— Bientôt vous comprendrez combien. Parlez f 
parlez, je vous en prie. 

— Eh bien ! voilà ! commença Julius, empoi. 
gnant par un bras Fleurissoire et l'entraînant loin 
de Saint-Pierre; — Peut-être aurez- vous su dans quel 
dénuement sa conversion avait laissé notre An- 
thime ! C'est en vain qu'il attend encore ce que lui 
promettait l'Église, en récompense de ce que lui 

VATICAN 14 



210 LES CAVES DU VATICAN 

ont ravi les francs-maçons. Anthime a été joué : 
il faut le reconnaître... Mon cher ami, vous pren- 
drez comme vous voudrez cette aventure : moi je 
la tiens pour une farce qualifiée ; mais sans laquelle 
je ne verrais peut-être pas aussi clair dans ce qui 
nous occupe aujourd'hui, et dont je suis pressé de 
vous entretenir. Voici : un être d'inconséquence! 
c'est beaucoup dire... et sans doute cette apparente 
inconséquence cache-t-elle une séquence plus sub- 
tile et cachée ; l'important c'est que ce qui le fasse 
agir, ce ne soit plus une simple raison d'intérêt 
ou, comme vous dites ordinairement : qu'il n'obéisse 
plus à des motifs intéressés, 

— Je ne vous suis plus bien, dit Amédée. 

— C'est vrai, pardonnez-moi : je m'écartais de 
ma visite. J'avais donc résolu de prendre en main 
l'affaire d' Anthime... Ah ! mon ami, si vous aviez 
vu l'appartement qu'il occupe à Milan ! — Vous 
ne pouvez pas rester ici, lui ai-je dit tout de suite. 
Et quand je pense à cette malheureuse Véronique ! 
Mais lui tourne à l'ascète, au capucin ; il ne permet 
pas qu'on le plaigne ; ni surtout qu'on accuse le 
clergé ! — Mon ami, lui ai-je dit encore : je consens 
que le haut clergé ne soit pas coupable, mais alors 
c'est qu'il n'est pas averti. Permettez-moi d'aller 
l'instruire. 

— Je croyais que le cardinal Pazzi... glissa 
Fleurissoire. 

— Oui, ça n'avait pas réussi. Vous comprenez, 
ces hauts dignitaires, chacun a peur de se commet- 
tre. II fallait pour se saisir de l'affaire quelqu'un 



LE MILLE-PATTES 211 

qui ne fût pas de la partie ; moi par exemple. Car 
admirez la manière dont se font les découvertes ! 
et j'entends : les plus importantes : on croirait à 
une illumination soudaine : au fond on n'arrêtait 
pas d'y penser. C'est ainsi que depuis longtemps, 
je m'inquiétais tout à la fois de l'excès de logique 
de mes personnages et de leur insuffisante déter- 
mination. 

— Je crains, dit doucement Amédée, que vous 
ne vous écartiez de nouveau. 

— Nullement, reprit Julius, c'est vous qui ne 
suivez pas ma pensée. Bref, c'est à notre Saint- 
Père lui-même que je résolus d'adresser la suppli- 
que ; et j'allai la lui porter ce matin. 

— Alors ? dites vite' : vous l'avez vu ? 

— Mon cher Amédée, si vous m'interrompez 
tout le temps... Eh bien ! on n'imagine pas ce que 
c'est difficile de le voir. 

— Parbleu ! fit Amédée. 

— Vous dites ? 

— Je parlerai tantôt. 

— D'abord j'ai dû complètement renoncer à 
lui faire tenir ma supplique. Je la gardais en main ; 
c'était un décent rouleau de papier ; mais, dès la 
seconde antichambre (ou la troisième ; je ne me 
souviens plus bien), un grand gaillard, costumé de 
noir et de rouge, me l'a poliment enlevée. 

A petit bruit Amédée commençait à rire comme 
quelqu'un de renseigné et qui sait ce qu'il sait. 

— Dans l'antichambre suivante on m'a débar- 
rassé de mon chapeau, qu'on a posé sur une table. 



212 LES CAVES DU VATICAN 

Dans la cinquième ou la sixième, où j'attendis 
longtemps en compagnie de deux dames et de trois 
prélats, une sorte de chambellan est venu me cher- 
cher et m'a introduit dans la salle voisine où, sitôt 
en face du Saint-Père (il était, autant que j'ai pu 
m'en rendre compte, juché sur une sorte de trône 
que protégeait une sorte de baldaquin), il m'a 
invité à me prosterner, ce que j'ai fait ; de sorte 
que j'ai cessé de voir. 

— Vous n'êtes pourtant pas resté si longtemps 
incliné, et ni le front si bas que vous n'ayez... 

— Mon cher Amédée, vous en parlez à votre 
aise ; vous ne savez donc pas quels aveugles fait 
de nous le respect ? Et, outre que je n'osais pas 
relever la tête, une façon de majordome, avec une 
espèce de règle, chaque fois que je commençais à 
parler d'Anthime, me donnait sur la nuque des 
manières de petits coups, qui m'inclinaient à neuf. 

— Du moins Lui, vous a-t-il parlé. 

— Oui, de mon livre, qu'il m'a avoué n*avoîr 
pas lu. 

— Mon cher Julîus, reprit Amédée après un 
moment de silence, ce que vous me dites là est de la 
plus haute importance. Ainsi vous ne l'avez pas vu : 
et de tout votre récit je retiens qu'il est étrange- 
ment malaisé de le voir. Ah ! tout ceci confirme 
hélas! l'appréhension la plus cruelle. Julius, je 
dois vous le dire à présent... mais venez par ici ; 
cette rue si fréqueniée... 

Il entraîna dans un vicolo presque désert Julius, 
amusé plutôt, qui se laissait faire : 



LE MILLE'PATTES 213 

— Ce que je vais vous confier est si grave... 
Surtout n'en laissez rien voir au dehors. Ayons 
l'air de parler de matières indifférentes et préparez- 
vous à entendre quelque chose de terrible : Julius, 
mon ami, celui que vous avez vu ce matin... 

- — Que je n'ai pas vu, voulez- vous dire. 

— Précisément... n'est pas le vrai. 

— Vous dites ? 

— Je dis que vous n'avez pas pu voir le pape, 
pour cette monstrueuse raison que... je le tiens de 
source clandestine et certaine : le vrai pape est 
confisqué. 

Cette étonnante révélation eut sur Julius l'effet 
le plus inattendu : il quitta soudain le bras d' Amédée 
et trottant par devant, tout au travers du vicolo, 
il criait : 

-— Ah ! non. Ah ! ça, par exemple, non, non, 
non ! 

Puis se rapprochant d' Amédée : 

— Comment ! J'arrive, et à grand'peîne, à me 
purger l'esprit de tout cela ; je me convaincs qu'il 
n'y a rien à attendre de là, rien à espérer, rien à 
admettre ; qu'Anthime a été joué, que tous nous 
sommes joués, que ce sont là des pharmacies ! 
et qu'il ne reste plus qu'à en rire... Eh quoi ! je 
me libère ; et je n'en suis pas plus tôt consolé que 
vous venez me dire : Halte là ! Il y a maldonne : 
Recommencez ! Ah ! non, par exemple ! Ah ! ça : 
non jamais ! Je m'en tiens là. Si celui-là n'est pas 
le vrai : Tant pis ! 

Fleurissoire était consterné. 



214 LES CAVES DU VATICAN 

— Mais, disait-il, l'Église... et il déplorait que 
son enrouement ne lui permît pas d'éloquence. 

— Mais, si l'Église elle-même est jouée ? 

Julius se mit de biais devant lui, lui coupant à 
demi la route et, sur un ton persifleur et tranchant 
qu'il n'avait pas accoutumé : 

— Eh bien ! qu'est-ce-que-ce-la-vous-fait ? 
Alors Fleurissoire eut un doute ; un doute neuf, 

informe, atroce et qui vaguement se fondait dans 
l'épaisseur de son malaise : Julius, Julius lui-même, 
ce Julius auquel il parlait, Julius à quoi se raccro- 
chait son attente et sa bonne foi désolée, ce Julius 
non plus n'était pas le vrai Julius. 

— Quoi ! c'est vous qui parlez ainsi ! Vous sur 
qui je comptais ! Vous JuHus ! Comte de Bara- 
glioul, dont les écrits... 

— Ne me parlez pas de mes écrits, je vous en 
prie. Vrai ou faux, j'ai assez de ce que m'en a dit 
ce matin votre pape ! Et je compte bien, grâce à 
ma découverte, que les suivants seront meilleurs. 
Car il me tarde de vous parler de choses sérieuses. 
Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas ? 

— Volontiers ; mais je vous quitterai de bonne 
heure. On m'attend à Naples ce soir... oui, pour 
affaires dont je vous parlerai. Vous ne m'emmenez 
pas au Grand-Hôtel, j'espère. 

— Non ; nous irons au Colonna. 

De son côté, Julius se souciait peu d'être vu au 
Grand-Hôtel en compagnie d'un débris tel que 
Fleurissoire ; et celui-ci, qui se sentait pâle et défait, 
souffrait déjà de la pleine lumière où l'avait fait 



LE MILLE-PATTES 215 

asseoir son beau-frère, à cette table de restaurant, 
bien en face de lui et sous son regard scrutateur. 
Si encore ce regard avait cherché le sien : mais 
non, il le sentait qui s'adressait, au ras du foulard 
amarante, à cet endroit honteux de son cou où le 
bouton suspect bourgeonnait, et qu'il sentait à 
découvert. Et tandis que le garçon apportait les 
hors-d'œuvre : 

— Vous devriez prendre des bains sulfureux, dit 
Baraglioul. 

— Ce n'est pas ce que vous croyez, protesta 
Fleurissoire. 

— Tant mieux, reprit Baraglioul, qui du reste 
ne croyait rien ; je vous donnais ce conseil en pas- 
sant. Puis, se campant en arrière, et sur un ton 
professoral : 

— Eh bien ! voici, cher Amédée : M'est avis que, 
depuis La Rochefoucauld, et à sa suite, nous nous 
sommes fourrés dedans ; que le profit n'est pas 
toujours ce qui mène l'homme ; qu'il y a des actions 
désintéressées... 

— Je l'espère bien, interrompit candidement 
Fleurissoire. 

— Ne me comprenez pas si vite, je vous en prie. 
Par désintéressé, j'entends : gratuit. Et que le mal, 
ce que l'on appelle : le mal, peut être aussi gratuit 
que le bien. 

— Mais, dans ce cas, pourquoi le faire ? 

— Précisément ! par luxe, par besoin de dépense, 
par jeu. Car je prétends que les âmes les plus désin- 
téressées ne sont pas nécessairement les meilleures 



216 LES CAVES DU VATICAN 

— au sens catholique du mot ; au contraire, à ce 
point de vue catholique, l'âme la mieux dressée 
est celle qui tient le mieux ses comptes. 

— Et qui se sent toujours en reste avec Dieu, 
ajouta benoîtement Fleurissoire qui tâchait de se 
maintenir à hauteur. 

Julius était manifestement irrité par les interrup- 
tions de son beau-frère ; elles lui paraissaient sau- 
grenues. 

— Certainement le mépris de ce qui peut servir, 
reprit-il, est signe d'une certaine aristocratie de 
l'âme... Donc échappée au catéchisme, à la com- 
plaisance, au calcul, admettrons-nous une âme 
qui ne tienne plus de comptes du tout ? 

Baragloioul attendait un assentiment ; mais : 

— Non ! non ! mille fois non : nous ne l'admet- 
trons pas ! s'écria véhémentement Fleurissoire ; 
puis soudain effrayé par l'éclat de sa propre voix, 
il se pencha vers Baragloul. 

— Parlons plus bas ; l'on nous écoute. 

— Bah î Qui voulez-vous que ce que nous disons 
intéresse ? 

— Ah ! mon ami, je vois que vous ne savez pas 
comment ils sont d&ns ce pays. Pour moi, je com- 
mence à les connaître. Depuis quatre jours que je 
vis parmi eux, je ne sors pas des aventures ! et 
qui m'ont inculqué de vive force, je vous jure, une 
précaution que je n'avais pas naturelle. On est 
traqué. 

— Vous vous imaginez tout cela. 

^ — Je le voudrais, hélas ! et que tout cela n'exis- 



LE MILLE-PATTES 217 

tât que dans mon cerveau. Mais, que voulez-vous ? 
lorsque le faux prend la place du vrai, il faut bien 
que le vrai se dissimule. Chargé de la mission que 
je vous dirai tout à l'heure, entre la Loge et la 
Société de Jésus, c'en est fait de moi. Je suis sus- 
pect à tous ; tout m'est suspect. Mais si je vous 
avouais, mon ami, que tout à l'heure, et devant 
cette moquerie que vous opposiez à ma peine, j'ai 
pu douter si c'était au vrai Julius que je parlais, 
ou non plutôt à quelque contrefaçon de vous- 
même... Mais si je vous disais que, ce matin, avant 
de vous avoir rencontré, j'ai pu douter de ma pro- 
pre réalité, douter d'être moi-même ici, à Rome, 
ou si plutôt je rêvais simplement d'y être et n'allais 
pas bientôt me réveiller à Pau, doucement couché 
près d'Arnica, au milieu de mon ordinaire. 

— Mon ami, vous aviez la fièvre. 
Fleurissoire lui saisit la main, et d'une voix 

pathétique : 

— La fièvre ! vous l'avez dit : j'ai la fièvre. 
Une fièvre dont on ne guérit point, et dont on ne 
veut pas guérir. Une fièvre, je l'avoue, dont j'espé- 
rais que vous seriez saisi tout de même lorsque 
vous viendriez à connaître ce que je vous ai révélé ; 
une fièvre que j'espérais vous communiquer, je 
l'avoue, afin qu'ensemble nous brûlions, mon 
frère... Mais non! je le sens bien à présent, c'est 
solitaire que s'enfonce l'obscur sentier que je suis, 
que je dois suivre ; et même ce que vous m'av6z dit 
m'y oblige... Eh quoi ! Julius, serait-il vrai ? Alors 
on ne LE voit pas ? On ne parvient pas à le voir ?... 



218 LES CAVES DU VATICAN 

— Mon ami, reprit Julius, en se dégageant de 
l'étreinte de Fleurissoire qui s'exaltait, et lui posant 
à son tour une main sur le bras : — Mon ami, je 
m'en vais vous avouer quelque chose que je n'osais 
vous dire tout à l'heure : Quand je me suis trouvé 
en présence du Saint- Père... eh bien ; j'ai été pris 
d'une distraction. 

— D'une distraction ! répéta Fleurissoire aba- 
sourdi, 

— Oui : brusquement je me suis surpris pensant 
à autre chose. 

— Dois-je croire à ce que vous dites ? 

— Car c'est précisément alors que j'ai eu ma 
révélation. Mais, me disais-je, poursuivant ma pre- 
mière idée, — mais, à le supposer gratuit, l'acte 
mauvais, le crime, le voici tout inimputable ; et 
imprenable celui qui l'a commis. 

— Quoi ! vous y revenez, soupire désespérément 
Amédée. 

— Car le mobile, le motif du crime, c'est l'anse 
par où saisir le criminel. Et si, comme le juge pré- 
tendra : h fecit cui prodest... vous avez fait votre 
droit, n'est-ce pas ? 

— Excusez-moi, dit Amédée dont la sueur 
emperlait le front. 

Mais à ce moment, tout brusquement, le dia- 
logue se rompit : le chasseur du restaurant appor- 
tait sur une assiette une enveloppe où le nom de 
Fleurissoire était inscrit. Celui-ci plein de stupeur 
ouvrit l'enveloppe, et, sur le billet qu'elle contenait, 
lut ces mots : 



LE MILLE-PATTES 219 

Vous rCa^ez pas une minute à perdre. Le train de 
Naples part à trois heures. Demandez à Monsieur de 
Baraglioul de vous accompagner au Crédit Commer- 
cial où il est connu et pourra témoigner de mtre 
identité. Cave. 

— Eh bien ! que vous disaîs-je ? reprit Amédée 
à voix basse, plutôt soulagé par l'incident. 

— En effet, voici qui n'est pas ordinaire. Com- 
ment diable sait-on mon nom ? et que je suis en 
relation avec le Crédit Commercial. 

— Ces gens-là savent tout, je vous dis. 

— Le ton de ce billet ne me plaît pas. Celui qui 
l'écrivit aurait du moins pu s'excuser de nous 
interrompre. 

— A quoi bon ? Il sait bien que ma mission 
passe avant tout... C'est un chèque à toucher... 
Non ; impossible de vous en parler ici ; vous voyez 
bien qu'on nous surveille. -— Puis tirant sa montre : 
En effet, nous n'avons que le temps» 

Il sonna le garçon. 

— Laissez ! Laissez, dit Julius : c'est moi qui 
vous invite. Le Crédit n'est pas loin ; au besoin 
nous prendrons un fiacre. Ne vous affolez pas... 
Ah ! je voulais vous dire encore : si vous allez à 
Naples ce soir, disposez donc de ce billet circulaire. 
Il est à mon nom ; mais qu'importe. (Car Julius 
aimait d'obliger.) Je l'ai pris inconsidérément à 
Pans, pensant descendre plus au sud. Mais me voici 
retenu par un congrès. Combien de temps pensez- 
vous rester là-bas ? 



220 LES CAVES DU VATICAN 

— Le moins possible. J'espère être de retour dès 
demain. 

— Je vous attendrai donc pour dîner. 

Au Crédit Commercial, grâce à la présentation 
du comte de Baraglioul, on remit à Fleurissoire, 
sans difficultés, contre le chèque, six billets qu'il 
glissa dans la poche intérieure de son veston. 
Cependant il avait raconté, tant bien que mal, à 
son beau-frère, l'histoire du chèque, du cardinal 
et de l'abbé ; Baraglioul, qui l'accompagna jusqu'à 
la gare, ne l'écoutait que d'une oreille distraite. 

Entre temps Fleurissoire entra chez un chemisier 
pour s'acheter un faux col, mais qu'il ne mit pas 
aussitôt, par crainte de faire trop attendre Julius 
qui patientait devant la boutique. 

— Vous n'emportez pas de valise ? demanda 
celui-ci lorsque l'autre l'eut rejoint. 

Certes Fleurissoire fût bien, volontiers passé 
prendre son châle, ses affaires de toilette et de 
nuit ; mais avouer à Baraglioul la via dei Vecchie- 
relli !... 

— Oh ! pour une nuit !... fit-il lestement. Du 
reste nous n'avons pas le temps de passer à mon 
hôtel. 

— Au fait, où donc êtes-vous descendu ? 

— Derrière le Colisée, répondit l'autre à tout 
hasard. 

C'était comme s'il avait dit : Sous les ponts. 
JjHus encore une fois le regarda. 

— Quel drôle d'homme vous faites ! 



LE MILLE-PATTES 221 

Paraissait-il vraiment si bizarre ? Fleurissoire 
s'épongea le front. Ils firent quelques pas en silence, 
devant la gare, où ils étaient arrivés. 
" — Allons ; il faut nous séparer, dit Baraglioul, 
en lui tendant la main. 

— Vous ne... vous ne viendriez pas avec moi ? 
balbutia craintivement Fleurissoire. Je ne sais 
trop pourquoi, ça m'inquiète un peu de partir seul... 

— Vous êtes bien venu seul jusqu'à Rome. Que 
voulez-vous qu'il vous advienne ? Excusez-moi de 
vous quitter avant le quai, mais la vue d'un train qui 
s'en va me cause une tristesse inexprimable. Adieu ! 
Bon voyage ! et demain rapportez-moi au Grand- 
Hôtel mon billet de retour pour Paris, 



LIVRE CINQUIÊMB 
LAFCADIO 



— There is only one remedy ! One 
thing alone can cure us from being 
ourselves !... 

— Yes ; strictly speaking, the 
question is not how to get cured, but 
how to live. 

Joseph Conrad. Lord Jim, p. 226. 



Après que, par l'intermédiaire de Julius et 
l'assistance du notaire, Lafacadio fut entré en 
possession des quarante mille livres de rente que 
feu le comte Juste-Agénor de Baraglioul lui lais- 
sait, son grand souci fut de n'en laisser rien paraître. 

— Dans de la vaisselle d'or peut-être, s'était-il 
dit alors, mais tu mangeras des mêmes plats. 

Il ne prenait pas garde à ceci, ou ne savait pas 



LAFCADIO 223 

encore que, pour lui, désormais, le goût des mets 
allait changer. Ou du moins, comme il trouvait 
égal plaisir à lutter contre l'appétit, à céder à la 
gourmandise, maintenant que ne le pressait plus 
le besoin, sa résistance se relâchait. Parlons sans 
images : d'aristocratique nature, il n'avait permis 
à la nécessité de lai imposer aucun ge»te — qu'il se 
fût permis à présent, pnv maïu^e, yar jeu, et par 
l'amusement de préférer à son intérêt son plaisir. 

Se conformant aux volontés du comte, il n'avait 
donc pas pris le deuîî. Une mortifiante déconvenue 
l'attendait chez les fournisseurs du marquis do 
Gesvres, son dernier oncle, lorsqu'il se présenta 
potsr monter sa garde-robe. Comme il se recom- 
mandait de celui-ci, le tailleur sortit quelques fac- 
tures que le marquis avait négligé de payer. Lafca- 
dio répugnait aux filouteries ; il feignit aussitôt 
d'être venu précisément pour régler ces notes, et 
paya comptant les nouveaux vêtements. Même 
aventure chez le bottier. Quant au chemisier, 
Lafcadio jugea plus prudent de s'adresser à un 
autre. 

— L'cncle de Gesvres, si seulement je savais son 
adresse ; j'aurais plaisir à lui renvoyer acquittées 
ses factures, pensait Lafcadio. Cela me vaudrait 
son mépris ; mais je suis Baraglioul et désormais, 
coquin de marquis, je te débarque de mon cœur. 

Rien ne le retenait à Paris, ni ailleurs ; traver- 
sant l'Italie à petites journées, il gagnait Brindisj 
d'où il pensait s'embarquer sur quelque Lloyd, 
pour Java. 



224 LES CAVES DU VATICAN 

Tout seul dans le wagon qui l'éloignait de Rome 
il avait, malgré la chaleur, jeté en travers de ses 
genoux un moelleux plaid couleur de thé, sur lequel 
il se plaisait à contempler ses mains gantées couleur 
de cendre. A travers la souple et floconneuse étoffe 
de son complet, il respirait le bien-être par tous ses 
pores ; le cou non serré dans un col presque haut 
mais peu empesé, d'où s'échappait, mince comme 
un orvet, une cravate en foulard bronzé, sur la 
chemise à plis. Il se sentait bien dans sa peau, 
bien dans ses vêtements, bien dans ses bottes — 
de souples mocassins taillés dans le même daim 
que ses gants ; dans cette prison molle, son pied 
se tendait, se cambrait, se sentait vivre. Son cha- 
peau de castor, rabattu devant ses yeux, le séparait 
du paysage ; il fumait une pipette de genièvre et 
abandonnait ses pensées à leur mouvement naturel, 
II pensait : 

« — La vieille, avec un petit nuage blanc au- 
dessus de sa tête et qui me le montrait en disant : 
la pluie, ça ne sera pas encore pour aujourd'hui !... 
cette vieille dont j'ai chargé le sac sur mes épaules 
(par fantaisie il avait fait à pied, en quatre jours, 
la traversée des Apennins entre Bologne et Flo- 
rence, couchant à Covigliajo) et que j'ai embrassée 
au haut de la côte... ça fait partie de ce que le 
curé de Covigliajo appelait : les bonnes actions, — 
Je l'aurais tout aussi bien serrée à la gorge — 
d'une main qui ne tremble pas — quand j'ai senti 
cette sale peau ridée sous mon doigt... Ah ! comme 
elle caressait le col de ma veste, pour en enlever 



LAFCADIO 225 

la poussière ! en disant : figlio mio ! carino !... 
D'où me venait cette intense joie quand, après 
et ehcore en sueur, à l'ombre de ce grand châtai- 
gnier, et pourtant sans fumer, je me suis étendu 
sur la mousse ? Je me sentais d'étreinte assez large 
pour embrasser l'entière humanité ; ou l'étrangler 
peut-être... Que peu de chose la vie humaine ! 
Et que je risquerais la mienne agilement, si seule- 
ment s'offrait quelque belle prouesse un peu joli- 
ment téméraire à oser !... Je ne peux tout de même 
pas me faire alpiniste ou aviateur... Qu'est-ce que 
me conseillerait ce claquemuré de Julius ?... 
Fâcheux qu'il soit emporté ! ça m'aurait plu d'avoir 
un frère. 

« Pauvre Julius ! Tant de gens qui écrivent et 
si peu de gens qui lisent ! C'est un fait : on lit de 
moins en moins... si j'en juge par moi, comme disait 
l'autre. Ça finira par une catastrophe ; quelque 
belle catastrophe, tout imprégnée d'horreur ! on 
foutra l'imprimé par-dessus bord ; et ce sera^ miracle 
si le meilleur ne rejoint pas au fond le pire. 

(( Mais la curiosité, c'est de savoir ce que la vieille 
aurait dit si j'avais commencé de serrer... On ima- 
gine ce qui arriérait si, mais il reste toujours un 
petit laps par où l'imprévu se fait jour. Rien ne se 
passe jamais tout à fait comme on aurait cru... 
C'est là ce qui me porte à agir... On fait si peu !... 
« Que tout ce qui peut être soit ! » c'est comme ça 
que je m'explique la Création... Amoureux de ce 
qui pourrait être... Si j'étais l'État, je me ferais 
enfermer. 

VATICAN 15 



226 LES CAVES DU VATICAN 

« Pas très étourdissante la correspondance de 
ce M. Gaspard Flamand que j'ai été réclamer 
comme mienne, à la poste restante de Bologne, 
Rien qui valût la peine de lui être renvoyé. 

« Dieu ! qu'on rencontre peu de gens dont on 
souhaiterait fouiller les valises !... Et pourtant 
qu'il en est peu dont on n'obtiendrait avec tel 
mot, tel geste, quelque bizarre réaction !... Belle 
collection de marionnettes ; mais les fils sont trop 
apparents, par ma foi ! On ne croise plus dans les 
rues que jean-foutres et paltoquets. Est-ce le fait 
d'un honnête homme, Lafcadio, je vous le demande, 
de prendre cette farce au sérieux ?... Allons ! plions 
bagage ; il est temps ! En fuite vers un nouveau 
monde ; quittons l'Europe en imprimant notre 
talon nu sur le sol !... S'il est encore à Bornéo, au 
profond des forêts, quelque anthropopithèque 
attardé, là-bas, nous irons supputer les ressources 
d'une possible humanité !•.. 

« J'aurais voulu revoir Protos. Sans doute îl a 
cinglé vers l'Amérique. Il n'estimait, prétendait-il, 
que les barbares de Chicago... Pas assez voluptueux 
pour mon goût, ces loups : Je suis de nature féline. 
Passons. 

« Le curé de Covigliajo, si débonnaire, ne se 
montrait pas d'humeur à dépraver beaucoup 
l'enfant avec lequel il causait. Assurément il en 
avait la garde. Volontiers j'en aurais fait mon cama- 
rade ; non du curé, parbleu ! mais du petit... Quels 
beaux yeux il levait vers moi ! qui cherchaient aussi 
inquiètement mon regard que mon regard cher* 



LAFCADIO 227 

chaît le sien ; mais que je détournais aussitôt... 
Il n'avait pas cinq ans de moins que moi. Oui : 
quatorze à seize ans, pas plus... Qu'est-ce que j'étais 
à cet âge ? Un stripling plein de convoitise, que 
j'aimerais rencontrer aujourd'hui ; je crois que je 
me serais beaucoup plu... Faby, les premiers temps, 
était confus de se sentir épris de moi ; il a bien 
fait de s'en confesser à ma mère : après quoi son 
cœur s'est senti plus léger. Mais combien sa retenue 
m'agaçait !... Quand plus tard, dans l'Aurès, je 
lui ai raconté cela sous la tente, nous en avons bien 
ri... Volontiers, je le reverrais aujourd'hui ; c'est 
fâcheux qu'il soit mort. Passons. 

« Le vrai, c'est que j'espérais déplaire au curé. 
Je cherohais ce que je pourrais lui dire de dés- 
agréable : je n'ai rien su trouver que de charmant... 
Que j'ai de mal k ne paraître pas séduisant ! Je ne 
peux pourtant pas passer au brou de noix mon 
visage, comme me le conseillait Carola ; ou me 
mettre à manger de l'ail... Ah ! ne pensons plus 
à cette pauvre fille ? Les plus médiocres de mes 
plaisirs, c'est à elle que je les dois... Oh ! d'où 
sort cet étrange vieillard ? » 

Par la porte à coulisse du couloir, Amédée Fleu- 
rissoire venait d'entrer. 

Fleurissoire avait voyagé seul dans son compar- 
timent, jusqu'à la station de Frosinone. A cet 
arrêt du train, un Italien entre deux âges était 
monté dans le wagon, s'était assis non loin de lui 
et avait commencé à le dévisager d'un air sombre 
qui promptement invita Fleurissoire à déguerpir. 



228 LES CAVES DU VATICAN 

Dans le compartiment voisin, la jeune grâce de 
Lafcadio, tout au contraire, l'attira : 

— Ah ! l'aimable garçon ! presque un enfant 
encore, pensa-t-il. — En vacances sans doute. 
Qu'il est bien mis ! Son regard est candide. Quel 
repos ce sera de dépouiller ma défiance ! S'il savait 
le français je lui parlerais volontiers... 

Il s'assit en face de lui, dans un coin près de la 
portière. Lafcadio releva le bord de son castor e't 
commença de le considérer d'un œil morne, indiffé- 
rent en apparence. 

— Entre ce sale magot et moi, quoi de commun ? 
songeait-il. On dirait qu'il se croit malin. Qu'a-t-il 
à me sourire ainsi ? Pense-t-il que je vais l'embras- 
ser ! Se peut-il qu'il y ait des femmes pour «caresser 
encore les vieillards !... Il serait bien surpris sans 
doute d'apprendre que je sais lire écriture ou 
imprimé, couramment, à l'envers ou par transpa- 
rence, au verso, dans les glaces ou sur les buvards ; 
trois mois d'études et deux années d'apprentis- 
sage ; et cela pour l'amour de l'art. Cadio, mon 
petit, le problème se pose : faire accroc à cette 
destinée. Mais par où ?,.. Tiens ! Je vais lui offrir 
du cachou. Qu'il accepte ou non, nous verrons 
toujours bien dans quelle langue. 

— Grazio ! grazio ! — dit Fleurissoîre en refu- 
sant. 

— Rien à faire avec le tapir. Dormons ! reprend 
& part soi Lafcadio, et rabattant son castor sur ses 
yeux, il tâche à faire un rêve d'un souvenir de sa 
jeunesse ; 



LAFCADIO 229 

Il se revoit, du temps qu'on l'appelait Cadio, 
dans ce château perdu des Karpathes, qu'ils occu- 
pèrent, sa mère et lui, deux étés, en compagnie de 
Baldi l'Italien et du prince Wladimir Bielkowskî. 
Sa chambre est à l'extrémité d'un couloir ; c'est 
la première année qu'il couche loin de sa mère... 
La poignée de cuivre de sa porte, en forme de tête 
de lion, est retenue par un gros clou... Ah ! que les 
souvenirs de ses sensations sont précis !... Une 
nuit il est tiré du plus profond de son sommeil 
et croit rêver encore en voyant au chevet de son 
lit l'oncle Wladimir, qui lui paraît plus gigan- 
tesque encore que de coutume, fait comme un cau- 
chemar, drapé dans un vaste cafetan couleur 
rouille, la moustache retombée et coiffé d'un 
extravagant bonnet de nuit dressé comme une 
bonnet persan, qui l'allonge jusqu'à n'en plus finir. 
Il tient à la main une lanterne sourde qu'il pose 
sur la table, près du lit, à côté de la montre de Cadio 
en repoussant un peu un sac de billes. La première 
pensée de Cadio c'est que sa mère est morte, ou 
malade ; il va questionner Bielkowski, quand celui- 
ci pose un doigt sur ses lèvres et lui fait signe de 
se lever. En hâte l'enfant passe la robe de chambre 
qu'il revêt au sortir du bain, que son oncle a prise 
au dos d'une chaise et lui tend ; tout cela, les 
sourcils roulés et d'un air à ne point plaisanter. 
Mais Cadio a si grande confiance en Wladi qu'il 
n'a pas peur un seul instant ; il enfile ses pantou- 
fles, et le suit fort intrigué par ses manières et, 
comme toujours, ea appétit d'amusement. 



230 LES CAVES DU VATICAN 

Ils sortent dans le couloîr ; Wladimir avance 
gravement, mystérieusement, portant loin devant 
lui la lanterne ; on dirait qu'ils accomplissent un 
rite ou qu'ils suivent une procession ; Cadio chan- 
celle un peu car il est encore ivre de rêves ; mais 
la curiosité bientôt a nettoyé son cerveau. Devant 
la porte de sa mère, tous deux s'arrêtent un ins- 
tant, prêtant l'oreille : pas un bruit ; la maison 
dort. Arrivés sur le palier, ils entendent le ronfle- 
ment d'un valet dont la chambre ouvre près du 
grenier. Ils descendent. Wladi pose des pieds de 
coton sur les marches ; au moindre craquement 
il se retourne d'un air si furieux que Cadio a peine 
à ne pas rire. Il indique une marche en particulier, 
faisant signe de la franchir, aussi sérieusement que 
s'il y eût eu péril. Cadio ne gâte point son plaisir 
à se demander si ces précautions sont nécessaires, 
non plus que rien de ce qu'ils font ; il se prête au 
jeu et, glissant le long de la rampe, franchit le 
degré... Il est si prodigieusement amusé par Wladi 
qu'il traverserait du feu pour le suivre. 

Quand ils ont atteint le rez-de-chaussée, sur 
l'avant-dernière marche tous deux s'assoient pour 
souffler un instant ; Wladi hoche la tête et fait 
entendre un petit soupir du nez, comme pour dire : 
ah ! nous l'avons échappé belle. Ils repartent. 
Quelles précautions devant la porte du salon ! 
La lanterne, qu'à présent tient Cadio, éclaire la 
pièce si bizarrement que l'enfant la reconnaît à 
peine ; elle lui paraît démesurée ; un peu de lune 
glisse par l'entre-bâillement d'un volet ; tout bai- 



LAFCADIO 231 

gne dans une tranquillité surnaturelle ; on dirait 
un étang où l'on va jeter clandestinement l'éper- 
vier ; et il reconnaît bien et à sa place chaque 
chose, mais, pour la première fois, il en comprend 
l'étrangeté. 

Wladi s'approche du piano, j'entr'ouvre, caresse 
du bout du doigt quelques touches qui répondent 
très faiblement. Tout à coup le couvercle échappe 
et fait en retombant un boucan formidable (Laf- 
cadio sursaute encore en y songeant). Wladi se pré- 
cipite sur la lanterne, qu'il aveugle, puis s'écroule 
dans un fauteuil ; Cadio gUsse sous une table ; tous 
deux restent longtemps dans le noir, sans remuer, aux 
écoutes... mais rien ; rien n'a bougé dans la maison ; 
au loin, un chien jappe à la lune. Alors, doucement, 
lentement, Wladi redonne un peu de lumière. 

Dans la salle à manger, de quel air il tourne la 
clef du buffet ! L'enfant sait bien que ce n'est là 
qu'un jeu, mais l'oncle y semble pris lui-même. 
Il renifle comme pour flairer où cela sent le meil- 
leur ; s'empare d'une bouteille de tokay ; en verse 
deux petits verres où tremper des biscuits ; il 
invite à trinquer, un doigt sur les lèvres ; le cristal 
sonne imperceptiblement... La collation nocturne 
terminée, Wladi s'occupe à tout remettre en ordre, 
il va rincer avec Cadio les verres dans le baquet 
de l'office, les essuie, rebouche la bouteille, referme 
la boîte à biscuits, époussette méticuleusement 
les miettes, regarde une dernière fois le tout bien 
à sa place dans l'armoire... Ni vu, ni connu. 

Wladi réaccompagne Cadio jusqu'à sa chambre 



232 LES CAVES DU VATICAN 

et le quitte avec un profond salut. Cadio reprend 
son somme où il l'avait laissé, et se demandera le 
lendemain s'il n'a pas rêvé tout cela. 

Drôle de jeu pour un enfant ! Qu'eût pensé de 
cela Julius ?..• 



Lafcadio, bien que les yeux fermés, ne dort pas i 
il ne parvient pas à dormir. 

— Le petit vieux, que je sens là, croit que je 
dors, pensait-il. Si j'entr'ouvrais les yeux, je le 
verrais qui me regarde. Protos prétendait qu'il 
est particulièrement difficile de feindre de dormir 
tout en prêtant attention ; il se faisait fort de recon- 
naître le faux sommeil à ce léger petit tremblement 
des paupières... que je réprime en ce moment, 
Protos lui-même y serait pris... 

Le soleil cependant s'était couché ; déjà s'atté- 
nuaient les reflets derniers de sa gloire, que Fleu- 
rissoire ému contemplait. Tout à coup, au plafond 
voûté du wagon, l'électricité jaillit dans le lustre ; 
éclairage trop brutal, auprès de ce crépuscule 
attendri ; et, par crainte aussi qu'il ne troublât le 
sommeil de son voisin, Fleurissoire tourna le com- 
mutateur . ce qui n'amena point l'obscurité com- 
plète, mais dériva le courant du lustre central au 
profit d'une lampe veilleuse azurée. Au gré de 
Fleurissoire cette ampoule bleue versait trop de 
lumière encore ; il donna un tour de plus à la cla- 
vette ; la veilleuse s'éteignit, mais s'allumèrent 
aussitôt deux appliques pariétales, plus désobli* 



LAFâADlO 233 

géantes que le lustre du milieu; un tour encore, 
et la veilleuse de nouveau : il s'y tint. 

— A-t-il bientôt fini de jouer avec la lumière ? 
pensait Lafcadio impatienté. Que fait-il à présent ? 
(Non ! je ne lèverai pas les paupières.) Il est debout... 
Serait-il attiré par ma valise ? Bravo ! Il constate 
qu'elle est ouverte. Pour en perdre la clef aussitôt, 
c'était bien adroit d'y avoir fait mettre, à Milan, 
une serrure compliquée qu'on a dû crocheter à 
Bologne ! Un cadenas du moins se remplace... 
Dieu me damne : il enlève sa veste ? Ah ! tout de 
même regardons. 

Sans attention pour la valise de Lafcadio, Fleu- 
rîssoire, occupé à son nouveau faux col, avait mis 
bas sa veste pour pouvoir le boutonner plus aisé- 
ment ; mais le madapolam empesé, dur comme du 
carton, résistait à tous ses efforts. 

— Il n'a pas l'air heureux, reprenait à part soi 
Lafcadio. Il doit souffrir d'une fistule, ou de quel- 
que affection cachée. L'aiderai-je ! Il n'y parviendra 
pas tout seul... 

Si pourtant ! le col enfin admit le bouton. Fleu- 
rissoire reprit alors, sur le coussin où il l'avait posée 
près de son chapeau, de sa veste et de ses man- 
chettes, sa cravate et, s'approchant de la portière, 
chercha comme Narcisse sur l'onde, sur la vitre, 
à distinguer du paysage son reflet. 

^- Il n'y voit pas assez. 

Lafcadio redonna de la lumière. Le train longeait 
alors un talus, qu'on voyait à travers la vitre, 
éclairé par cette lumière de chaque compartiment 



234 LES CAVES DU VATICAN 

projetée ; cela formait une suite de carrés clairs qui 
dansaient le long de la voie et se déformaient 
tour à tour selon chaque accident du terrain. On 
apercevait au milieu de l'un d'eux, danser l'ombre 
falote de Fleurissoire ; les autres carrés étaient 
vides. 

— Qui le verrait ? pensait Lafcadio. Là, tout 
près de ma main, sous ma main, cette double fer- 
meture, que je peux faire jouer aisément ; cette 
porte qui, cédant tout à coup, le laisserait crouler 
en avant ; une petite poussée suffirait ; il tomberait 
dans la nuit comme une masse ; même on n'enten- 
drait pas un cri... Et demain, en route pour les 
îles !... Qui le saurait ? 

La cravate était mise, un petit nœud marin tout 
fait ; à présent Fleurissoire avait repris une man- 
chette et l'assujettissait au poignet droit ; et, ce 
faisant, il examinait, au-dessus de la place où il 
était assis tout à l'heure, la photographie (une des 
quatre qui décoraient le compartiment) de quelque 
palais près de la mer. 

— Un crime immotivé, continuait Lafcadio : 
quel embarras pour la police ! Au' demeurant, sur 
ce sacré talus, n'importe qui peut, d'un comparti- 
ment voisin, remarquer qu'une portière s'ouvre, 
et voir l'ombre du Chinois cabrioler. Du moins les 
rideaux du couloir sont tirés... Ce n'est pas tant des 
événements que j'ai curiosité, que de moi-même. 
Tel se croit capable de tout, qui, devant que d'agir, 
recule... Qu'il y a loin, entre l'imagination et le 
fait I... Et pas plus le droit de reprendre son coup 



LAFCADIO 235 

qu'aux échecs. Bah ! qui prévoirait tous les risques, 
le jeu perdrait tout intérêt !... Entre l'imagination 
d'un fait et... Tiens ! le talus cesse. Nous sommes 
sur un pont, je crois ; une rivière... 

Sur le fond de la vitre, à présent noire, les reflets 
apparaissaient plus clairement, Fleurissoire se 
pencha pour rectifier la position de sa cravate. 

— Là, sous ma main, cette double fermeture 
— tandis qu'il est distrait et regarde au loin devant 
lui — joue, ma foi ! plus aisément encore qu'on 
eût cru. Si je puis compter jusqu'à douze, sans me 
presser, avant de voir dans la campagne quelque 
feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; 
trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; 
sept ; huit ; neuf... Dix, un feu :... 



II 



Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée 
de Lafcadio et en face du gouffre brusquement 
ouvert devant lui, il fit pour se retenir uii grand 
geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la 
portière, tandis qu'à demi retourné il rejetait la 
droite en arrière par-dessus Lafcadio, envoyant 
rouler sous la banquette, à l'autre extrémité du 
wagon, la seconde manchette qu'il était au moment 
de passer. 

Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe 
affreuse, baissa la tête et donna une seconde pous- 
sée plus impatiente que la première ; les ongles lui 



236 LES CAVES DU VATICAN 

raclèrent le col ; et Fleurissoire ne trouva plus où 
se raccrocher que le chapeau de castor qu'il saisit 
désespérément et qu'il emporta dans sa chute. 

— A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne 
claquons pas la portière : on pourrait entendre à côté. 

Il tira la portière à lui, contre le vent, avec 
effort, puis la referma doucement. 

— Il m'a laissé son hideux chapeau plat ; qu'un 
peu plus, d'un coup de pied, j'allais envoyer le 
rejoindre ; mais il m'a pris le mien, qui lui suffit. 
Bonne précaution que j'ai eue d'en enlever les 
initiales !... Mais, sur la coiffe, reste la marque du 
chapelier, à qui Ton ne commande pas des feutres 
de castor tous les jours... Tant pis, c'est joué... 
Qu'on puisse croire à un accident... Non, puisque 
j'ai refermé la portière... Faire stopper le train ?... 
Allons, allons ; Cadio, pas de retouches : tout est 
comme tu l'as voulu. 

« Preuve que je me possède parfaitement : je 
vais d'abord regarder tranquillement ce que repré- 
sente cette photographie que le vieux contemplait 
tout à l'heure... Miramar! Aucun désir d'aller 
voir ça... On manque d'air ici. 

Il ouvrit la fenêtre. 

— L'animal m'a griffé. Je saigne... Il m'a fait 
très mal. Un peu d'eau là-dessus ; la toilette est 
au bout du couloir, à gauche. Emportons un second 
mouchoir. 

Il atteignît, dans le filet au-dessus de lui, sa 
valise et l'ouvrit sur le coussin de la banquette, 
à l'endroit où il était précédemment assis. 



LAFCADIO 237 

— Si je croise quelqu'un dans le couloir : du 
calme... Non, mon cœur ne bat plus. Allons-y !... 
Ah! Ga veste; aisément je la peux cacher sous la 
mienne. Des papiers dans la poche : de quoi nous 
occuper pendant le reste du trajet. 

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse» 
de drap mince, rêche et vulgaire, et qui lé dégoûtait 
un peu, que Lafcadio suspendit à une patère, dans 
Tétroit cabinet-toilette où il s'enferma ; puis, pen- 
ché sur le lavabo, il commença de s'examiner dans 
le miroir. 

Son cou, à deux endroits, était assez vilainement 
balafré ; une étroite traînée rouge partait de der- 
rière la nuque et, tournant vers la gauche, venait 
mourir au-dessus de l'oreille ; une autre, plus 
courte, franche écorchure celle-là, deux centimètres 
au-dessus de la première, montait droit vers l'oreille 
dont elle avait atteint et un peu décollé le lobe. 
Cela saignait ; mais moins qu'il n'aurait pu craindre ; 
par contre, la douleur, qu'il n'avait pas sentie 
d'abord^ s'éveillait assez vive. Il trempa son mou- 
choir dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le 
mouchoir. 

— Pas de quoi tacher un faux col, pensa-t-il 
en se rajustant ; tout va bien. 

Il allait ressortir ; à ce moment la locomotive 
siffla ; une file de lumières passa derrière la vitre 
dépolie du closet. C'était Capoue. A cette station 
si proche de l'accident, descendre et courir dans la 
nuit se ressaisir de son castor... cette pensée surgit 
éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau 



238 LES CAVES DU VATICAN 

souple, léger, soyeux, tiède et fraîs à la fois, infrois- 
sable, d'une élégance si discrète. Pourtant il 
n'écoutait jamais tout entier son désir et n'aimait 
pas céder, fût-ce à lui-même. Mais par-dessus 
tout il avait l'indécision en horreur, et gardait 
depuis nombre d'années, comme un fétiche, le 
dé d'un jeu de tric-trac que dans le temps lui 
avait donné Baldi ; il le portait toujours sur lui, 
il l'avait là, dans le gousset de son gilet : 

— Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je 
descends ! 

Il amena cinq, 

— Je descends quand même. Vite ! le veston du 
sinistré !... A présent, ma valise... 

Il courut à son compartiment. 

Ah ! combien, devant l'étrangeté d'un fait, 
l'exclamation semble inutile ! Plus surprenant est 
l'événement, et plus mon récit sera simple. Je dirai 
donc tout net ceci : Quand Lafcadio rentra dans 
le compartiment pour y reprendre sa valise, la 
valise n'y était plus. 

Il crut d'abord s'être trompé, ressortit dans le 
couloir... Si fait ; c'est bien ici qu'il était tantôt. 
Voici la vue de Miramar... mais alors ?... Il bondit 
à la fenêtre et crut rêver : sur le quai de la gare, 
non loin encore du wagon, sa valise s'en allait 
tranquillement, en compagnie d'un grand gaillard 
qui l'emportait à petits pas. 

Lafcadio voulut s'élancer ; le geste qu'il fît pour 
ouvrir la portière laissa couler le veston réglisse 
à ses pieds. 



LAFCADIO 239 

— Diable ! diable ! Un peu plus et je m'enfer- 
rais !... Tout de même le farceur s'en irait un peu 
plus vite s'il pensait que je lui puisse courir après. 
Aurait-il vu ?... 

A ce moment, comme il restait penché en avant, 
une goutte de sang ruissela le long de sa joue. 

— Tant pis pour la valise ! Le dé l'avait bien 
dit : je ne dois pas descendre ici. 

Il referma la portière et se rassit. 

— Pas de papiers dans la valise ; et mon linge 
n'est pas marqué ; que risqué-je ?... N'importe : 
m'embarquer le plus tôt possible ; ce sera peut- 
être un peu moins amusant ; mais, à coup sûr, beau- 
coup plus sage. 

Le train cependant repartait. 

— Ce n'est pas tant la valise que je regrette... 
mais mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. 
N'y pensons plus. 

Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis 
plongeant la main dans la poche intérieure de 
l'autre veston, il en sortit d'un coup une lettre 
d'Arnica, un carnet de l'agence Cook et une enve- 
loppe de papier bulle qu'il ouvrit. 

— Trois, quatre, cinq, six billets de mille ! 
N'intéresse pas les gens honnêtes. 

Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe 
dans la poche du veston. 

Mais quand, un instant après, il examina le carnet 
Cook, Lafcadio eut un éblouissement. Sur la pre- 
mière feuille, le nom de Julius de Baraglioul était 
inscrit. 



240 LES CAVES DU VATICAN 

— Est-ce que je deviens fou ? pensa-t-il. Quel 
rapport avec Julius ?,.. billet volé ?... non ; pas 
possible. Billet prêté sans aucun doute. Diable ! 
diable ! J'ai peut-être fait du gâchis : ces vieillards 
sont mieux ramifiés qu'on ne croit... 

Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la 
lettre d'Arnica. L'événement apparaissait trop 
étrange ; il avait peine à fixer son attention ; sans 
doute, il ne parvenait pas bien à démêler quelle 
parenté ou quçls rapports entre Julius et ce vieux, 
mais il saisit ceci du moins : que Julius était à 
Rome. Aussitôt sa résolution fut prise : un urgent 
désir de revoir son frère l'envahit, une curiosité 
débridée d'assister au retentissement de cette 
affaire sur ce calme et logique esprit : 

— C'est dit ! Ce soir je couche à Naples ; je 
dégage ma malle et demain je retourne à Rome 
par le premier train. Ce sera sûrement beaucoup 
moins sage, mais peut-être un peu plus amusant. 



III 



A Naples, Lafcadio descendit dans un hôtel 
voisin de la gare ; il eut soin de prendre sa malle 
avec lui, parce que sont suspects les voyageurs sans 
bagages et qu'il prenait garde de n'attirer point 
sur lui l'attention ; puis courut se procurer les quel- 
ques objets de toilette qui lui manquaient et un 
chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du 



LAFCADIO 241 

reste étroit à son front) que lui avait laissé Fleu- 
rissoire. Il désirait également acheter un revolver, 
mais dut remettre au lendemain cette emplette ; 
déjà les magasins fermaient. 

Le train qu'il voulait prendre le lendemain 
partait de bonne heure ; on arrivait à Rome pour 
déjeuner... 

Son intention était de n'aborder Julius qu'après 
que les journaux auraient parlé du « crime ». Le 
crime ! Ce mot lui semblait plutôt bizarre ; et tout 
à fait impropre, s'adressant à lui, celui de criminel. 
Il préférait celui d'ai^enturier, mot aussi souple 
que son castor, et dont il pouvait relever les bords 
à son gré. 

Les journaux du matin ne parlaient pas encore 
de Vay^enture, Il attendait impatiemment ceux du 
soir, pressé de revoir Julius et de sentir s'engager 
la partie ; comme l'enfant à cligne-musette, qui 
certes ne veut pas qu'on le trouve, mais qui veut 
du moins qu'on le cherche, en attendant il s'en- 
nuyait. C'était un vague état qu'il ne connaissait 
pas encore ; et les gens qu'il coudoyait dans la 
rue lui paraissaient particulièrement médiocres, 
désagréables et hideux. 

Quand vint le soir, il acheta le Corriere à un cri*eur 
sur le Corso ; puis entra dans un restaurant, mais 
par une sorte de défi et comme pour aviver son 
désir, il se força d'abord de dîner, laissant le jour- 
nal tout plié, posé là, à côté de lui, sur la table ; 
f)uis ressortit, et dans le Corso de nouveau, s'arrê- 
tant à la clarté d'une devanture, il déploya le jour- 

VATIGAN 16 



242 LES CAVES DU VATICAN 

nal et, en seconde page, vit ces mots, en titre d'un 
des faits divers : 



CRIME, SUICIDE... OU ACCIDENT 

Puis lut ceci que je traduis : 

En gare de Naples, les employés de la Compagnie 
ont ramassé dans le filet d^un compartiment de pre- 
mière classe du train {>enu de Rome, une veste de 
couleur sombre. Dans la poche intérieure de ce veston 
une enveloppe jaune tout ouverte contenait six billets 
de mille francs; aucun autre papier qui permît 
dHdentifier le propriétaire du vêtement, SHl y a eu 
crime^ on s'explique malaisément qu*une somme aussi 
importante ait été laissée sur le vêtement de la vic- 
time; cela semble indiquer tout au moins que le 
crime n'aurait pas eu le vol pour mobile. 

Aucune trace de lutte n'a pu être relevée dans le 
compartiment; mais on a retrouvé, sous une ban- 
quette, une manchette avec un double bouton qui 
figure deux têtes de chat, reliées Vune à Vautre par 
une chaînette d'argent doré et taillées dans un quartz 
semi-transparent, dit : agate nébuleuse à reflets, de 
Vespèce que les bijoutiers appellent : pierre de lune. 

Des recherches sont faites activement le long de la 
voie. 

Lafcadio froissa le journal. 

— Quoi ! les boutons de Carola maintenant ! 
Ce vieillard est un carrefour. 



LAFCADIO • 243 

Il tourna la page et vit en dernière heure : 

RECENTISSIME 

UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE * 

Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand- 
Hôtel. 

Il mit dans une enveloppe sa carte où ces mots 
inscrits sous son nom : 

Lafcadio Wluikï 

çient voir si le Comte Julius de Baraglioul na pas 
besoin d'un secrétaire. 

Puis fit passer. 

Un laquais enfin vint le prendre dans le hall où 
îl patientait, le guida le long des couloirs, l'intro- 
duisit. 

Au premier coup d'œil Lafcadio distingua, jeté 
dans un coin de la chambre, le Corriere délia Sera. 
Sur la table, au milieu de la pièce, un grand flacon 
d'eau de Cologne débouché répandait sa forte 
senteur, Julius ouvrit les bras. 

— Lafcadio ! Mon ami... que je suis donc heu- 
reux de vous voir ! 

Ses cheveux soulevés flottaient et s'agitaient 
sur ses tempes ; il semblait dilaté ; il tenait un mou- 
choir à pois noirs à la main et s'éventait avec. — 
Vous êtes bien une des personnes que j'attendais 
le moins ; mais celle au monde avec qui je souhai- 



244 LES CAVES DU VATICAN 

tais le plus pouvoir causer ce soir... C'est Madame 
Carola qui vous a dit que j'étais ici ? 

— Quelle bizarre question ! 

— Ma foi ! comme je viens de la rencontrer... 
Du reste, je ne suis pas sûr qu'elle m'ait vu. 

— Carola ! Elle est à Rome ? 

— Ne le saviez-vous pas ? 

— J'arrive de Sicile à l'instant et vous êtes la 
première personne que je vois ici. Je ne tiens pas 
à revoir l'autre. 

— Elle m'a paru bien jolie. 

— Vous n'êtes pas difficile. 

— Je veux dire : bien mieux qu'à Paris. 

— C'est de l'exotisme ; mais si vous êtes en 
appétit... 

— Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise 
entre nous. 

Julius voulut prendre un air sévère, ne réussit 
qu'une grimace, puis reprit : 

— Vous me voyez très agité. Je suis à un tour- 
nant de ma vie. J'ai la tête en feu et ressens à 
travers tout le corps une espèce de vertige, comme 
si j'allais m'évaporer. Depuis trois jours que je 
suis à Rome, appelé par un congrès de sociologie, 
je cours de surprise en surprise. Votre arrivée 
m'achève... Je ne me connais plus. 

Il marchait à grand pas ; il s'arrêta devant la 
table, saisit le flacon, versa sur son mouchoir un 
flot d'odeur, appliqua sur son front la compresse, 
l'y laissa. 

— Mon jeune ami... vous permettez que je vous 



LAFCADIO 245 

appelle aînsî... Je crois que je tiens mon noiiveau 
livre ! La manière, encore qu'excessive, dont vous me 
parlâtes, à Paris, de UAir des Cimes, me laisse sup- 
poser qu'à celui-ci vous ne demeurez pas insensible. 
Ses pieds esquissèrent une sorte d'entrechat ; le 
mouchoir tomba à terre ; Lafcadio s'empressa 
pour le ramasser et tandis qu'il était courbé, il 
sentit la main de Julius doucement se poser sur 
son épaule comme avait fait précisément la main 
du vieux Juste-Agénor. Lafcadio souriait en se 
relevant. 

— Voilà si peu de temps que je vous connais, 
dit Julius ; mais ce soir je ne me retiens pas de vous 
parler comme à un... 

Il s'arrêta. 

— Je vous écoute comme un frère, Monsieur de 
Baraglioul, reprit Lafcadio enhardi, — puisque 
vous voulez bien m'y inviter. 

— Voyez-vous, Lafcadio, dans le milieu où je 
vis à Paris, parmi tous ceux que je fréquente : 
gens du monde, gens d'Église, gens de lettres, 
académiciens, je ne trouve à vrai dire personne 
à qui parler ; je veux dire : à qui confier les nou- 
velles préoccupations qui m'agitent. Car je dois 
vous avouer que, depuis notre première rencontre, 
mon point de vue a complètement changé. 

— Allons, tant mieux ! dit impertinemment 
Lafcadio. 

— Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas 
du métier, combien une éthique erronée empêche 
le libre développement de la faculté créatrice. 



246 LES CAVES DU VATICAN 

Aussi rien n'est plus éloigné de mes anciens romans 
que celui que je projette aujourd'hui. La logique, 
la conséquence, que j'exigeais de mes personnages, 
pour la mieux assurer je l'exigeais d'abord de moi- 
même ; et cela n'était pas naturel. Nous vivons 
contrefaits, plutôt que de ne pas ressembler au 
portrait que nous avons tracé de nous d'abord : 
c'est absurde ; ce faisant, nous risquons de fausser 
le meilleur. 

Lafcadio souriait toujours, attendant venir et 
s'amusant à reconnaître l'effet lointain de ses pre- 
miers propos. 

— Que vous dirais-je, Lafcadio ? Pour la pre- 
mière fois je vois devant moi le champ libre... 
Comprenez-vous ce que veulent dire ces mots : le 
champ libre ?... Je me dis qu'il l'était déjà ; je me 
répète qu'il l'est toujours, et que seules jusqu'à 
présent, m'obligeaient d'impures considérations 
de carrière, de public, et de juges ingrats dont le 
poète espère en vain récompense. Désormais je 
n'attends plus rien que de moi. Désormais j'attends 
tout de moi ; j'attends tout de l'homme sincère ; 
et j'exige n'importe quoi ; puisque aussi bien je 
pressens à présent les plus étranges possibilités 
en moi-même. Puisque ce n'est que sur le papier, 
j'ose leur donner cours. Nous verrons bien ! 

Il respirait profondément, rejetait l'épaule en 
arrière, soulevait l'omoplate à la manière presque 
d'une aile déjà, comme si l'étouffaient à demi de 
nouvelles perplexités. Il poursuivait confusément, 
à voix plus basse ; 



LAFCADIO 247 

— Et puisqu'ils ne veulent pas de moi, ces 
Messieurs de l'Académie, je m'apprête à leur four- 
nir de bonnes raisons de ne pas m'admettre ; car 
ils n'en avaient pas. Ils n'en avaient pas. 

Sa voix devenait brusquement presque aiguë, 
scandant ces derniers mots ; il s'arrêtait, puis 
reprenait, plus calme : 

— Donc, voici ce que j'imagine... Vous m'écoutez? 

— Jusque dans l'âme, dit en riant toujours 
Lafcadio. 

— Et me suivez ? 
«— Jusqu'en enfer. 

Julius humecta de nouveau son mouchoir, s'assit 
dans un fauteuil ; en face de lui, Lafcadio se mit à 
fourchon sur une chaire : 

— Il s'agit d'un jeune homme, dont je veux 
faire un criminel. 

— Je n'y vois pas difficulté. 

— Eh ! eh ! fit Julius, qui prétendait à la diffi- 
culté. 

— Mais, romancier, qui vous empêche ? et du 
moment qu'on imagine, d'imaginer tout à souhait ? 

— Plus ce que j'imagine est étrange, plus j'y 
dois apporter de motif et d'explication. 

— Il n'est pas malaisé de trouver des motifs de 
crime. 

— Sans doute... mais précisément, je n'en veux 
point. Je n3 veux pas de motif au crime ; il me suffit 
de motiver le criminel. Oui ; je prétends l'amener à 
commettre gratuitement le crime ; à désirer com- 
mettre un crime parfaitement immotivé. 



248 LES CAVES DU VATICAN 

Lafcadio commençait à prêter une oreille plus 
attentive. 

— Prenons-le tout adolescent : je veux qu'à cecî 
se reconnaisse Télégance de sa nature, qu'il agisse 
surtout par jeu, et qu'à son intérêt il préfère cou- 
ramment son plaisir. 

— Ceci n'est pas commun peut-être... hasarda 
Lafcadio. 

■ — N'est-ce pas ! dit Julius tout ravî. Ajoutons-y 
qu'il prend plaisir à se contraindre... 

— Jusqu'à la dissimulation. 

— Inculquons-lui l'amour du risque. 

— Bravo ! fit Lafcadio toujours plus amusé : 

— S'il sait prêter l'oreille au démon de la curio- 
sité, je crois que votre élève est à point. 

Ainsi tour à tour bondissant et dépassant, puis 
dépassé, on eût dit que l'un jouait à saute-moutcn 
avec l'a u Ire : 

Julius. — Je le vois d'abord qui s'exerce ; il 
excelle aux menus larcins. 

Lafcadio. — Je me suis maintes fois demandé 
comment il ne s'en commettait pas davantage. 
Il est vrai que les occasions ne s'offrent d'ordinaire 
qu'à ceux-là seuls, à l'abri du besoin, qui ne se 
laissent pas solliciter. 

Julius. — A l'abri du besoin ; il est de ceux-là, 
je Vûï dit. Mais ces seules occasions le tentent 
qui exigent de lui quelque habileté, de la ruse... 

Lafcadio. — Et sans doute l'exposent un peu. 

Julius. — Je disais qu'il se plaît au risque. Au 
demeurant il répugne à l'escroquerie ; il ne cherche 



LAFCADIO 249 

poînt à s'approprier, mais s'amuse à déplacer 
subrepticement les objets. Il y apporte un vrai 
talent d'escamoteur. 

Lafcadio. — Puis l'impunité l'encourage... 

Julius. — Mais elle le dépite à la fois. S'il n'est 
pas pris, c'est qu'il se proposait jeu trop facile. 

Lafcadio. — Il se provoque au plus risqué. 

Julius. — Je le fais raisonner ainsi... 

Lafcadio. — Etes-vous bien sûr qu'il raisonne ? 

Julius, poursuivant. — C'est par le besoin qu'il 
avait de le commettre que se livre l'auteur du 
crime. 

Lafcadio. — Nous avons dit qu'il était très adroit. 

Julius. — Oui ; d'autant plus adroit qu'il agira 
la tête froide. Songez donc : un crime que ni la 
passion, ni le besoin ne motive. Sa raison de 
commettre le crime, c'est précisément de le com- 
mettre sans raison. 

Lafcadio. — C'est vous qui raisonnez son crime ; 
lui, simplement, le commet. 

Julius. — Aucune raison pour supposer criminel 
celui qui a commis le crime sans raison. 

Lafcadio. — Vous êtes trop subtil. Au point où 
vous l'avez porté, il est ce qu'on appelle : un homme 
libre. 

Julius. — A la merci de la première occasion. 

Lafcadio. — Il me tarde de le voir à l'œuvre. 
Qu'allez-voas bien lui proposer ? 

Julius. — Eh bien, j'hésitais encore. Oui ; jus- 
qu'à ce soir, j'hésitais... Et tout à coup, ce soir, 
le journal, aux dernières nouvelles, m'apporte tout 



250 LES CAVES DU VATICAN 

précisément l'exemple souhaité. Une aventure 
providentielle ! C'est affreux : figurez-vous qu'on 
vient d'assassiner mon beau-frère ! 

Lafeadio. — Quoi ! le petit vieux du wagon, 
c'est... 

Julius. — C'était Amédée Fleurissoire, à qui 
j'avais prêté mon billet, que je venais de mettre 
dans le train. Une heure auparavant il avait pris 
six mille francs à ma banque, et, comme il les por- 
tait sur lui, il ne me quittait pas sans craintes ; 
il nourrissait des idées grises, des idées noires, que 
sais-je ? des pressentiments. Or, dans le train... 
Mais vous avez lu le journal. 

Lafeadio. — Le titre simplement du « fait divers ». 

Julius. — Ecoutez, que je vous le lise. (Il déploya 
le Carrière devant lui.) Je traduis : 

La police qui faisait d^actii^es recherches le long 
de la voie ferrée^ entre Rome et Naples, a découi^erty 
cet après-midi^ dans le lit à sec du Volturne^ à cinq 
kilomètres de Capoue, le corps de la ç^ictime à laquelle 
appartient sans doute la veste retrouvée hier soir 
dans un wagon. C'est un homme d'apparence modeste^ 
d'une cinquantaine d'années environ, (Il paraissait 
plus âgé qu'il n'était.) On na trouvé sur lui aucun 
papier qui permette d'établir son identité. (Cela me 
donne heureusement le temps de respirer.) Il a 
apparemment été projeté du wagon^ assez violemment 
pour passer par-dessus le parapet du pont, en répa' 
ration à cet endroit et remplacé simplement par des 
poutres. (Quel style !) Le pont est élevé de plus de 
quinze mètres au-dessus de la rivière f la mort a dû 



LAFCADIO 251 

a livre la chute ^ car le corps ne porte pas la trace de 
blessures. Il est en bras de chemise; au poignet 
droit j une manchette^ semblable à celle que Von a 
retrouç>ée dans le wagon, mais à laquelle le bouton 
manque... (Qu'avez-vous ? -— JuHus s'arrêta | 
Lafcadlo n'avait pu réprimer un sursaut, car 
l'idée traversa son esprit que le bouton avait été 
enlevé depuis le crime. — Julius reprit : Sa main 
gauche est restée crispée sur un chapeau de feutre 
mou.,. 

— De feutre mou ! Les rustres ! murmura Laf- 
cadio. 

Julius releva le nez de dessus le journal. 

— Qu'est-ce qui vous étonne ? 

— Rien, rien ! Continuez. 

... de feutre mou, beaucoup trop large pour sa 
tête et qui paraît être plutôt celui de V agresseur; 
la marque de provenance a été soigneusement décou- 
pée dans le cuir de la coiffe, où il manque un mor- 
ceau, de la forme et de la dimension d'une feuille de 
laurier... 

Lafcadio se leva, se pencha derrière Julius pour 
lire par-dessus son épaule et peut-être pour dissi- 
muler sa pâleur. Il n'en pouvait plus douter à 
présent : le crime avait été retouché ; quelqu'un 
avait passé par là-dessus ; avait découpé cette 
coiffe ; sans doute l'inconnu qui s'était emparé 
de sa vahse. 

Julius cependant continuait : 

... ce qui semble indiquer la préméditation de ce 
crime* (Pourquoi précisément de ce crime ? Mon 



252 LES CAVES DU VATICAN 

héros avait peut-être pris ses précautions à tout 
hasard...) Sitôt après les constatations policières, 
le cadavre a été transporté à Naples pour permettre son 
identification, (Oui, je sais qu'ils ont là-bas les 
moyens et l'habitude de conserver les corps très 
longtemps...) 

— Etes-vous bien sûr que ce soit lui ? (La voix 
de Lafcadîo tremblait un peu.) 

— Parbleu ; je l'attendais ce soir pour dîner. 

— Vous avez renseigné la police ? 

— Pas encore. J'ai besoin d'abord de mettre 
un peu d'ordre dans mes idées. En deuil déjà, de 
ce côté du moins (j'entends : celui du vêtement), 
je suis tranquille ; mais vous comprenez que, sitôt 
divulgué le nom de la victime, il faudra que j'aver- 
tisse toute ma famille, que j'envoie des dépêches, 
que j'écrive des lettres, que je m'occupe des faire- 
part, de l'inhumation, que j'aille à Naples réclamer 
le corps, que... Oh ! mon cher Lafcadio, à cause 
de ce congrès auquel je vais être tenu d'assister, 
accepteriez-vous, par procuration, de chercher le 
corps à ma place ?... 

— Nous verrons cela tout à l'heure. 

— Si toutefois cela ne vous impressionne pas 
trop. En attendant j'épargne à ma pauvre belle- 
sœur des heures cruelles ; d'après les vagues ren- 
seignements des journaux, comment irait-elle sup- 
poser... ? Je reviens à mon sujet : Quand j'ai donc 
lu ce fait divers, je me suis dit : ce crime-ci, que 
j'imagine si bien, que je reconstitue, que je vois 
— je connais, moi, je connais la raison qui l'a fait 



LAPCAÙIO 253 

commettre ; et sais que, s'il n'y eût pas eu cet 
appât des six mille francs, le crime n'eût pas été 
commis. 

— Mais supposons pourtant que... 

— Oui, n'est-ce pas : supposons un instant qu'il 
n'y ait pas eu ces six mille francs, ou mieux : 
que le criminel ne les ait pas pris : c'est mon 
homme. 

Lafcadio cependant s'était levé ; il avait ramassé 
le journal que Julius avait laissé tomber, et l'ou- 
vrant à la seconde page : 

— Je vois que vous n'avez pas lu la dernière 
heure : le... criminel, précisément, n'a pas pris les 
six naille francs, — dit-il .du plus froid qu'il put. 
Tenez, lisez : « Cela semble indiquer tout au moins 
que le crime n aurait pas eu le i^ol pour mobile. » 

Julius saisit la feuille que Lafcadio lui tendait, 
lut avidement ; puis se passa la main sur les yeux ; 
puis s'assit ; puis se releva brusquement, s'éleva sur 
Lafcadio et l'empoignant par les deux bras : 

— Pas le vol pour mobile ! cria-t-il, et comme 
saisi d'un transport, il secouait Lafcadio furieuse- 
ment. — Pas le vol pour mobile ! Mais alors... — 
Il repoussait Lafcadio, courait à l'autre extrémité 
de la chambre, et s'éventait, et se frappait le front, 
et se mouchait : — Alors je sais, parbleu ! je sais 
pourquoi ce bandit l'a tué... Ah ! malheureux ami ! 
ah ! pauvre Fleurissoire ! C'est donc qu'il disait 
vrai ! Et moi qui le croyais déjà fou... Mais alors 
c'est épouvantable. 

Lafcadio s'étonnait, attendait la fin de la crise ; 



254 LES CAVES DU VATICAN 

il s'irritait un peu ; il lui semblait que n'avait pas 
le droit d'échapper ainsi Julius : 

— Je croyais que précisément vous... 

— Taisez-vous ! vous ne savez rien. Et moi qui 
perds mon temps près de vous dans des échafau- 
dements ridicules... Vite ! ma canne, mon chapeau, 

— Où courez-vous ? 

— Prévenir la police, parbleu ! 
Lafcadio se mit en travers de la porte. 

— Expliquez-moi d'abord, dit-il impérative- 
ment. Ma parole, on dirait que vous devenez fou. 

— C'est tout à l'heure que j'étais fou. Je me 
réveille de ma folie... Ah ! pauvre Fleurissoire ! 
ah ! malheureux ami ! Sainte victime ! A temps sa 
mort m'arrête sur le chemin de l'irrespect, du 
blasphème. Son sacrifice me ramène. Moi qui riais 
de lui !... 

Il avait recommencé de marcher ; puis s'arrêtant 
net et posant sa canne et son chapeau près du flacon, 
sur la table, il se campa devant Lafcadio : 

- — Voulez- vous savoir pourquoi le bandit Ta tué ? 

— Je croyais que c'était sans motif. 
Julius alors furieusement : 

— D'abord il n'y a pas de crime sans motifs 
On s'est débarrassé de lui parce qu'il détenait 
un secret... qu'il m'avait confié, un secret considé- 
rable ; et d'ailleurs beaucoup trop important pour 
lui. On avait peur de lui, comprenez-vous ? Voilà... 
Oh ! cela vous est facile de rire, à vous qui n'enten- 
dez rien aux choses de la foi. — Puis tout pâle 
et se redressant : — Le secret, c'est moi qui l'hérite. 



LAFCADIO 255 

— Méfiez-vous ? c'est de vous qu'ils vont avoir 
peur maintenant. 

— Vous voyez bien qu'il faut que je prévienne 
aussitôt la police. 

— Encore une question, dit Lafcadio, l'arrêtant 
de nouveau 

— Non. Laissez-moi partir. Je suis horriblement 
pressé. Cette surveillance continue, qui tant affolait 
mon pauvre frère, vous pouvez tenir pour certain 
que c'est contre moi qu'ils l'exercent ; qu'ils l'exer- 
cent dès à présent. Vous ne sauriez croire combien 
ces gens-là sont habiles. Ces gens-là savent tout, je 
vous dis... Il devient plus opportun que jamais que 
vous alliez rechercher le corps à ma place... Surveillé 
comme je le suis à présent, on ne sait pas ce quî 
pourrait bien m'advenir. Je vous demande cela com- 
me un service, Lafcadio, mon cher ami. — Il joignait 
les mains, implorait. — Je n'ai pas la tête à moi pour 
l'instant, mais je prendrai des informations à la 
questure, de manière à vous munir d'une procura- 
tion bien en règle. Où pourrai-je vous l'adresser ? 

— Pour plus de commodité, je prendrai chambre 
à cet hôtel. A demain. Courez vite. 

Il laissa Julius s'éloigner. Un grand dégoût mon- 
tait en lui, et presque une espèce de haine contre 
lui-même et contre Julius ; contre tout. Il haussa 
les épaules, puis sortit de sa poche le carnet Cook 
inscrit au nom de Baraglioul qu'il avait pris dans 
le veston de Fleurissoire, le posa sur la table, en 
évidence, accoté contre le flacon de parfum ; 
éteignit la lumière et sortit. 



25G LES CAVES DU VATICAN 



IV 



Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, 
malgré les recommandations à la questure, Julius 
de Baraglioul n'avait pu empêcher les journaux 
ni de divulguer ses liens de parenté avec la victime, 
ni même de désigner en toutes lettres l'hôtel où 
il était descendu. 

Certes, la veille au soir, il avait traversé des 
minutes de rare angoisse, lorsque au retour de la 
questure, vers minuit, il avait trouvé dans sa cham- 
bre, exposé bien en évidence, le billet Cook inscrit 
à son nom et dont s'était servi Fleurissoire. Il avait 
aussitôt sonné et, ressorti blême et tremblant dans 
le couloir, avait prié le garçon de regarder sous son 
lit ; car il n'osait regarder lui-même. Une espèce 
d'enquête qu'il poussa séance tenante n'aboutit 
à aucun résultat ; mais comment se fier au per- 
sonnel des grands hôtels ?... Pourtant, après une 
nuit de bon sommeil derrière une porte solidement 
verrouillée, Julius s'était réveillé plus à l'aise ; 
la police à présent le protégeait. Il écrivit nombre 
de lettres et de dépêches, qu'il alla porter lui-même 
à la poste. 

Comme il rentrait, on le vint avertir qu'une dame 
était venue le demander ; elle n'avait pas dit son 
nom, attendait dans le readirig-room. Julius s'y 
rendit et ne fut pas peu surpris de retrouver là 
Caiola, 



LAFCADIO 257 

Non dans la première salle, mais dans une autre 
plus retraite, plus petite et peu éclairée, elle s'était 
assise de biais, au coin d'une table reculée, et, pour 
se prêter contenance, feuilletait distraitement un 
album. En voyant entrer Julius elle se leva, plus 
confuse que souriante. Le manteau noir qui la 
recouvrait s'ouvrait sur un corsage sombre, simple, 
presque de bon goût ; par contre, son chapeau 
tumultueux quoique noir la signalait d'une manière 
désobligeante. 

— Vous allez me trouver bien osée. Monsieur 
le Comte. Je ne sais pas comment j'ai trouvé le 
courage d'entrer dans votre hôtel et de vous y 
demander ; mais vous m'avez saluée si gentiment 
hier... Et puis ce que j'ai à vous dire est trop impor- 
tant. 

Elle restait debout derrière la table ; ce fut 
Julius qui s'approcha ; par-dessus la table il lui 
tendit la main sans façons : 

— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre 
visite ? 

Carola baissa le front : 

— Je sais que vous venez d'être bien éprouvé. 
Julius ne comprit pas d'abord ; mais comme 

Carola sortait un mouchoir et le passait devant ses 
yeux : 

— Quoi ! c'est une visite de condoléance ? 

— Je connaissais Monsieur Fleurissoire, reprit- 
elle. 

— Bah ! 

— Oh ! pas depuis bien longtemps. Mais je 

VATICAN 17 



258 LES CAVES DU VATICAN 

l'aimais bien. Il était si gentil, si bon... C'est même 
moi qui lui avais donné ses boutons de manchettes ; 
vous savez, ceux dont on a lu la description dans le 
journal ; c'est ça qui m'a permis de le reconnaître. 
Mais je ne savais pas que c'était Monsieur votre 
beau-frère. J'ai été bien surprise, et vous pensez si 
ça m'a fait plaisir... Oh ! pardon ; ça n'est pas ça 
que je voulais dire. 

— Ne vous troublez pas, chère Mademoiselle, 
vous voulez dire sans doute que vous êtes heureuse 
de cette occasion de me revoir. 

Sans répondre Carola enfouit son visage dans son 
mouchoir ; des sanglots la secouèrent et Julius crut 
devoir lui prendre la main : 

— Moi aussi, disait-il d'un ton pénétré, moi 
aussi, chère demoiselle, croyez bien que... 

— Le matin même, avant qu'il ne parte, je lui 
disais bien de se méfier. Mais ça n'était pas dans 
sa nature... Il était trop confiant, vous savez. 

— Un saint. Mademoiselle ; c'était un saint, fit 
Julius avec élan et sortant son mouchoir à son 
tour. 

— C'est bien ça que j'avais compris, s'écria 
Carola. La nuit, quand il croyait que je dormais, 
il se relevait, il se mettait à genoux au pied du 
lit, et... 

Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il 
remit son mouchoir en poche, et s'approchant 
encore : 

— Otez donc votre chapeau, chère demoiselle. 

— Merci ; il ne me gêne pas. 



LAFCADIO 259 

— C'est moi qu'il gêne... Permettez. 

Mais comme Carola se reculait sensiblement, il 
se ressaisit. 

— Permettez-moi de vous demander : vou^ avez 
quelque raison particulière de craindre ? 

— Moi? 

— Oui ; quand vous avez dit à mon beau-frère 
de se méfier, je vous demande si vous aviez des 
raisons de supposer... Parlez à cœur ouvert : il 
ne vient personne ici le matin et l'on ne peut pas 
nous entendre. Vous soupçonnez quelqu'un ? 

Carola baissa la tête. 

— Comprenez que cela m'intéresse particulière- 
ment, continua Julius volubile, et mettez-vous en 
face de ma situation. Hier soir, en rentrant de la 
questure où j'avais été déposer, je trouve dans ma 
chambre, sur la table, au beau milieu de ma table, 
le billet de chemin de fer avec lequel ce pauvre 
Fleurissoîre avait voyagé. Il était inscrit à mon 
nom ; ces billets circulaires sont strictement per- 
sonnels, c'est entendu ; j'avais eu tort de le prêter ; 
mais là n'est pas la question... Dans ce fait de me 
rapporter mon billet, cyniquement, dans ma cham- 
bre, en profitant d'un instant où j'en suis sorti, 
je dois voir un défi, une fanfaronnade, et presque 
une insulte... qui ne me troublerait pas, cela va 
sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de me 
croire à mon tour visé, voici pourquoi : Ce pauvre 
Fleurissoîre, votre ami, était possesseur d'un 
secret... d'un secret abominable... d'un secret très 
dangereux... que je ne lui demandais pas... que je 



2G0 LES CAVES DU VATICAN 

ne me souciais nullement de savoir... qu'il avait 
eu la plus fâcheuse imprudence de me confier. 
Et maintenant, je vous le demande : celui qui 
pour étouffer ce secret n'a pas craint d'aller jus- 
qu'au crime... vous savez qui c'est ? 

— Rassurez-vous, Monsieur le Comte : hier soir 
je l'ai dénoncé à la police. 

— Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins 
de vous. 

— Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal ; 
il n'avait qu'à tenir sa promesse, j'aurais tenu la 
mienne. A présent j'en ai assez ; il peut bien me 
faire ce qu'il voudra. 

Carola s'exaltait, Julius passa derrière la table et 
s'approchant d'elle de nouveau : 

— Nous serions peut-être mieux dans ma cham- 
bre pour causer. 

— Oh ! Monsieur, dit Carola, je vous ai dit 
maintenant tout ce que j'avais à vous dire ; je ne 
voudrais pas vous retenir plus longtemps. 

Comme elle s'écartait encore, elle acheva de 
contourner la table et se retrouva près de la sortie. 

— Il vaut mieux que nous nous quittions à 
présent, Mademoiselle, reprit dignement Julius qui, 
de cette résistance, prétendait garder le mérite. 
Ah ! je voulais dire encore : si, après-demain, vous 
aviez l'idée de venir à l'inhumation, il vaut mieux 
que vous ne me reconnaissiez pas. 

C'est sur ces mots qu'ils se quittèrent, sans avoir 
prononcé le nom de l'insoupçonné Lafcadio. 



LAFCADIO 261 



Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de 
Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, 
qu'on avait accroché en queue du train, mais dans 
lequel Lafcadio n'avait pas cru indispensable de 
monter lui-même. Toutefois, par décence, il s'était 
installé dans le compartiment non pas absolument 
le plus proche, car le dernier wagon était un wagon 
de seconde, du moins aussi près du corps que les 
« premières » le permettaient. Parti le matin de 
Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. 
Il s'avouait mal volontiers le sentiment nouveau 
qui bientôt envahit son âme, car il ne tenait rien 
en si grand'honte que l'ennui, ce mal secret dont 
les beaux appétits insouciants de sa jeunesse, puis 
la dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. 
Et quittant son coitipartiment le cœur vide d'espoir 
et de joie, d'un bout à l'autre du wagon-couloir, 
il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cher- 
chant douteusement il ne savait quoi de neuf et 
d'absurde à tenter. Tout paraissait insuffisant à 
son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer, recon- 
naissait à contre-cœur que Bornéo ne l'attirait 
guère ; non plus le reste de l'Italie : même il se 
désintéressait des suites de son aventure ; elle lui 
paraissait aujourd'hui compromettante et saugre- 
nue. Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas 
mieux défendu ; il protestait contre cette piteuse 
figure, eût voulu l'effacer de son esprit. 



262 LES CAVES DU VATICAN 

Par contre il eût revu volontiers le gaillard qui 
s'était emparé de sa valise ; un fameux farceur 
celui-là !... Et, comme s'il l'eût dû retrouver, à la 
station de Capoue, il se pencha à la portière, fouil- 
lant des yeux le quai désert. Mais le reconnaîtrait-il 
seulement ? Il ne l'avait vu que de dos, distant 
déjà et s'éloignant dans la pénombre... Il le suivait 
en imagination à travers la nuit, regagnant le lit 
du Volturne, retrouvant le cadavre hideux, le 
détroussant et, par une sorte de défi, découpant 
dans la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui, Laf- 
cadio, ce morceau de cuir « de la forme et de la dimen- 
sion d'une feuille de laurier » comme disait élégam- 
ment le journal. Cette petite pièce à conviction 
où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après 
tout, étant fort reconnaissant à son dévaliseur de 
l'avoir soustraite à la police. Sans doute, ce détrous- 
seur de morts avait tout intérêt lui-même à n'atti- 
rer point sur soi l'attention ; * et s'il prétendait 
malgré tout se servir de sa découpure, ma foi • 
ça pourrait être assez plaisant d'entrer en composi- 
tion avec lui. 

La nuit à présent était close. Un garçon de wagon- 
restaurant, circulant d'un bout à l'autre du train, 
vint avertir les voyageurs de première et de seconde 
classe que le dîner les attendait. Sans appétit, mais 
du moins sauvé de son désœuvrement pour une 
heure, Lafcadio s'achemina à la suite de quelques 
autres, mais assez loin derrière eux. Le restaurant 
était en tête du train. Les wagons au travers des- 
quels Lafcadio passait étaient vides ; de-ci de-là 



LAFCADIO 263 

divers objets, sur les banquettes, indiquaient et 
réservaient les places des dîneurs : châles, oreillers, 
livres, journaux. Une serviette d'avocat accrocha 
son regard. Sûr d'être le dernier, il s'arrêta devant 
le compartiment, puis entra. Cette serviette au 
demeurant ne l'attirait guère ; ce fut proprement 
par acquit de conscience qu'il fouilla. 

Sur un soufflet intérieur, en diocrètes lettres 
d'or, la serviette portait cette indication : 

Defouqueblize 
\ Faculté de Droit de Bordeaux 

Elle contenait deux brochures sur le droit crimi- 
nel et six numéros de la Gazette des Tribunaux. 

— Encore quelque bétail pour le congrès. 
Pouah ! pensa Lafcadio qui remit le tout à sa 
place, puis se hâta de rejoindre la petite file des 
voyageurs qui se rendaient au restaurant. 

Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche, 
toutes deux en grand deuil ; les précédait immédiate- 
ment un monsieur en redingote, coiffé d'un chapeau 
haut de forme, à cheveux longs et plats et à favoris 
grisonnants ; apparemment Monsieur Defouque- 
blize, le possesseur de la serviette. On avançait 
lentement, en titubant aux cahots du train. Au 
dernier coude du couloir, à l'instant que le profes- 
seur allait s'élancer dans cette sorte d'accordéon 
qui relie un wagon à l'autre, une secousse plus 
forte le chavira ; pour recouvrer son équilibre 
il fit un brusque mouvement, qui précipita son 



2G4 LES CAVES DU VATICAN 

pince-nez, toute attache rompue, dans le coin de 
l'étroit vestibule que forme le couloir devant 
la porte des commodités. Tandis qu'il se courbait 
à la recherche de sa vue, la dame et la fillette pas- 
sèrent. Lafcadio, quelques instants, se divertit à 
contempler les efforts du savant ; piteusement 
désemparé, il lançait au hasard d'inquiètes mains 
à fleur de sol ; il nageait dans l'abstrait ; on eût 
dit la danse informe d'un plantigrade, ou que, de 
retour en enfance, il jouât à « Savez-vous planter 
les choux ?» — Allons ! Lafcadio, un bon mouve- 
ment ! Cède à ton cœur, qui n'est pas corrompu. 
Viens en aide à l'infirme. Tends-lui ce verre indis- 
pensable ; il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne 
le dos. Un peu plus, il va l'écraser... A ce moment 
un nouveau cahot projeta le malheureux, tête 
baissée contre la porte du closet ; le haut-de-forme 
amortit le choc, en se défonçant à demi et s'enfon- 
çant sur les oreilles. Monsieur Defouqueblize fit 
un gémissement ; se redressa ; se découvrit. Lafcadio 
cependant, estimant que la farce avait assez duré, 
ramassa le pince-nez, le déposa dans le chapeau 
du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remercie- 
ments. 

Le repas était commencé. A côté de la porte 
vitrée, à droite du passage, Lafcadio s'assit à une 
table de deux couverts ; la place en face de lui res- 
tait vide. A gauche du passage, à même hauteur 
que lui, la veuve occupait, avec sa fille, une table 
de quatre couverts dont deux restaient inoccupés. 

— Quel ennui règne dans ces lieux ! se disait 



LAFCADIO 265 

Lafcadio, dont le regard indifférent glissait au-dessus 
des convives sans trouver figure où se poser. — Tout 
ce bétail s'acquitte comme d'une corvée monotone 
de ce divertissement qu'est la vie, à la bien pren- 
dre... Qu'ils sont donc mal vêtus ! Mais, nus, qu'ils 
seraient laids ! Je meurs avant le dessert si je ne 
commande pas du Champagne. 

Entra le professeur. Apparemment il venait de 
se laver les mains qu'avait souillées du bout sa 
recherche ; il examinait ses ongles. En face de 
Lafcadio un garçon de restaurant le fit asseoir. 
Le sommelier passait de table en table. Lafcadio, 
sans mot dire, indiqua sur la carte un Montebello 
Grand-Crémant de vingt francs, tandis que Mon- 
sieur Defouqueblize demandait une bouteille d'eau 
de Saint-Galmier. A présent, tenant entre deux 
doigts son pince-nez, il haletait dessus doucement, 
puis, du coin de sa serviette, il en clarifiait les 
verres. Lafcadio l'observait, s'étonnait de ses yeux 
de taupe clignotant sous d'épaisses paupières rou- 
gies. 

— Heureusement il ne sait pas que c'est moi 
qui viens de lui rendre la vue ! S'il commence à me 
remercier, à l'instant je lui fausserai compagnie. 

Le sommelier revint avec la Saint-Galmier et le 
Champagne, qu'il déboucha d'abord et posa entre 
les deux convives. Cette bouteille ne fut pas plus 
tôt sur la table, Defouqueblize s'en saisit, sans 
distinguer quelle elle était, s'en versa un plein verre 
qu'il avala d'un trait... Le sommelier déjà faisait 
un geste, que Lafcadio retint en riant. 



266 LES CAVES DU VATICAN 

— Oh ! qu'est-ce que je bois là ? s'écria Defou- 
queblize avec une grimace affreuse. 

— Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit 
le sommelier dignement. La voilà, votre eau de 
Saint- Galmier. Tenez. 

Jl posa la seconde bouteille. 

— Mais je suis désolé, Monsieur... J'y vois si 
mal... Absolument confus, croyez bien... 

— Quel plaisir vous me feriez. Monsieur, inter- 
rompit Lafcadio, en ne vous excusant pas ; et 
même en acceptant un second verre, si ce premier-là 
vous a plu. 

— Hélas ! Monsieur, je vous avouerai que j'ai 
trouvé cela détestable ; et je ne comprends pas 
comment, dans ma distraction, j'ai pu en avaler 
un plein verre ; j'avais si soif... Dites-moi, Mon- 
sieur, je vous prie : c'est extrêmement fort, ce 
vin-là ?... parce que, je m'en vais vous dire... je 
ne bois jamais que de l'eau... la moindre goutte 
d'alcool me porte infailliblement à la tête... Mon 
Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce que je vais devenir ?.., 
Si je retournais tout de suite à mon compartiment?... 
Je ferais sans doute bien de m'étendre. 

II fit geste de se lever. 

— Restez ! restez donc, cher Monsieur, dit Laf- 
cadio qui commençait à s'amuser. Vous feriez bien 
de manger au contraire, sans vous inquiéter de 
ce vin. Je vous ramènerai tout à l'heure si vous 
avez besoin qu'on vous soutienne ; mais n'ayez 
crainte : ce que vous en avez bu ne griserait pas 
un enfant. 



LAFCADIO 267 

— J'en accepte l'augure. Mais, vraîment, je ne 
sais comment vous... Vous offrirai-je un peu d'eau 
de Saint-Galmier ? 

— Je vous remercîe beaucoup ; mais permettez- 
moi de préférer mon Champagne. 

— Ah ! vraiment, c'était du Champagne ! Et.,. 
vous allez boire tout cela ? 

— Pour vous rassurer. 

— Vous êtes trop aimable ; maïs, à votre place, 

je... 

— Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio, 
mangeant lui-même, et que Defouqueblize embêtait. 

Son attention à présent se portait sur la veuve : 
Certainement une Italienne. Veuve d'officier 
sans doute. Quelle décence dans son geste ! quelle 
tendresse dans son regard ! Comme son front est 
pur ! Que ses mains sont intelligentes ! Quelle élé- 
gance dans sa mise, pourtant si simple... Lafcadio, 
quand tu n'entendras plus en ton cœur les harmo- 
niques d'un tel accord, puisse ton cœur avoir cessé 
de battre ! Sa fille lui ressemble ; et de quelle 
noblesse déjà, un peu sérieuse et même presque 
triste, se tempère l'excès de grâce de l'enfant ! 
Vers elle avec quelle sollicitude la mère se penche ! 
Ah ! devant de tels êtres le démon céderait ; pour 
de tels êtres, Lafcadio, ton cœur se dévouerait sans 
doute... 

A ce moment le garçon passa changer les assiettes. 
Lafcadio laissa partir la sienne à demi pleine, car 
ce qu'il voyait à présent l'emplissait soudain de 
stupeur : la veuve, la délicate veuve se courbait 



268 LES CAVES DU VATICAN 

en dehors, vers le passage, et, relevant lestement 
sa jupe, du mouvement le plus naturel, découvrait 
un bas écarlate et le mollet le mieux formé. 

Si inopinément cette note ardente éclatait dans 
cette grave symphonie... rêvait-il ? Cependant le 
garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio s'allait 
servir ; ses yeux se reportèrent sur son assiette, 
et ce qu'il vit alors l'acheva : 

Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette 
tombé l'on ne sait d'où, hideux et reconnaissable 
entre mille... n'en doute pas, Lafcadio : c'est le 
bouton de Carola ! Celui des deux boutons qui 
manquait à la seconde manchette de Fleurissoire. 
Voici qui tourne au cauchemar... Mais le garçon 
se penche avec le plat. D'un coup de main, Lafcadio 
nettoie l'assiette, faisant glisser le vilain bijou 
sur la nappe ; il replace l'assiette par-dessus, se 
sert abondamment, emplit son verre de Champa- 
gne, qu'il vide aussitôt, puis remplit. Car mainte- 
nant si l'homme à jeun a déjà des visions ivres... 
Non, ce n'était pas une hallucination ; il entend le 
bouton crisser sous l'assiette ; il soulève l'assiette, 
s'empare du bouton ; le glisse à côté de sa montre 
dans le gousset de son gilet ; tâte encore, s'assure : 
le bouton est là, bien en sûreté... Mais qui dira 
comment il est venu dans l'assiette ? Qui l'y a 
mis ?... Lafcadio regarde Defouqueblize : le savant 
mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut 
penser à autre chose : il regarde de nouveau la 
veuve ; mais dans son geste et dans sa mise tout 
est redevenu décent, banal ; il la trouve à présent 



LAFCADIO 269 

moins jolie. Il tâche d'imaginer à neuf le geste 
provocant, le bas rouge ; il ne peut pas. Il tâche 
de revoir sur son assiette le bouton ; et s'il ne le 
sentait pas là, dans sa poche, certes il douterait... 
Mais, au fait, pourquoi l'a-t-il pris, ce bouton ?... 
qui n'était pas à lui. Par ce geste instinctif, absurde, 
quel aveu ! quelle reconnaissance ! Comme il se 
désigne à lui, quel qu'il soit, et de la police peut- 
être, qui l'observe sans doute, le guette... Dans 
ce piège grossier il a donné tout droit comme un 
sot. Il se sent blêmir. Il se retourne brusquement : 
derrière la porte vitrée du passage, personne... 
Mais quelqu'un tout à l'heure peut-être l'aura vu ! 
Il se force à manger encore ; mais de dépit ses 
dents se serrent. Le malheureux ! ce n'est pas son 
crime affreux qu'il regrette, c'est ce geste malen- 
contreux. Qu'a donc à présent le professeur à lui 
sourire ?... 

Defouqueblize avait achevé de manger. Il 
s'essuya les lèvres, puis, les deux coudes sur la 
table et chiffonnant nerveusement sa serviette, 
commença de regarder Lafcadio ; un bizarre rictus 
agitait ses lèvres ; à la fin, comme n'y tenant plus : 
— Oserais-je, Monsieur, vous en demander 
un petit peu ? j 

Il avança son verre craintivement vers la bou- 
teille presque vide. 

Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout heu- 
reux de la diversion, lui versa les dernières gouttes : 

— Je serais embarrassé de vous en donner beau- 
coup... Mais voulez-vous que j'en redemande ? 



270 LES CAVES DU VATICAN 

— Alors je crois qu'une demi-bouteille sufflrait^ 
Defouqueblize, déjà sensiblement éméché, avait 

perdu le sentiment des convenances. Lafcadio, que 
n'effrayait pas le vin sec et que la naïveté de 
l'autre amusait, fit déboucher un second Montebello. 

— Non ! non ! ne m'en versez pas trop ! disait 
Defouqueblize en levant son vacillant verre que 
Lafcadio achevait de remplir. C'est curieux que 
cela m'ait paru si mauvais d'abord. On se fait 
ainsi des monstres de bien des choses, tant qu'on 
ne les connaît pas. Simplement je croyais boire de 
l'eau de Saint-Galmier ; alors je trouvais que, pour 
de l'eau de Saint-Galmier, elle avait un drôle de 
goût, vous comprenez. C'est comme si Ton vous 
versait de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez 
boire du Champagne, vous diriez, n'est-ce pas : 
pour du Champagne, je trouve qu'il a un drôle de 
goût !... 

Il riait à ses propres paroles, puis se penchait 
par-dessus la table vers Lafcadio qui riait aussi, et, 
à demi-voix : 

— Je ne sais pas ce que j'ai à rire comme ça ; 
c'est certainement la faute à votre vin. Je le soup- 
çonne tout de même d'être un peu plus chaud que 
vous ne dites. Eh ! eh ! eh ! Mais vous me ramenez 
dans mon wagon, c'est convenu, n'est-ce pas ? 
Nous y serons seuls, et si je suis indécent vous 
saurez pourquoi. 

— En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire 
pas à conséquence. 

— Ah ! Monsieur, reprit l'autre aussitôt, tout 



LAFCADIO 271 

ce qu'on ferait dans cette vie, si seulement on 
pouvait être bien certain que cela ne tire pas à 
conséquence, comme vous dites si justement ! Si 
seulement on était assuré que cela n'engage à rien... 
Tenez ; rien que ça, que je vous dis là, maintenant, 
et qui n'est pourtant qu'une pensée bien naturelle, 
croyez-vous que je l'oserais exprimer sans plus 
de détours, si seulement nous étions à Bordeaux ? 
Je dis Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que 
j'habite. J'y suis connu, respecté ; bien que pas 
marié, j'y mène une petite vie tranquille, j'y exerce 
une profession considérée : professeur à la faculté 
de droit ; oui : criminologie comparée, une chaire 
nouvelle... Vous comprenez que, là, je n'ai pas la 
permission, ce qui s'appelle : la permission de 
m'enivrer, fût-ce un jour par hasard. Ma vie doit 
être respectable. Songez donc : un de mes élèves 
me rencontrerait saoul dans la rue !... Respectable ; 
et sans que ça ait l'air contraint ; c'est là le hic ; 
il ne faut pas donner à penser : Monsieur Defou- 
queblize (c'est mon nom) fait rudement bien de se 
retenir !... Il faut non seulement ne rien faire d'inso- 
lite, mais encore persuader autrui qu'on ne ferait 
rien d'insolite, même avec toute licence ; qu'on 
n'a rien d'insolite en soi, qui demanderait à sortir. 
Reste-t-il encore un peu de vin ? Quelques gouttes 
seulement, mon cher complice, quelques gouttes... 
Une pareille occasion ne se retrouve pas deux fois 
dans la vie. Demain, à Rome, à ce congrès qui 
nous rassemble, je retrouverai quantité de collègues, 
graves, apprivoisés, retenus, aussi compassés que 



272 LES CAVES DU VATICAN 

je le redeviendrai moi-même dès que j'aurai recou- 
vré ma livrée. Des gens de la société, comme vous 
ou moi, se doivent de vivre contrefaits. 

Le repas cependant s'achevait ; un garçon passait, 
récoltant, avec le dû, les pourboires. 

A mesure que la salle se vidait, la voix de Defou- 
queblize devenait plus sonore ; par instants, ses 
éclats inquiétaient un peu Lafcadio. Il continuait : 

— Et quand il n'y aurait pas la société pour 
nous contraindre, ce groupe y suffirait de parents 
et d'amis auxquels nous ne savons pas consentir 
à déplaire. Ils opposent à notre sincérité incivile 
une image de nous, de laquelle nous ne somm s qu'à 
demi responsables, qui ne nous ressemble que fort 
peu, mais qu'il est indécent, je vous dis, de débor- 
der. En ce moment, c'est un fait : j'échappe à ma 
figure, je m'évade de moi... vertigineuse aventure ! 
ô périlleuse volupté !... Mais jetons romps la tête ? 

— Vous m'intéressez étrangement. 

— Je parle ! je parle... Que voulez-vous ! même 
ivre on reste professeur ; et le sujet me tient à cœur... 
Mais, si vous avez fini de manger, peut-être voulez- 
vous bien m'ofîrir votre bras pour m'aider à rega- 
gner mon compartiment tandis que je me soutiens 
encore. Je crains, si je m'attarde un peu davan- 
tage, de n'être plus en état de me lever. 

Defouqueblize, à ces mots, prit une sorte d'élan 
comme pour abandonner sa chaise, mais retom- 
bant tout aussitôt et s'afîalant à demi sur la table 
desservie, le haut du corps jeté vers Lafcadio, il 
rej^rit d'une voix adoucie et quasi confidentielle ; 



LAFCADIO 273 

— Voici ma thèse : Savez-vous ce qu'il faut pour 
faire de l'honnête homme un gredin ? Il suffit d'un 
dépaysement, d'un oubli ! Oui, Monsieur, un trou 
dans la mémoire, et la sincérité se fait jour !... La 
cessation d'une continuité ; une simple interrup- 
tion de courant. Naturellement je ne dis pas cela 
dans mes cours... Mais, entre nous, quel avantage 
pour le bâtard ! Songez donc : celui dont l'être 
même est le produit d'une incartade, d'un crochet 
dans la droite ligne. 

La voix du professeur de nouveau s'était haus- 
sée ; il fixait à présent sur Lafcadio des yeux bizar- 
res, dont le regard tantôt vague et tantôt perçant 
commençait à Finquiéter. Lafcadio se demandait 
à présent si la myopie de cet homme n'était pas 
feinte, et, presque, il reconnaissait ce regard. A la 
fin, plus gêné qu'il n'eût voulu en convenir, il 
se leva et, brusquement : 

— Allons ! Prenez mon bras, Monsieur Defou- 
queblize, dit-il. Levez-vous. Assez bavardé. 

Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa 
chaise. Tous deux s'acheminèrent, en titubant le 
long du couloir, vers le compartiment où la ser- 
viette du professeur était restée. Defouqueblize 
entra le premier ; Lafcadio l'installa, prit congé. 
Il n'avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, 
que sur son épaule s'abattit une poigne puissante. 
Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d'un bond 
s'était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize 
— qui, d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire 
et jubilante, s'écriait : 

VATICAN 18 



274 LES CAVES DU VATICAN 

— Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un 
atni, Monsieur Lafeadio Lonnesaitpluski !... Alors 
5Uoi ! c'est donc vrai ! on avait voulu s'évader ? 

Du funambulesque professeur éméché de tout 
k l'heure plus rien ne subsistait dans le grand 
gaillard vert et dru, en qui Lafeadio n'hésitait 
plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, 
magnifié et qui s'annonçait redoutable. 

— Ah ! c'est vous, Protos, dit-il simplement. 
J*aime mieux cela. Je n'en finissais pas de vous 
reconnaître. 

Car, pour terrible qu'elle fût, Lafeadio préférait 
une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il 
le débattait depuis une heure. 

— J'étais pas mal grimé, hein ?... Pour vous, je 
m'étais mis en frais... Mais, tout de même, c'est 
vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; 
ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne recon- 
naissez pas mieux que ça les subtils. 

Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil 
faisait lever dans l'esprit de Cadio ! Un subtil, dans 
l'argot dont Protos et lui se servaient du temps 
qu'ils étaient en pension ensemble, un subtil, c'était 
un homme qui, pour quelque raison que ce fût, 
ne présentait pas à tous ou en tous lieux même 
visage. Il y avait, d'après leur classement, maintes 
catégories de subtils, plus ou moins élégants et 
louables, à quoi répondait et s'opposait Tunique 
grande famille des crustacés^ dont les représen- 
tants, du haut en bas de l'échelle sociale, se 
carraient. 



LAFCADIO 275 

Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 
1® Les subtils se reconnaissent entre eux. 2^ Les 
crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Laf- 
cadio se souvenait maintenant de tout cela ; comme 
il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, 
il sourit. Protos reprit : 

— Tout de même, l'autre jour, heureux que je 
me sois trouvé là, hein ?.,. Ça n'était peut-être 
pas tout à fait par hasard. J'aime à surveiller les 
novices : c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est 
coquet... Mais ça s'imagine un peu trop facilement 
pouvoir se passer de conseils. Votre travail avarit 
fameusement besoin de retouches, mon garçon !... 
A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil quand 
on se met à la besogne ? Avec l'adresse du four- 
nisseur sur cette pièce à conviction, on vous^ coffrait 
avant huit jours. Mais pour les vieux amis, moi 
j'ai du cœur ; et je le prouve. Savez-vous que je 
vous ai beaucoup aimé, Cadio? J'ai toujours pensé 
qu'on ferait quelque chose de vous. Beau comme 
vous étiez, on aurait fait marcher pour vous toutes 
les femmes, et chanter, qu'à cela ne tienne, plus 
d'un homme par-dessus le marché. Que j'ai été 
heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'appren- 
dre que vous veniez en Italie ! Ma parole ! il me 
tardait de savoir ce que vous étiez devenu depuis 
le temps qu'on fréquentait chez notre ancienne. 
Vous n'êtes pas mal encore, savez-vous ! Ah ! elle 
ne se mouchait pas du pied, Carola ! 

L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus 
manifeste, et son effort pour la cacher ; tout cela 



276 LES CAVES DU VATICAN 

amusait grandement Protos, qui feignait de n'en 
rien voir. II avait tiré de la poche de son gilet une 
petite rondelle de cuir et l'examinait. 

— J'ai proprement découpé ça ? hein ! 
Lafcadio l'aurait étranglé ; il serrait les poings 

et ses ongles entraient dans sa chair. L'autre conti- 
nuait, gouailleur : 

— Mince de service ! Ça vaut bien les six billets 
de mille... que, voulez-vous me dire pourquoi, vous 
n'avez pas empochés ? 

Lafcadio sursauta : 

— Me prenez-vous pour un voleur ? 

— Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement 
Protos, je n'aime pas beaucoup les amateurs 5 
mieux vaut que je vous le dise tout de suite fran- 
chement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit 
pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez 
des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispo- 
sitions, mais... 

— Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui 
ne retenait plus sa colère. — Où prétendez- vous en 
venir ? J'ai fait un pas de clerc l'autre jour ; pen- 
sez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne ? 
Oui, vous avez une arme contre moi ; je ne vais pas 
examiner s'il serait bien prudent pour vous-même 
de vous en servir. Vous désirez que je rachète ce 
petit bout de cuir. Allons, parlez ! Cessez de rire 
et de me dévisager ainsi. Vous voulez de l'argent. 
Combien ? 

Le ton était si décidé que Protos avait fait un 
petit retrait en arrière ; il se ressaisit aussitôt. 



LAFCADIO 277 

— Tout beau ! tout beau ! dit-il. Que vous ai-je 
dit de malhonnête ? On discute entre amis, posé- 
ment. Pas de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez 
rajeuni, Cadio ; 

Mais comme il lui caressait légèrement le bras, 
Lafcadio se dégagea dans un sursaut. 

— Asseyons-nous, reprit Protos ; nous serons 
mieux pour causer. 

Il se cala dans un coin, à côté de la portière du 
couloir, et posa ses pieds sur l'autre banquette. 

Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. 
Sans doute Protos était armé. Lui, présentement, 
ne portait aucune arme. Il réfléchit que dans un 
corps à corps il aurait sûrement le dessous. Puis, 
s'il avait un instant pu souhaiter de fuir, la curiosité 
déjà l'emportait, cette curiosité passionnée contre 
quoi rien, même sa sécurité personnelle, n'avait pu 
jamais prévaloir. Il s assit. 

— - De l'argent ? Ah ! fi donc ! dit Protos. Il 
sortit un cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio 
qui refusa. — La fumée vous gêne peut-être ?... 
Eh bien, écoutez-moi. Il tira quelques bouffées dô 
son cigare, puis, très calme : 

— Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est 
pas de l'argent que j'attends de vous ; mais de 
l'obéissance. Vous ne paraissez pas, mon garçon 
(excusez ma franchise), vous rendre un compte 
bien exa^.t de votre situation. Il vous faut hardi- 
ment vous dresser en face d'elle ; permettez-moi 
de vous y aider. 

« Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent. 



278 LES CAVES DU VATICAN 

un adolescent a voulu s'échapper ; un adolescent 
sympathique ; et même tout à fait comme je les 
aime : naïf et gracieusement primesautier ; car il 
n'apportait à cela, je présume, pas grand calcul... 
Je me souviens, Cadio, combien, dans le temps, 
vous étiez ferré sur les chiffres, mais que, pour vos 
propres dépenses, jamais vous ne consentiez à 
compter... Bref, le régime des crustacés vous 
dégoûte ; je laisse quelque autre s'en étonner... 
Mais ce qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent 
comme vous êtes, vous ayez cru, Cadio, qu'on 
pouvait si simplement que ça sortir d'une société, et 
sans tomber du même coup dans une autre ; ou 
qu'une société pouvait se passer de lois. 

« Lawless », vous vous souvenez ; nous avions lu 
cela quelque part : T^o hawks in the air, two fishes 
swimming in the sea not more lawless than we... 
Que c'est beau la littérature ! Laf cadio ! mon ami, 
apprenez la loi des subtils. 

— Vous pourriez peut-être avancer. 

— Pourquoi se presser ? Nous avons du temps 
devant nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio, 
mon ami, il arrive qu'un crime échappe aux gen- 
darmes ; je m'en vais vous expliquer pourquoi 
nous sommes plus malins qu'eux : c'est que nous, 
nous jouons notre vie. Où la police échoue, nous 
réussissons quelquefois. Parbleu ; vous l'avez voulu, 
Lafcadio ; la chose est faite et vous ne pouvez plus 
échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez, parce 
que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir 
livrer un vieil ami comme vous à la police ; mais 



LAFCADIO 279 

qu'y faîre ? Désormais vous dépendez d'elle — 
ou de nous. 

— Me li\Ter, c'est vous livrer vous-même... 

— J'espérais que nous parlions sérieusement, 
Comprenez donc ceci, Lafcadio : la police coffre 
les insoumis ; mais en Italie, volontiers elle com- 
pose avec les subtils. « Compose », oui, je crois que 
c'est le mot. Je suis un peu de la police, mon garçon. 
J'ai l'œil. J'aide au bon ordre. Je n'agis pas : je 
fais agir. 

« Allons ! cessez de regimber, Cadio. Ma loi n'a 
rien d'affreux. Vous vous faites des exagérations 
sur ces choses ; si naïf, si spontané ! Pensez-vous 
que ce n'est pas déjà par obéissance, et parce que 
je le voulais ainsi, que vous avez repris sur l'as- 
siette, à dîner, le bouton de Mademoiselle Veni- 
tequa ? Ah ! geste imprévoyant : geste idyllique ! 
Mon pauvre Lafcadio ! Vous en êtes-vous assez 
voulu de ce petit geste, hein ? L'emmerdant, c'est 
que je n'ai pas été seul à le voir. Bah ! ne vous 
frappez pas ; le garçon, la veuve et l'enfant sont 
de mèche. Charmants. Il ne tient qu'à vous de vous 
en faire des amis. Lafcadio, mon ami, soyez rai- 
sonnable ; vous soumettez-vous ? 

Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait 
pris le parti de ne rien dire. Il restait, le torse 
raidi, les lèvres serrées, les yeux fixés droit devant 
lui. Protps reprit avec un haussement d'épaules : 

— Drôle de corps ! Et, en réalité, si souple !... 
Mais déjà vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais 
d'abord dit ce que nous attendons de vous. L'af- 



280 LES CAVES DU VATICAN 

cadio, mon amî, ôtez-moî d'un doute : Vous que 
j'avais quitté si pauvre, ne pas ramasser six billets 
de mille que le hasard jette à vos pieds, vous trou- 
vez cela naturel ?... Monsieur de Baraglioul père 
vint à mourir, m'a dit Mademoiselle Venitequa, le 
lendemain du jour où le comte Julius, son digne 
fils, est venu vous faire visite ; et le soir de ce jour 
vous plaquiez Mademoiselle Venitequa. Depuis, 
vos relations avec le comte Julius sont devenues, 
ma foi, bien intimes ; voudriez-vous m'expliquer 
pourquoi P... Lafcadio, mon ami, dans le temps 
je vous avais connu de nombreux oncles ; votre 
pedigree, depuis lors, me paraît s'être un peu 
bien embaraglioullé !... Non ! ne vous fâchez pas ; 
je plaisante. Mais que voulez- vous qu'on sup- 
pose ?... à moins pourtant que vous ne deviez direc- 
tement à Monsieur Julius votre présente fortune > 
ce qui (permettez-moi de vous le dire?) séduisant 
comme vous l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensi- 
blement plus scandaleux. D'une manière comme 
d'une autre, et quoi que vous nous laissiez 
supposer, Lafcadia, mon amî, l'affaire est claire 
et votre devoir est tracé : vous ferez chanter Julius. 
Ne vous rebiffez pas, voyons ! Le chantage est une 
saine institution, nécessaire au maintien des mœurs. 
Eh ! quoi ! vous me quittez ?.,. 

Lafcadio s'était levé. 

— Ah ! laissez-moi passer, enfin ! cria-t-il, enjam- 
bant le corps de Protos ; en travers du comparti- 
ment, étalé de l'une à l'autre des deux banquettes, 
celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio 



LAFCADIO 281 

étonné de ne se sentir point retenu, ouvrit la porte 
du couloir et, s'écartant : 

— Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous 
pouvez me garder à vue ; mais tout, plutôt que de 
vous écouter plus longtemps... Excusez-moi de 
vous préférer la police. Allez l'avertir : je l'attends. 



VI 



Ce même jour, le train du soir amenait de Milan 
les Anthime ; comme ils voyageaient en troisième, 
ils ne virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul 
et sa fille aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car 
du même train. 

Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la com- 
tesse avait reçu» une lettre de son mari ; le comte 
y parlait éloquemment de l'abondant plaisir 
apporté par la rencontre inopinée de Lafcadio ; 
et sans doute n'y flottait aucune allusion à cette 
demi-fraternité qui, aux yeux de Julius, ornait 
d'un si perfide attrait le jeune homme. (Julius, 
fidèle à l'ordre de son père, ne s'en était ouverte- 
ment expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait 
fait avec l'autre), mais certaines allusions, cer- 
taines réticences, avertissaient suffisamment la 
comtesse ;' même je ne suis pas bien sûr que Julius 
à qui l'amusement manquait dans le trantran de 
sa vie bourgeoise, ne se fît pas nn jeu de tourner 
autour du scandale et de s'y brûler le bout des 



282 LES CAVES DU VATICAN 

doigts. Je ne suis pas sûr non plus que la présence 
à Rome de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fût 
pas pour quelque chose, pour beaucoup, dans la 
décision que prit Geneviève d'accompagner là-bas 
sa mère. 

Julius était à leur rencontre à la gare. Il 
les emmena rapidement a\a Grand- Hôtel, ayant 
quitté presque aussitôt les Anthime qu'il devait 
retrouver parmi îe funèbre cortège, 1© lendemain- 
Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone, l'hôtel 
où ils étaient descendus à leur premier séjour. 

Marguerite apportait au romancier d'heureuses 
nouvelles : son élection ne faisait plus un pli ; 
l'avant-veille, le cardinal André l'avait officieu- 
sement avertie : le candidat n'aurait même plus 
à recommencer ses visites ; d'elle-même l'Académie 
venait à lui, portes ouvertes : on l'attendait. 

— Tu vois bien ! disait Marguerite. Qu'est-ce que 
je te disais à Paris ? Tout vient à point. Dans ee 
monde, il suffit d'attendre. 

— Et de ne pas changer, reprenait avec com- 
ponction Julius en portant la main de son épouse 
à ses lèvres, et sans voir le regard de sa fille, fixé 
sur lui, se charger de mépris. — Fidèle à vous, 
à mes pensées, à mes principes. La persévérance 
est la plus indispensable vertu. 

Déjà s'éloignaient de lui le souvenir de sa plus 
récente embardée, et toute autre pensée qu'or- 
thodoxe, et tout autre projet que décent. A présent 
renseigné, il se ressaisissait sans effort. Il admirait 
cette conséquence subtile par quoi son esprit s'était 



LAFCÂDIO 283 

un instant dérouté. Lui n'avait pas changé : c'était 
le pape. 

— Quelle constance de ma pensée, tout au con- 
traire, se disait-il ; quelle logique ! Le difficile, 
c'est de savoir à quoi s'en tenir. Ce pauvre Fleu- 
rissoire en est mort, d'avoir pénétré les coulisses. 
Le plus simple, quand on est simple, c'est de s'en 
tenir à ce qu'on sait. Ce hideux secret l'a tué. La 
connaissance ne fortifie jamais que les forts... 
N'importe ; je suis heureux que Carola ait pu pré- 
venir la police ; ça me permet de méditer plus libre- 
ment... Tout de même, s'il savait que ce n'est pas 
au VRAI Saint-Père qu'il doit son infortune et son 
exil, quelle consolation pour Armand-Dubois ! 
quel encouragement dans sa foi ! quel soûlas !... 
Demain, après la cérémonie funèbre, je ferai bien 
de lui parler. 

Cette cérémonie n'attira pas grande afïluence. 
Trois voitures suivaient le corbillard. Il pleuvait. 
Dans la première voiture Blafaphas accompagnait 
amicalement Arnica (dès que le deuil aura pris 
fin, il l'épousera sans nul doute) ; tous deux partis 
de Pau l'avant- veille (abandonner la veuve à son 
chagrin, la laisser seule entreprendre ce long voyage, 
Blafaphas n'en supportait pas la pensée ; et quand 
bien même ! Pour n'être pas de la famille, il n'en 
n'avait pas moins pris le deuiî ; quel parent valait 
un tel ami ?), mais arrivés à Rome depuis 
quelques heures à peine, par suite d'un ratage de 
train. 



284 LES CAVES DU VATICAN 

Dans la dernière voiture avait pris place Ma- 
dame Armand- Dubois avec la comtesse et sa fille ; 
dans la seconde le comte avec Anthime Armand- 
Dubois. 

Sur la tombe de Fleurîssoire, il ne fut fait au- 
cune allusion à sa malchanceuse aventure. Mais, 
au retour du cimetière, Julius de Bs^raglioul, de 
nouveau seul avec Anthime, commença : 

— Je vous avais promis d'intercéder pour vous 
près du Saint-Père. 

— Dieu m'est témoin que je ne vous en avais pas 
prié. 

— Il est vrai : outré du dénuement où vous 
abandonnait l'Église, je n'avais écouté que mon 
cœur. 

— Dieu m'est témoin que je ne me plaignais 
point. 

— Je sais !... Je sais !... M'avez-vous assez agacé 
avec votre résignation ! Et même, puisque vous 
m'invitez à y revenir, je vous avouerai, mon cher 
Anthime, que je reconnaissais là moins de sainteté 
que d'orgueil et que l'excès de cette résignation, 
la dernière fois que je vous vis à Milan, m'avait 
paru beaucoup plus près de la révolte que de la 
véritable piété, et m'avait grandement incommodé 
dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas tant, 
que diable ! Parlons franc ! votre attitude m'avait 
choqué. 

— La vôtre, je puis donc aussi vous l'avouer, 
m'avait attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, 
précisément, qui m'incitiez à la révolte, et... 



LAFCADIO 285 

Julius qui s'échauffait, rinterrompit : 

— J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, 
et donné à entendre aux autres dans tout le cours 
de ma carrière, qu'on peut être parfait chrétien 

. sans pourtant faire fi des légitimes avantages que 
nous offre le rang où Dieu a trouvé sage de nous 
placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était 
précisément, par son affectation, de sembler prendre 
avantage sur la mienne. 

— Dieu m'est témoin que... 

— Ah ! ne protestez pas toujours ! interrompit 
de nouveau Julius. — Dieu n'a que faire ici. Je 
vous explique précisément, quand je dis que votre 
attitude était tout près de la révolte... j'entends : 
de ma révolte à moi ; et c'est là précisément ce 
que je vous reproche : c'est, en acceptant l'in- 
justice, de laisser autrui se révolter pour vous. 
Car je n'admettais pas, moi, que l'Église fût dans 
son tort : et votre attitude, sans avoir l'air d'y 
toucher, l'y mettait. J'avais donc résolu de me 
plaindre à votre place. Vous allez voir bientôt 
combien j'avais raison de m'indigner. 

Julius dont le front s'emperlait posa sur ses 
genoux son haut-de-forme. 

— Voulez-vous que je donne un peu d'air ? et 
Anthime, complaisamment, baissa la vitre de son 

€Ôté. 

— Sitôt ^ Rome, reprit Julius, je sollicitai donc 
une audience. Je fus reçu. Un étrange succès devait 
couronner ma démarche... 

— Ah ! dit indifféremment Anthime, 



286 LES CAVES DU VATICAN 

— Oui, mon ami Car si je n'obtins en l'espèce 
rien de ce que j'étais venu réclamer, je remportai 
du moins de ma visite une assurance... qui met- 
tait notre Saint-Père à l'abri de toutes les supposi- 
tions injurieuses que nous formions à son endroit. 

— Dieu m'est témoin que je n'ai jamais rien 
formulé d'injurieux à l'endroit de notre Saint-Père. 

— Je formulais pour vous. Je vous voyais lésé ; 
je m'indignais. 

— Arrivez au fait, Julius : vous avez vu le pape? 

— Eh bien, non ! je n'ai pas vu le pape, éclata 
enfin Julius — mais je me suis saisi d'un secret ; 
secret douteux d'abord, mais qui bientôt, par la 
mort de notre cher Amédée, devait trouver une 
confirmation soudaine ; secret effroyable, décon- 
certant, mais où votre foi, cher Anthime, saura 
puiser du réconfort. Car sachez que de ce déni de 
justice dont vous fûtes victime, le pape est inno- 
cent... 

— Eh ! je n'en ai jamais douté. 

— Anthime, écoutez bien : Je n*ai pas vu le 
pape parce que personne ne peut le voir ; celui qui 
présentement est assis sur le trône pontifical et que 
l'Église écoute et qui promulgue ; celui qui m'a 
parlé, le pape qu'on voit au Vatican, le pape que 
j'ai vu n'est pas le vrai. 

Anthime, à ces mots, commença d'être secoué 
tout entier d'un gros rire. 

— Riez ! riez ! reprit Julius piqué. Moi* aussi 
je riais d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on 
n'eût pas assassiné Fleurissoire. Ah ! saint ami ! 



LâPCADW 287 

tendre victime !... Sa voix expira dans les sanglots. 

— Dites donc ! c'est sérieux ce que vous nous 
baillez là ?... Ah mais !... Ah mais !... Ah mais !... 
fit Armand-Dubois que le pathos de Julius inquié- 
tait. — C'est que tout de même il faudrait savoir... 

— C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort. 

— Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de 
mes biens, de ma situation, de ma science, si j'ai 
consenti qu'on me jouât.., continuait Anthime 
qui peu à peu à son tour se montait. 

— Je vous le dis : de tout cela le çrai n'est en rien 
responsable ; celui qui vous jouait, c'est un suppôt 
du Quirinal... 

— Dois-je croire à ce que vous dites ? 

— Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre 
martyr. 

Tous deux demeurèrent quelques instants silen- 
cieux. Il avait cessé de pleuvoir ; un rayon écartait 
la nue. La voiture avec de lents cahots rentrait 
dans Rome. 

— Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, 
reprit Anthime, de sa voix la mieux décidée : Je 
vends la mèche. 

Julius sursauta. 

— Mon ami, vous m'épouvantez. Sûr, vous allez 
vous faire excommunier. 

— Par qui ? Si c'est par un faux pape, on s'en 
fout, 

— Et moi qui pensais vous aider à goûter dans 
ce secret quelque vertu consolative^ reprit Julius 
consterné. 



288 LES CAVES DU VATICAN 

— Vous plaisantez ?... Et qui me dira si Fleu- 
rissoire en arrivant au paradis n'y découvre pas 
tout de même que son bon Dieu non plus n'est pas 
le vrai? 

— Voyons ; mon cher Anthime, vous divaguez. 
Comme s'il pouvait y en avoir deux ! comme s'il 
pouvait y en avoir un autre. 

— Non, mais vraiment vous en parlez trop à 
votre aise, vous qui n'avez pour lui rien délaissé ; 
vous à qui, vrai ou faux, tout profite... Ah ! tenez, 
j'ai besoin de m'aérer. 

Penché sur la portière il toucha du bout de sa 
canne l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. 
Julius s'apprêtait à descendre avec lui. 

— Non ! laissez-moi. J'en sais assez pour me 
conduire. Gardez le reste pour un roman. Pour 
moi, j'écris au grand Maître de l'Ordre ce soir 
même, et dès demain je reprends mes chroniques 
scientifiques de la Dépêche. On rira bien. 

— Quoi ! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir 
de nouveau clopiner. 

— Oui, depuis quelques jours, mes douleurs 
m'ont repris. 

— Ah ! vous m'en direz tant ! fit Julius qui, 
sans le regarder s'éloigner, se rencogna dans la 
voiture. 



VII 



Protos était-il dans l'intention de livrer Lafca- 
dio à la police, ainsi qu'il l'en avait menacé ? 



LAFCADIO 289 

Je ne sais : révénement prouva du reste qu'il ne 
comptait point, parmi ces messieurs de la police, 
rien que des amis. Ceux-ci, prévenus la veille par 
Carola, avaient dressé, vicolo di Vecchierelli, leur 
souricière ; ils connaissaient de longue date la 
maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supé- 
rieur, de faciles communications avec la maison 
voisine, dont ils gardèrent également les issues. 

Protos ne craignait point les argousins ; l'accu- 
sation ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la 
justice ; il se savait peu facile à saisir, coupable en 
réalité d'aucun crime, et rien que de délits si menus 
qu'ils échapperaient à la prise. Donc il ne s'effraya 
pas à l'excès lorsqu'il comprit qu'il était cerné 
et c'est ce qu'il comprit très vite, ayant un flair par- 
ticulier pour reconnaître, sous n'importe quel 
déguisement, ces messieurs. 

A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord 
dans la chambre de Carola, attendant le retour de 
celle-ci qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat 
de Fleurissoire ; il était désireux de lui demander 
conseil et laisser quelques indications, au cas pro- 
bable où il ferait du bloc. 

Carola cependant, déférant aux volontés de 
Julius, n'avait point paru au cimetière ; nul ne 
«ut que, cachée derrière un mausolée et sous un 
parapluie, elle assistait de loin à la triste cérémonie. 
Elle attendit patiemment, humblement, que fussent 
désertés les abords de la tombe fraîche ; elle vit se 
reformer le cortège, Julius remonter avec Anthime, 
^t les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner. AIoif 

VATICAN 19 



290 LES CAVES DU VATICAN 

elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de 
dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle 
posa, loin à l'écart des couronnes de la famille : 
puis resta longuement sous la pluie, ne regardant 
rien, ne pensant à rien, et pleurant faute de prières. 

Lorsqu'elle revint vicolo dei Vecchierelli, elle 
distingua bien, sur le seuil, deux figures insolites ; 
ne comprit point pourtant que la maison était 
gardée. Il lui tardait de rejoindre Protos ; ne dou- 
tant point que ce ne fût l'assassin, elle le haïssait 
à présent... 

Quelques instants plus tard la police accourait 
à ses cris ; trop tard, hélas ! Exaspéré de se savoir 
livré par elle, Protos venait d'étrangler Carola. 

Ceci se passait vers midi. Les journaux du soir 
en publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait 
trouvé sur Protos la découpure de la coiffe du 
chapeau, sa double culpabilité ne laissait de doute 
pour personne. 

Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans 
une attente ou une crainte vague, non point peut- 
être de la police dont l'avait menacé Protos, mais 
de Protos lui-même ou de je ne sais quoi dont il ne 
cherchait plus à se défendre. Une incompréhensible 
torpeur pesait sur lui, qui n'était peut-être que de la 
fatigue : il renonçait. 

La veille il n'avait revu Julius qu'un instant, 
lorsque celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, 
était allé prendre livraison du cadavre ; puis il 
avait longtemps marché au travers de la ville, 



LAFCADIO 291 

au hasard, pour user cette exaspération que lui 
laissait, après la conversation du wagon, le senti- 
ment de sa dépendance. 

Et pourtant la nouvelle de l'arrestation de Frotos 
n*apporta pas à Lafcadio le soulagement qu'il eût 
pu croire, on eût dit qu'il était déçu. Bizarre être ! 
D'autant qu'il n'avait plus délibérément repoussé 
tout profit matériel du crime, il ne se dessaisissait 
volontiers d'aucun des risques de la partie. Il n'ad- 
mettait pas qu'elle fût aussitôt finie. Volontiers, 
comme il faisait naguère aux échecs, il eût donné 
la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement 
tout à coup lui faisait le gain trop facile et désin- 
téressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de 
cesse qu'il n'eût poussé plus loin le défi. 

Il dîna dans une trattoria voisine, pour n'avoir 
pas à se mettre en habit. Sitôt après, rentrant à 
l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restau- 
rant, le comte Julius, attablé en compagnie de sa 
femme et de sa fille. Il fut frappé par la beauté de 
Geneviève qu'il n'avait pas revue depuis sa pre- 
mière visite. Il s'attardait dans le fumoir, atten- 
dant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir que 
le comte était remonté dans sa chambre et l'atten- 
dait. 

Il entra. Julius de Baraglioul était seul ; il s'était 
remis en veston. 

— Eh bien ; l'assassin est coffré, dit-il aussitôt 
en lui tendant la main. 

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'em- 
brasure de la porte. 



292 LES CAVES DU VATICAN 

— Quel assassin ? demanda-t-il. 

— L'assassin de mon beau-frère, parbleu ; 

— L'assassin de votre beau-frère, c'est moi. 

Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, 
sans baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si 
naturelle que Julius d'abord ne comprit pas. Laf- 
cadio dut se répéter : 

— On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de 
Monsieur votre beau-frère, pour cette raison que 
l'assassin de Monsieur votre beau-frère, c'est moi. 

Lafcadio aurait été d'aspect farouche, que peut- 
être Julius aurait pris peur ; mais son air était 
enfantin. Même il paraissait plus jeune encore que 
la première fois que l'avait rencontré Julius ; 
son regard était aussi limpide, sa voix aussi claire. 
Il avait refermé la porte, mais restait accoté contre 
elle. Julius, près de la table, s'affala dans un fau- 
teuil. 

— Mon pauvre enfant, dit-il d'abord, parlez plus 
bas :... Qu'est-ce qui vous a pris ? Comment auriez 
vous fait cela ? 

Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir 
parlé. 

— Est-ce qu'on sait ? J'ai fait ça très vite, pen- 
dant que j'avais envie de le faire. 

— Qu'aviez-vous contre Fleurissoire, ce digne 
homme si plein de vertus ? 

— Je ne sais pas... Il n'avait pas l'air heureux... 
Comment voulez- vous que je vous explique ce que 
je ne puis m'expliquer moi-même ? 

Un pénible silence croissait entre eux, que leurs 



LAFCADIO 293 

paroles rompaient par saccades, puis qui se refer- 
mait plus profond ; on entendait alors les vagues 
d'une banale musique napolitaine monter du grand 
hall de l'hôtel. Julius grattait du bout de l'ongîe 
de son petit doigt, qu'il portait en pointe et fort 
long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la 
table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était 
cassé. C'était une froissure transversale qui ter- 
nissait dans toute sa largeur le ton carné du cabo- 
chon. Comment avait-il fait cela ? Et comment 
ne s'en était-il pas aussitôt aperçu ? Quoi qu'il en 
fût, le mal était irréparable ; Julius n'avait plus 
rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contra- 
riété très vive, car il prenait grand soin de ses mairis 
et de cet ongle en particulier qu'il avait lentement 
formé et qui faisait valoir le doigt dont il accusait 
l'élégance. Les ciseaux étaient dans le tiroir de 
la table de toilette et Julius allait se lever pour les 
prendre, mais il eût fallu passer devant Lafeadio ; 
plein de tact, il remit à plus tard la délicate opé- 
ration. 

— Et... qu'est-ce que vous comptez faire à pré- 
sent ? dit-il. 

— Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me 
donne la nuit pour réfléchir. 

Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil ; 
il contempla quelques instants Lafeadio, puis, sur 
un ton tout découragé, soupira : 

— Et moi qui commençais à vous aimer !.. 
C'était dit sans méchante intention. Lafeadio 

ne s'y pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente. 



294 LES CAVES DU VATICAN 

cette phrase n'en étaît pas moins cruelle, et l'at- 
teignit au cœur. Il releva la tête, raidi contre l'an- 
goisse qui brusquement l'étreignait. Il regarda 
Julius : — Est-ce là vraiment celui dont hier je 
me sentais presque le frère ? se disait-il. Il promena 
ses regards dans cette pièce où, Tavant-veille, 
malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement ; 
le flacon de parfum était encore sur la table, 
presque vide. 

— Écoutez, Lafcadio, reprît Julius : votre situa- 
tion ne me paraît pas absolument désespérée. 
L'auteur présumé de ce crime.., 

— Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter, inter- 
rompit Lafcadio sèchement : Allez-vous me con- 
«eiller de laisser accuser à ma place un innocent ? 

— Celui que vous appelez : un innocent, vient 
d'assassiner une femme ; et même que vous con- 
naissiez... 

— Cela me met à l'aise, n'est-ce pas ? 

— Je ne dis pas précisément cela, mais... 

— Ajoutons qu'il est le seul précisément qui 
pouvait me dénoncer. 

— Tout n'est pas sans espoir, vous voyez bien. 
Julius se leva, se dirigea vers la fenêtre, rectifia 

les plis du rideau, revint sur ses pas, puis, penché 
en avant, les bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il 
venait de quitter : 

— Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir 
•ans un conseil : Il ne tient qu'à vous, j'en suis 
convaincu, de redevenir un honnête homme, et de 
prendre rang dans la société, autant du moins que 



LAFCADIO 295 

votre naissance le permet... L'Église est là pour 
vous aider. Allons ; mon garçon, un peu de cou- 
rage : allez vous confesser. 

Lafoadio ne put réprimer un sourire : 

— Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles. 
— Il fit un pas en avant, puis : — Sans doute 
préférez-vous ne pas toucher une main d'assassin. 
Je voudrais pourtant vous remercier de votre... 

— C'est bien ; c'est bien, fît Julius, avec un geste 
cordial et distant. — Adieu, mon garçon. Je n'ose 
vous dire : au revoir. Pourtant, si, dans la suite, 
vous... 

— Pour le moment, vous ne voyez plus rien à me 
dire ? 

— Plus rien pour le moment» 

— Adieu, Monsieur. 

Lafcadio salua gravement et sortît. 

Il regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. 
Il se dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du 
jour avait été très chaude ; la nuit n'avait pas 
apporté de fraîcheur. Sa fenêtre était large ouverte, 
mais aucun souffle n'agitait l'air ; les lointains 
globes électriques de la place des Thermes, dont le 
séparaient les jardins, emplissaient sa chambre 
d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eût cru venir 
de la lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur 
étrange çngourdissait désespérément sa pensée ; 
il ne songeait ni à son crime, ni aux moyens de 
s'échapper; il essayait seulement de ne plus en- 
tendre ces mots atroces de Julius : « Je commençais 



296 LES CAVES DU VATICAN 

de vous aîmer »... Si lui n'aimait pas Julius, ces 
mots méritaient-ils ses larmes ? Était-ce vraiment 
pour cela qu'il pleurait ?... La nuit était si douce, 
il lui semblait qu'il n'aurait eu qu'à se laisser aller 
pour mourir. Il atteignit une carafe d'eau près de 
son lit, trempa un mouchoir et l'appliqua sur son 
cœur qui lui faisait mal. 

— Nulle boisson de ce monde ne rafraîchira plus 
désormais ce cœur sec ; se disait-il, laissant couler 
ses larmes jusqu'à ses lèvres pour en savourer 
l'amertume. Des vers chantent à son oreille 
lus il ne savait où, dont il ne savait pas se sou- 
venir : 

My heart aches; a drowsy numbness pains 
M y sensés.*. 
Il s'assoupit. 

Rêve-t-il ? N'a-t-îl pas entendu frapper à sa 
porte ? La porte, que jamais il ne ferme la nuit, 
doucement s'ouvre, pour laisser une frêle forme 
blanche avancer. Il entend appeler faiblement : 

— Lafcadio... Etes-vous ici, Lafcadio ? 

A travers son demi-sommeil, Lafcadio reconnaît 
pourtant cette voix. Mais doute-t-il encore de la 
réalité d'une apparition si plaisante ? Craint-il 
qu'un mot, qu'un geste ne la mette en fuite ?•.. 
Il se tait. 

Geneviève de Baraglioul, dont la chambre était 
à côté de celle de son père, avait tout entendu, 
malgré elle, de la conversation entre son père et 
Lafcadio. Une intolérable angoisse l'avait poussée 



LAFCADIO 297 

jusqu'à la chambre de celui-cî, et puîsqu'à présent 
son appel restait sans réponse, persuadée que Laf- 
cadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet 
du lit et tomba à genoux sanglotante. 

Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se 
pencha, tout entier rassemblé vers elle, sans pour- 
tant oser encore poser ses lèvres sur le beau front 
que dans l'ombre il voyait luire. Geneviève de 
Baraglioul sentit alors toute sa volonté se défaire ; 
rejetant en arrière ce front que déjà l'haleine de 
Lafcadio caressait, et ne sachant plus en appeler 
contre lui, qu'à lui-même : 

— Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle. 
Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle 

et la repoussant à la fois : 

— Relevez-vous, Mademoiselle de Baraglioul ; 
Retirez-vous ! Je ne suis pas... je ne peux plus 
être votre ami. 

Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit 
où restait à demi couché celui qu'elle avait cru 
mort et, touchant tendrement le front brûlant 
de Lafcadio comme pour s'assurer qu'il vivait : 

— Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que 
vous avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez- 
vous pas que c'est pour cela que je viens ? 

Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. Ses 
cheveux dénoués retombaient autour d'elle ; tout 
son visage était dans l'ombre, de sorte qu'il ne dis- 
tinguait pas ses yeux, mais sentait l'envelopper 
son regard. Comme s'il n'en pouvait supporter la 
douceur, cachant sa faco dans ses mains 5 



298 LES CAVES DU VATICAN 

— Ah ! pourquoi vous aî-je rencontrée si tard ? 
gémit-il. Qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez ? 
Pourquoi me parlez-vous ainsi, quand déjà je ne 
suis plus libre et plus digne de vous aimer. 

Elle protesta tristement : 

— C'est vers vous que je viens, Lafeadio, non 
vers un autre. C'est vers vous criminel. Lafeadio ! 
que de fois j'ai soupiré votre nom, depuis ce pre- 
mier jour où vous m'êtes apparu en héros, et même 
un peu trop téméraire... Il faut que vous le sachiez 
maintenant : en secret je m'étais promise à vous dès 
l'instant où je vous ai vu vous dévouer d'une ma- 
nière si magnanime. Que s'est-il donc passé depuis ? 
Se peut-il que vous ayez tué ? Que vous êtes- vous 
laissé devenir ? 

Et comme Lafeadio sans répondre secouait la 
tête : 

— N'aî-je pas entendu mon père dire qu'un autre 
était arrêté ? reprit-elle ; un bandit qui venait 
de tuer... Lafeadio ! tandis qu'il en est temps 
encore, sauvez- vous ; dès cette nuit, partez ! Partez. 

Alors Lafeadio : 

— Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les 
cheveux défaits de Geneviève touchaient ses mains 
il les saisit, les pressa passionnément sur ses yeux, 
sur ses lèvres : — Fuir ; est-ce là ce que vous me 
conseillez ? Mais où voulez-vous maintenant que je 
fuie ? Quand bien même j'échapperais à la police, 
je n'échapperais pas à moi-même... Et puis vous 
me mépriseriez d'échapper. 

— Moi î vous mépriser, mon ami.., ^ 



LÂFCADIO 299 

— Je vivais inconscient ; j'ai tué comme dans 
un rêve ; un cauchemar où, depuis, je me débats... 

— Dont je veux vous arracher, cria-t-elle. 

— Pourquoi me réveiller ? si c'est pour me ré- 
veiller criminel. Il lui saisit le bras : — Ne compre- 
nez-vous pas que j'ai l'impunité en horreur ? Que 
me reste-t-il à faire à présent ? sinon, quand le jour 
paraîtra, me livrer. 

— C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux 
hommes. Si mon père ne vous l'avait point dit, 
je vous le dirais à présent : Lafcadio, l'Eglise est 
là pour vous prescrire votre peine et pour vous 
aider à retrouver la paix, par-delà votre repentir. 

Geneviève a*raison; et certes Lafcadio n'a rien 
de mieux à faire qu'une commode soumission ; 
il l'éprouvera tôt ou tard, et que les autres issues 
sont bouchées... Fâcheux que ce soit cette andouille 
de Julius qui lui ait conseillé cela d'abord ! 

— Quelle leçon me récitez-vous là ? dit-il hosti- 
lement. Est-ce vous qui me parlez ainsi ? 

Il laisse aller le bras qu'il retenait, le repousse ; 
et tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandir en 
lui, avec je ne sais quelle rancune contre Julius, le 
besoin de détourner Geneviève, de son père, de 
l'amener plus bas, plus près de lui ; comme il baisse 
les yeux, il distingue, chaussés de petites mules de 
soie, ses pieds nus. 

— Ne comprenez-vous pas que ce n'est pas le 
remords que je crains, mais... 

Il a quitté son lit ; il se détourne d'elle ; il va 
vers la fenêtre ouverte ; étouffe ; il appuie son 



300 LES CAVES DU VATICAN 

front à la vitre et ses paumes brûlantes sur le fer 
glacé du balcon ; il voudrait oublier qu'elle est là, 
qu'il est près d'elle... 

— Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait 
pour un criminel tout ce qu'une jeune fille de bonne 
famille peut tenter ; même presque un peu plus ; 
je vous en remercie de tout mon cœur. Il vaut mieux 
que vous me laissiez à présent. Retournez à votre 
père, à vos coutumes, à vos devoirs... Adieu. Qui 
sait si je vous reverrai ? Songez que c'est pour être 
un peu moins indigne de l'affection que vous me 
témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez 
que... Non ! ne m'approchez pas... Pensez-vous 
qu'une poignée de main me suffirait % 

Geneviève braverait le courroux de son père, 
l'opinion du monde et ses mépris, mais devant ce 
ton glacé de Lafcadio, le cœur lui manque. N'a-t-il 
donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, 
lui parler, lui faire ainsi l'aveu de son amour, elle 
non plus n'est pas sans résolution ni courage et 
que son amour vaut peut-être mieux qu'un merci ?... 
Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi, jusqu'à 
ce jour, s'agitait comme dans un rêve — un rêve 
dont elle n'échappait par instants qu'à l'hôpital 
où, parmi les pauvres enfants et pansant leurs 
plaies véritables, il lui semblait prendre parfois 
contact, enfin, avec quelque réalité — un médiocre 
rêve où s'agitaient à ses côtés ses parents et se 
dressaient toutes les conventions saugrenues de 
leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre 
leurs gestes non plus que leurs opinions, leurs 



LAFCADIO 301 

ambitions, leurs principes, non plus que leur 
personne même, au sérieux. Quoi d'étonnant si 
Lafcadio n'avait pas pris au sérieux Fleurissoire !... 
Se pèut-il qu'ils se séparent ainsi ? L'amour la 
pousse, l'élancé vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, 
couvre son pâle front de baisers... 

Ici commence un nouveau livre. 

vérité palpable du désir ; tu repousses dans la 
pénombre les fantômes de mon esprit. 

Nous quitterons nos deux amants à cette heure 
du chant du coq où la couleur, la chaleur et la vie 
vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus 
de Geneviève endormie, se soulève. Pourtant cç 
n'est pas le beau visage de son amante, ce front 
que trempe une moiteur, ces paupièes nacrées, 
ces lèvres chaudes entr'ouvertes, ces seins par- 
faits, ces membres las, non, ce n'est rien de tout cela 
qu'il contemple — mais, par la fenêtre grande 
ouverte, l'aube où frissonne un arbre du jardin. 

Il sera bientôt temps que Geneviève le quitte ; 
mais il attend encore ; il écoute, penché sur elle, 
à travers son souffle léger, la vague rumeur de la 
ville qui déjà secoue sa torpeur. Au loin, dans les 
casernes, le clairon chante. Quoi ! va-t-il renoncer 
à vivre ? et pour l'estime de Geneviève, qu'il 
estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu 
plus, songe-t-il encore à se livrer ? 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



I. — Anthime Armand-Dubois 9 

IL — JuLius DE Baraglioul 50 

III — Amédée Fleurissoire 109 

rV. — Le Mille-Pattes 151 

V. — Lafcadio. . . . .. ^...^... 222 



ACHEVÉ d'imprimer 

PAR l'imprimerie FLOCH 

MAYENNE 

(1746) 

LE 26 MARS 1949 

No d'éd. 1.586. Dép. lêg.: 30 décembre 1929 
Imprimé en France. 



147^ édition 



<e> 



1 








ŒUVRES D'ANDRÉ GIDE 




POÉSIES 


RÉCITS 






Les Nourritures Terrestres 


Isabelle 






et Les Nouvelles Nourritures 


La Symphonie pastorale 






Amjntas 


L'École des Femmes 






SOTIES 


suivi de Robert et de Geneviève 






Paludcs 


Thésée 






Le Prométhée mal enchaîné 


ROMAIV 






Les Caves du Vatican 


Les Faux-Monnayeurs 






iMVEns 1 






Le Voyage d'Urien 


Retour de l'U. R. S. S. 






Le Retour de l'Enfant prodigue 


Retouches à mon 






Journal des Faux-Monnayeurs 


Retour de l'U. R. S. S. 






Si le Grain ne meurt 


Pages de Journal 






Voyage au Congo 


Nouvelles pages de Journal 






Le Retour du Tchad 


Journal (1889-1938) 






Souvenirs de la Cour d'Assises 


[Bibliothèque de la Pléiade) 






Morceaux choisis 


Découvrons Henri Michaux 






Corydon 


Journal (1989-1943) 






Incidences 


La Séquestrée de Poitiers 






Divers 


L'Affaire Redureau 






THÉÂTRE 






Saûl. Le Roi Candaule, Œdipe. Perséphone. Le Treizième Arbre 






Le Procès 






d'après le roman de Kafka, en collaboration avec Jean-Louis Barrault 






TRADUCTIOIVS 






SHAKESPEARE 
Antoine et Cléopàtre 


JOSEPH CONRAD 


RABINDRANATH TAGORE 
L'Offrande Lyrique 






Hamlet 


Typhon 


Amal et la Lettre du Roi 






JBVJYRES COMPLÈTES en 15 volume* 






ÉI>ITIOI\S lEEUSTRÈES 






Le Retour de l'Enfant prodigue 






[Gravures sur bois de Louis Jouj 






Le Prométhée mal enchaîné 


La Tentative amoureuse 






(Dessins au trait de Pierre BonnardJ 


[Bois en couleurs de Marie Laurencin) 






Les Caves du Vatican 


Paludes 






[Eaux-fortes de J.-E. Laboureur) 


[Lithographies de B. de La Fresnaye) 






Voyage au Congo 


Les Nourritures Terrestres 






[Photographies de Marc AllégretJ 


f Eaux-fortes de Galanis) 






Paludes 


El Hadj 






f Eaux-fortes de A. Grinevskyj 


[2^ miniatures persunesj 






Thésée 






[Lithographies de Mariano Andréa] 






ÉOITIOniS RKLIÈES 






d'après les maquettes de Paul Bonet 






Les Nourritures Terrestres et Les Nouvelles Nourritures 




1 


Los Caves du Vatican Paludes La Symphonie pastorale 




■ 


Les Faux-Monnayeurs Thésée Si le Grain ne meurt 






L'École des Femmes Journal (igSg-ig^a) 






^ ^. Anthologie de la Poésie française 






f £ M. (^^ préparation. Bibliothèque de la Pléiade) 

VU 


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-MH^